16. Le sorcier des animaux

L’intérieur de la maison de Norwan était simple et fort accueillant ; une grande table en bois au milieu de la pièce, une sorte de canapé couvert d’une peau d’ours, une armoire contre le mur et quelques ustensiles de cuisine disposés en bon ordre sur une étagère constituaient l’essentiel du mobilier. Au fond, sur la gauche, il y avait une porte qui donnait sur une chambre. Un petit feu brulait dans l’âtre, et une casserole d’eau chaude attendait pour faire une bonne tisane.

- Installe tes affaires sur le canapé et pendant que je nous fais un thé. Tu as faim, je pense. Voici du pain sur la table. Sers-toi et coupe-toi une tranche de ce jambon délicieux.

Amibatah ne se fit pas prier. Son sac aussitôt déposé, il s’assit à la table et commença à manger le pain et la cochonnaille, pendant que Norwan apportait deux tasses et une théière brûlante de thé noir et de thym. Il n’en fallait pas plus pour qu’Amibatah retrouve le moral. Pendant ce temps, Norwan donna à manger au chien et s’assit lui aussi à la table.

- Dis-moi, Amibatah, lui dit Norwan avec un regard pénétrant, et si tu me disais vraiment ce que tu fais ici, perdu au milieu de la montagne, seul et sans but apparent.

- C’est une histoire très compliqué, commença-t-il. En fait, des cavaliers de Tabargh me recherchent pour une raison que j’ignore. Je n’étais pas seul, mais mes deux amis, Brady et Isilda sont partis dans la direction opposée pour attirer mes poursuivants sur une mauvaise voie. Apparemment cette astuce a été un succès, car j’ai réussi à les semer, jusqu’à présent du moins. Mais je suis inquiet pour eux ; j’espère qu’ils ont pu échapper aux cavaliers de Bargarn et qu’ils sont sains et saufs. Ils ont attaqué mon père et l’ont gravement blessé. Je ne sais pas s’il a su s’en sortir vivant.

L’homme resta silencieux, tandis qu’Amibatah racontait son histoire ; il l’écoutait avec attention et hochait la tête de temps en temps en fermant les yeux. A aucun moment Amibatah se méfia de son hôte et il lui raconta ses mésaventures, sans craindre que ses confidences puissent se retourner contre lui et s’en étonna lui-même. Il ne connaissait rien de cet homme, et pourtant, il lui fit une confiance totale. Il tut pourtant l’épisode de la discussion avec son père concernant sa naissance. Tout en continuant à manger et à se désaltérer,  il ouvrit son cœur et soulagea sa peine. A la fin de son récit, ils restèrent tous deux en silence et observèrent le chien-loup qui s’était roulé en boule près du feu et qui les regardaient en levant ses yeux doux vers eux ? Puis Norwan rompit le silence, estimant que le cœur du garçon s’était vidé.

- Et que comptes-tu faire maintenant ?

- J’ai peur qu’ils me retrouvent et me capturent ; mais je voudrais aller à Dewaschen ; je connais quelqu’un qui pourra m’accueillir ; c’est un vieux budviche que j’ai rencontré en allant à Lassar.

- Je vois. Tu as du cran et des ressources. Mais à mon avis, tu ferais mieux de rester quelques jours ici, jusqu’à ce qu’ils abandonnent les recherches. Tu sais, Dewaschen est loin d’ici ; tu devras passer  par  le Col des Aigles pour rejoindra la piste qui vient de Lassar et traverser la rivière par les Gorges de Turquoise. Tu en as pour au moins une semaine. Il faudra bien t’y préparer car il fait froid à ces altitudes. Alors, que décides-tu ? Tant que tu seras avec moi, tu seras en sécurité.

Amibatah fit mine de réfléchir puis déclara d’un ton solennel :

- D’accord, j’accepte votre proposition, mais je vous aiderais dans vos tâches pour rembourser le prix de mon séjour, car je n’ai pas beaucoup d’argent ; juste un peu de bronze, de quoi m’acheter à manger sur la route.

- Très bien, tu vas t’installer près du feu, je t’installerai une paillasse. Tu verras, tu seras bien ! Tu as besoin de retrouver tes forces, tu as une piteuse mine. Tu iras te laver à la fontaine et je te trouverai des habits propres pendant le temps que tu laveras tes affaires.

Tout à coup, l’animal se dressa, le corps et les oreilles en alerte et commença à grogner ; ses babines découvrirent sa mâchoire puissante et tout son poil se hérissa.

- Spark, silence, imposa Norwan d’un ton sec. Toi, tu vas dans la chambre et tu te caches derrière l’armoire. Et tu ne bouges sous aucun prétexte sans que ce soit moi qui vienne te chercher. Tu as bien compris ?

Amibatah était devenu livide ; il dut se contenter de hocher la tête et se dirigea en tremblant vers la porte qui donnait sur la chambre de Norwan. Pendant ce temps, Spark s’était posté devant la porte, attendant que son maître vienne ouvrir. A ce moment, il se précipita dehors en grondant, suivi de son maître.

Deux cavaliers étaient en train de franchir la rivière et se dirigeaient vers eux. Spark se mit à aboyer de façon menaçante et Norwan ne fit rien pour le faire taire. Ces hommes étaient des intrus dans le territoire du chien-loup et de son point de vue, ils n’étaient pas les bienvenus. Spark ne les laisser pas s’approcher plus près d’un certain point et les chevaux s’arrêtèrent et renâclant devant le carnassier aux babines retroussées. Norwan n’avait aucune arme avec lui, mais avec ses jambes bien campées et ses bras croisés, il toisa les intrus avec suffisamment d’assurance pour intimider les deux soldats. L’un d’eux prit la parole :

- Bien le bonjour à toi, gentilhomme. Nous recherchons un voleur qui a commis un crime de lèse-majesté. Aurais-tu vu passer ici un jeune homme fugitif ?

- Je n’ai vu aucun fugitif ayant commis un tel crime, déclara le propriétaire des lieux d’une voix forte. Vous savez, il ne passe que rarement des voyageurs dans les parages.

- En es-tu sûr, paysan ? Renchérit le second, cherchant à provoquer son interlocuteur. Le chien se mit à grogner de plus belle et les chevaux firent quelques pas en arrière.

-Garde ton espèce de loup à distance ! Ordonna le premier.

- Mon compagnon n’apprécie pas que vous mettiez mes paroles en doute. Il n’attend qu’un mot de moi pour vous sauter à la gorge. Il n’en fera donc rien si vous n’approchez pas plus dans son territoire. Vous savez, les bêtes de son espèce suivent leur instinct sauvage. Passez votre chemin, vous ne trouverez rien par ici. Votre criminel a dû s’échapper dans la forêt. Hâtez-vous, car la nuit tombe vite par ici.

- Bon, nous te remercions de tes indications, Gentilhomme, dit le premier. Si tu vois notre  fugitif,  je te demande de nous le livrer.

- Vous pouvez compter sur moi. Mais faites attention, il y a des sangliers qui rôdent la nuit dans les parages. Ce ne sont pas des bêtes commodes. Soyez sur vos gardes !

Après avoir salué Norwan d’un geste de la main, ils tournèrent  bride et prirent la direction de la forêt et retournèrent d’où ils venaient. Spark revint vers son maître qui resta à les observer jusqu’à ce qu’ils aient disparu dans les bois.

 

-Tu peux sortir maintenant, dit-il d’une voix douce en rentrant dans la maison. Je crois que tout danger est écarté, ils ne vont pas revenir de sitôt. Mais il faudra rester prudent.

- J’ai tout entendu ! Je ne suis pas un criminel en fuite, je n’ai commis aucun crime se défendit Amibatah en sortant comme une furie de sa cachette.

- Dis-moi, jeune homme, qui crois-tu que je vais croire ? Un garçon franc et honnête qui a perdu sa mère et son père en quelques jours, ou une paire de cavaliers aux abois à la poursuite d’un garçon  ayant commis un crime de lèse-majesté? Hein, à toi avis ?

Amibatah resta en suspend, ne sachant si son hôte se moquait de lui ou pas.

- En tout cas, je fais totalement confiance à Spark pour choisir ses amis. Lui, il t’a tout de suite fait confiance, au contraire de ces deux soldats hargneux et ridicules.

 

Pendant que Norwan préparait tranquillement une bonne soupe, Amibatah alla se laver à la fontaine et nettoya ses habits dans un bac d’eau chaude que son hôte avait préparé à chauffer pour lui. Il enfila la chemise, le pantalon et le chandail que Norwan lui avait prêté et revint s’abriter dans la cabane alors que la nuit tombait. Ils mangèrent une soupe aux légumes bien épicée, du jambon bien fumé et le reste de fromage qu’Amibatah avait ramené. Spark avait posé sa tête sur les genoux du garçon tandis qu’ils discutaient de choses et d’autre, comme deux amis qui se connaissent, ou plutôt comme un oncle et son neveu qui ne s’étaient pas vus depuis longtemps. Norwan l’interrogeait sur sa famille, son village, sa vie et Amibatah se surprit à raconter sa vie avec beaucoup de plaisir à cet homme qui l’avait accueilli et qui s’intéressait à lui. Puis Amibatah lui demanda :

- Vous n’avez dit que vous habitiez à Timnis auparavant. Mes parents viennent de là-bas, mais moi je n’y suis jamais allé.

- Timnis est une ville étonnante, très riche, sur  le plan culturel que spirituel. Sais-tu que les plus grand maîtres de toutes les voies du budzé et du gamdza y enseignent ou y ont enseigné. C’est là qu’il faut te rendre si tu veux obtenir des enseignements rares et précieux. Il y a des écoles prestigieuses, très prisées des grands disciples, mais comme partout, la soif du pouvoir et la quête de la voie s’entremêlent et cela donne lieu parfois à des intrigues et des nœuds d’embrouilles desquels il est difficile de se préserver. C’est pourquoi j’ai préféré m’éloigner de ce tumulte nauséabond et travailler ma quête loin de tout et de tous.

- Vous connaissez le gamdza ? Mon père m’a dit que ma mère était une grande pratiquante de la magie des animaux. Mais elle a arrêté de pratiquer après ma naissance et elle ne m’a jamais parlé de ce culte secret et interdit.

- Oui, je pratique aussi le gamdza ; je suis pour ainsi dire un maître, un gamdzé. Tu as dit que ta mère était une adepte ? Comment s’appelait-elle ? Je la connais peut-être ?

- Elle s’appelait Ylda.

En entendant son nom, le visage de Norwan s’assombrit brusquement.

- Oui, je la connaissais. Paix à son âme. C’était une jeune fille pleine de capacités et dotée d’un pouvoir miraculeux avec les animaux qu’elle habitait.

Un silence douloureux s’installa entre les deux compagnons. Norwan lâcha dans un soupir :

- Je suis désolé pour toi, gamin. Il lui passa la main dans les cheveux, et dans un geste pur et simple, il le prit dans ses bras et le pressa contre sa poitrine. Ils restèrent ainsi quelques instants, laissant circuler entre eux une énergie faite de compassion, de reconnaissance et de miséricorde.

Puis, soudain, il eut comme une illumination et il s’exclama :

- Tu as sûrement hérité de son pouvoir. La force du Gamdza est souvent héréditaire. Si tu veux, je t’enseignerai les premiers piliers. A condition que tu restes quelques temps avec moi, disons deux semaines. Ca te va, garçon ?

- Oui, j’aimerais beaucoup cela. Mais je n’y connais rien ; personne n’en parle à Luzii, c’est une pratique secrète et interdite. Comment faites-vous ? C’est vrai qu’on peut habiter un animal et se déplacer, courir et voler comme un animal ? C’est difficile ? Est-ce qu’il faut prendre une potion ou une drogue.

- C’est vrai, certains adeptes choisissant la voie facile et intrusive prennent certaines drogues pour y parvenir. Mais le côté pur du gamdza, la voie impériale, on n’utilise que son esprit. C’est une sagesse qui nous été transmise dans la nuit des temps par les Elfes, avant qu’ils ne quittent cette dimension d’existence qui est la nôtre. La sagesse elfique était noble et pure, mais la soif de pouvoir et le besoin de contrôle des hommes ont perverti leur sagesse ; c’est une des raisons pour lesquelles ils ont abandonné ce monde pour une dimension supérieure. L’art que j’exerce est resté très proche de leur approche, avec un même esprit pur et respectueux de l’esprit de l’animal que j’habites. De cette façon, il n’y aucunement besoin d’utiliser un moyen extérieur qui altère la relation que tu es sensé établir avec ton hôte.

- Et tu peux habiter  tous les animaux de la création ?

- Non, seulement les mammifères supérieurs, car eux seuls peuvent comprendre et accepter qui tu les incarnes. Et cela n’a aucun intérêt d’habiter un insecte ou un ver de terre. Tu risquerais de te faire manger…

- Quels animaux tu incarnes ? Est-ce que tu as déjà incarné Spark ? Sans s’en rendre compte, Amibatah avait commencé à tutoyer Norwan, emporté par son enthousiasme et sa curiosité, et Norwan sourit intérieurement et laissa faire naturellement ce rapprochement spontané.

- Oui, bien sûr, Spark est mon principal  compagnon de gamdza; je sais tout de lui, et il sait tout de moi ; du moins au niveau émotionnel. Je suis complètement transparent pour lui. Il est mon maître, il m’apprend la vie sauvage, la liberté d’être, le plaisir de vivre dans la nature. Nous sommes étroitement liés, lui et moi.

- Et avec d’autres animaux, c’est pareil ?

- Non, chaque animal est différent et réagit à sa façon. Tu ne peux pas savoir avant d’avoir essayé. Par exemple, aujourd’hui, j’ai incarné un vieux cerf majestueux, et c’est là que nous nous sommes croisés, ce matin. Nous vous avons vus, toi et tes compagnons, mais nous avons préféré disparaître, car nous étions enclins à côtoyer des humains.  Ce n’était pas notre histoire, pas notre genre de vibration, si tu peux comprendre cela. Mais je pense que ce n’est pas hasard que tu es arrivé jusqu’ici. Tu as suivi les traces du cerf, sans vraiment le savoir, et tu as été attiré par le gamdza, cette force que tu as reçue de ta mère et qui ne demande qu’à naître et se développer en toi.

- Que faut-il faire pour y parvenir ?

- Tout d’abord, il faut apprendre à quitter la troisième dimension pour entrer dans la quatrième, celle qui te permet de voyager en dehors de ton corps. Ceci se développe par une méditation particulière, basée sur  la pulsion de l’esprit, qui est plus vibratoire que celle du corps. Mais, au contraire de ce que tu pourrais imaginer, l’esprit à ce moment est totalement calme et ouvert, comme les étoiles dans le ciel, sans limite, sans entrave, sans attaches. Ensuite, ton esprit s’échappe et se libère de la contrainte corporelle, mais dans cet état, il doit trouver un hôte pour l’accueillir ; et cela doit se faire dans un respect total de l’animal, qui doit te reconnaître et t’accepter. Sans cela, tu risque de vouloir prendre le pouvoir et de lui voler son espace vital ; un animal intrusé sans son consentement perd sa vibration intrinsèque, voit ses forces de vie se faire aspirer et il peut mourir. Et tu n’as pas intérêt à rester dans l’esprit d’un animal qui se meurt, car tu peux y laisser des plumes, et même ta vie.

- Mais comment tu fais ? Tu lui parles, tu lui demande la permission ?

- Non, ce n’est pas par la parole que tu t’adresses à lui, mais avec l’esprit ; c’est au-delà des mots, qui n’ont aucun sens pour les animaux. C’est un langage direct, sans parole, sans véritable concept. Cela s’apprend. Chaque animal a sa propre manière de communiquer, sa propre vibration, son propre langage, que tu découvres au fur et à mesure de tes  incarnations successives dans le même animal. Pour l’incarner, tu dois obtenir son consentement. A partir du moment où il t’a admis, vous êtes deux dans un seul corps et vous décidez ensemble. Et petit à petit une complicité s’établit.

 

Amibatah observait attentivement Norwan, qui avait les yeux dans le vague et semblait ailleurs, perdu dans ses sensations, puis il baissa les yeux et tous trois s’installèrent dans une communion silencieuse. Puis Amibatah, d’une voie feutrée, demanda :

- Qui est Spark ? Depuis combien de temps est-il ton compagnon.

Norwan ouvrit les yeux, sortit de sa méditation et raconta doucement :

- Un jour que je me promenais dans les environs, j’ai découvert ce chien-loup pris à un piège, près de la rivière. Il était mal en point et il avait perdu beau de sang. Si je ne faisais rien, il allait mourir, c’était sûr. Je l’ai pris pour un loup au début et j’étais sur le point d’achever ses souffrances, mais il m’a regardé dans les yeux et j’ai vu dans son regard suppliant une lumière, quelque chose comme un appel, un cri et signe tout à la fois, qui m’a touché le fond de l’âme. Je me suis décorporé, comme j’avais appris à le faire, et il m’a laissé rentrer tout de suite en lui. J’ai aussitôt ressenti sa douleur et sa panique qui m’a littéralement envahie. A cette époque, j’avais fui toute civilisation et je m’étais enfermé dans l’isolement et le rejet du monde. J’ai ressenti alors une bouffée de compassion et j’ai pris sa douleur sur moi, par la pratique profonde de libération de la souffrance du Grand Budze et il a pu alors m’apprendre son histoire. Sa mère était une louve qui avait conçu deux louveteaux avec un chien de berger et qui les avaient élevés seule. Il n’a jamais connu la meute, car sa mère en avait été chassée, et un jour, alors qu’elle était partie chasser pour eux, elle s’est fait tuer par un braconnier. Elle et sa sœur avaient dû apprendre à se débrouiller dans la forêt ; différents des loups, et différents des chiens, ils n’avaient nulle part leur place. Ils formaient une petite meute à eux deux. Ils étaient très liés, mais aussi très différents ; elle était plus sauvage, plus proche du loup que lui. »

« Quand je suis sorti de son esprit, il était à bout de force, et moi aussi ; nous n’étions pas restés très longtemps en contact mental, mais beaucoup de sa vie avait coulé dans la mienne. Alors je l’ai délivré et je l’ai amené chez moi pour  tenter de le guérir. Il était très faible et il a mis plusieurs semaines à se remettre. Sans mon intervention, il serait mort. Et pendant tout ce temps, je ne suis pas entré en contact mental avec lui, de peur  de compromettre sa guérison. Et là, inversement, beaucoup de ma vie a culé dans la sienne. Nous sommes devenus des compagnons l’un pour l’autre. Parfois, sa sœur passe à proximité de la cabane et elle appelle son frère. Jamais elle ne s’approche ni n’entre dans la maison. Elle est restée sauvage. Alors Spark va la rejoindre dans la forêt et ils partent quelques heures ensemble, sans doute pour chasser, ou simplement pour courir ensemble dans la forêt. Puis à la nuit tombée, Spark revient ici et nous ne parlons pas d’elle. Je ne connais pas son nom ; je ne sais d’ailleurs pas si elle en a un. Spark, c’est le nom que je lui ai donné en traduisant le son qu’il émettait en parlant de lui. Ça s’est imposé tout seul ; il est Spark».

Norwan se leva, vida sa tasse de thé et rangea un peu la table. Il avait fini de parler. Sans doute n’avait-il pas autant parlé depuis fort longtemps. Amibatah se leva à son tour, suivi de Spark, et prépara son couchage sur la paillasse que Norwan lui avait installée près du feu.

 

Dans le campement installé au pied de la falaise,  Farzog avait rejoint le capitaine Zorn dans la tente où étaient ligotés les deux enfants. Ceux-ci avaient dit tout ce qu’ils savaient, et pour ainsi dire rien qui puisse les aider à retrouver la trace d’Amibatah. Ils étaient terrorisés et tapis dans un coin de la tente. Zorn se retourna vers Farzog et lui demanda si de son côté il avait des informations.

- Tous les hommes sont rentrés maintenant, et personne n’a pu repérer sa trace. Il a dû s’enfoncer dans la forêt. Nous reprendrons les recherches demain. Mais ce sera difficile. Je ne pense pas qu’il ait fait un feu, car je l’aurais repéré avec le hibou que j’ai utilisé. Que comptez-vous faire d’eux ?

- Je n’en sais rien encore. Ils ne nous sont pas d’une grande utilité. Peut-être pourrions-nous les emmener au château pour l’attirer jusqu’à nous. Ils feront une bonne monnaie d’échange. Les habitants de Luzii nous le livreront peut-être contre la vie de ces deux garnements. Nous verrons demain.

Brady et Isilda se sentirent rassuré pour leur ami, mais la crainte grandissait en eux. Ils redoutaient de pourrir dans les geôles de Bargarn et de servir d’appât à leur ami. La nuit se referma sur eux quand les deux hommes quittèrent la tente en emportant la lampe à huile.

15. Chasse à l'homme

Une brume froide et humide avait enveloppé la clairière au lever du jour et Amibatah s’était réveillé avant les autres avec un sentiment d’angoisse et d’urgence. Son intuition lui dictait de ne pas rester trop longtemps dans les parages. Le feu s’était éteint et les maigres braises restantes sous le tas de cendres ne méritaient pas d’être ravivées. Grelottant et frissonnant, il se leva pour soulager sa vessie et en revenant, il réveilla ses compagnons qui émergèrent en geignant après une nuit courte et inconfortable.
- Debout les amis, ne traînons pas ici ! Je suis sûr qu’ils sont à notre poursuite.
- Il est encore tôt, je veux encore dormir, grommela Brady.
- Reste ici si tu veux, moi, je bouge d’ici.
Isilda se leva rapidement et plia sa couverture qu’elle fourra dans son sac. Elle sortit un morceau de pain à l’aspect douteux et rompit trois morceaux qu’elle tendit à ses camarades. Amibatah commença à dévorer son quignon, tandis que Brady émergeait doucement.
- Donnez-moi vos gourdes, je vais les remplir à la rivière ! Dès que je reviens, que ceux qui sont prêts se mettent en route avec moi. Je n’attendrai pas !
Il n’en fallut pas plus à Brady pour qu’il bondisse hors de sa couverture et se prépare activement. En moins de cinq minutes, les trois compagnons étaient prêts à lever le camp. Amibatah dispersa les cendres et essaya d’effacer toute trace de leur bivouac. Ils firent le point avant de prendre la route.
- Savez-vous où nous nous trouvons ? demanda Isilda, en espérant avoir une réponse rassurante.
- Je n’en ai aucune idée, je ne suis jamais venu ici. Quelle route devons-nous prendre maintenant ? demanda Brady d’un regard interrogateur en direction d’Amibatah.
- Je ne sais pas vraiment quelle est la meilleure option. Nous avons cheminé le long de la rivière en dehors du chemin. Si nous continuons ainsi, nous arriverons forcément à Dewaschen. Mais notre progression est très lente. A ce rythme, il nous faudra bien deux semaines pour y arriver et nous manquerons de nourriture…
- Essayons de rejoindre le chemin. Notre rythme sera plus élevé et nous pourrons trouver plus facilement à manger car il y a des fermes et des habitations tout au long de la route, fit Brady
- Mais nous risquerons de nous faire prendre plus facilement. Tous les gens que nous croiserons pourront donner des indications à nos poursuivants, car nous ne passerons pas inaperçus, remarqua Isilda.
- Nous devons prendre ce risque, décida Amibatah, car si nous continuons à avancer à l’aveuglette comme nous le faisons, nous risquons de nous perdre.
- Alors c’est décidé, déclara Brady. Nous couperons vers l’ouest afin de retrouver le chemin. Après, il sera toujours possible de progresser en lisière de la route, de façon à ne pas être vus des cavaliers.
L’évocation des cavaliers plongea Amibatah dans une peur panique qui le fit trembler de tous ses membres. Pour se donner du courage et garder contenance face à ses compagnons d’infortune, il pointa du doigt la direction qu’il pensait être la bonne et déclara : Nous ferons route en tournant le dos au soleil, jusqu’à ce qu’on tombe sur le chemin ! Suivez-moi !
Ils firent donc route à travers la forêt et direction de l’Ouest, à flanc de coteau. La forêt était humide et silencieuse. Leur progression était mal aisée, car aucun sentier ne leur indiquait que des hommes fussent déjà passés par ici. Les branches des feuillus leurs barraient sans cesse le passage et souvent ils devaient contourner des grands arbres couchés en travers de leur route, ou escalader des falaises qui leur barraient le chemin. Imperceptiblement, leur route les faisait monter vers le nord, leur faisant gagner de l’altitude.
Soudain, alors qu’ils franchissaient un pan de roche particulièrement abrupte, et que la brume se levait, ils tombèrent sur un grand cerf aux ramures impressionnantes qui broutait tranquillement un peu d’herbe. Ils s’arrêtèrent net pour l’observer en silence. Le cervidé leva la tête et les aperçut ; il les observa calment pendant un instant, sans bouger. Il agita les oreilles et émit un brame puissant qui résonna dans toute la vallée et en quelques bonds, se trouva hors de portée et disparut derrière un talus. Les trois amis se regardèrent avec un sourire et reprirent la route, avec plus d’entrain, observant le paysage qui se révélait à leurs yeux. En effet, ils avaient franchi la couche de brume et le ciel était d’un bleu limpide. Le soleil était déjà haut dans le ciel et la chaleur de l’été finissant réchauffa le corps et leur âme.

Farzog et le capitaine Zorn étaient partis aux aurores avec une petite escouade de huit cavaliers aguerris. Le capitaine avait confié le commandement de la troupe au maître d’armes Gremlyn avec pour mission de ramener sain et sauf le jeune prince Aktorn, et de délivrer au roi ce message qu’il avait rédigé juste avant de partir :
« Votre Majesté, Nous vous ramenons le bras du père de l’enfant comme preuve de la réussite de la première partie de notre mission. Nous partons avec Farzog et une poignée d’hommes poursuivre l’enfant et vous le ramener vivant. Le prince Aktorn s’est montré vaillant et digne de cette mission et nous le renvoyons au château pour qu’il puisse poursuivre son entraînement. Il ne nous est d’aucune utilité pour cette dernière partie de notre expédition et nous voulons protéger sa vie. Sachez qu’il vous a fait honneur et qu’il est en passe de devenir un guerrier volontaire et courageux. Avec mes humbles et profonds respects. Signé : le Capitaine Zorn, votre dévoué.»

Farzog avait utilisé la veille au soir une vieille chouette hulotte pour tâcher de repérer les fugitifs et grâce au feu qu’ils avaient allumé, il n’eut pas de difficulté à localiser leur campement. Sur ses indications, et à l’aide d’une carte de la région suffisamment précise, ils décidèrent d’emprunter tout d’abord le chemin menant à Dewaschen pour se rapprocher de l’endroit où les jeunes avaient passé la nuit, puis de couper au travers de la forêt lorsqu’ils seraient arrivés à proximité de leur bivouac. L’aube ne tarda pas à se lever et ils purent progresser rapidement, en prenant soin d’éviter de passer trop près de Luzii. En effet, ils ne voulaient pas éveiller l’attention des villageois sur la raison de leur mission, et le cuisant échec de la veille restait encore dans les mémoires. Ils laissèrent toutefois deux hommes en faction aux alentours du village, au cas où ils décidaient de retourner au village
Le capitaine, la jambe solidement maintenue dans une attelle, pouvait chevaucher presque normalement. Farzog, quant à lui, avait grise mine et semblait avoir pris dix ans tant sa fatigue était grande. Il avait tellement puisé dans ses énergies pour retrouver la trace d’Amibatah et de ses compagnons au moyen de la chouette qu’il peinait à suivre la colonne. Sentant qu’il retardait leur progression, il déclara qu’il souhaitait ralentir l’allure et qu’ils ne devaient pas l’attendre. Il les rejoindrait plus tard, quand ils auraient capturé le jeune homme.

La troupe progressait rapidement et lieutenant Dragor qui tenait les cartes repéra l’endroit où il leur faudrait quitter le sentier pour couper à travers la forêt et ainsi espérer aller à leur rencontre. Soudain, un brame puissant résonna dans la vallée ; les hommes s’immobilisèrent, les sens en alerte. La capitaine réfléchit vite et son instinct lui dit que les jeunes gens qu’ils cherchaient se trouvaient dans les parages. D’un geste, il ordonna aux hommes de faire silence et de descendre de cheval. Les cavaliers mirent pied à terre et observèrent les environs. Une grande falaise surplombait l’endroit et le brouillard se faisait moins dense. Ils prêtèrent attention au silence de la forêt, guettant le moindre bruissement. Les chants d’oiseaux se faisaient rares et hormis quelques craquements produit par les grands arbres, aucun bruit ne leur parvenait. Tout à coup, Zorn, l’oreille aux aguets, perçut des craquements de branchages qui provenaient du sommet d’une falaise qui surplombait leur patrouille. Le capitaine scinda le groupe en deux escouades, afin de contourner la falaise des deux côtés et de prendre le site en tenaille. Ils jetèrent un rapide coup d’œil sur la carte pour déterminer leur tactique, mais elle ne comportait pas assez de détails sur cette zone perdue hors des sentiers battus pour tirer des renseignements utiles. Chacun des deux groupes d’hommes avançait en tenant leur monture par la bride, car l’escarpement était trop abrupt pour espérer franchir cette portion de falaise. Les hommes et les bêtes étaient à la peine et leur piétinement résonnait dans la vallée.

Alors que la vie semblait leur sourire, les trois compagnons perçurent nettement la présence de cavaliers et surent aussitôt que c’était les hommes de Tabargh qui étaient à leur poursuite. La panique les saisit et ils pressèrent le pas. Du haut de la falaise, au-dessus de la brume, ils étaient facilement repérables. Ils se mirent à courir dans la direction qu’ils avaient choisie dans la matinée. Hors d’haleine, ils s’arrêtèrent près d’un gros chêne qui dominait la forêt. Ils sentaient que l’étau était en train de se resserrer sur eux.
- Si on reste ensemble, ils vont nous rattraper, ça c’est sûr, s’exclama Brady, complètement paniqué. Il faut qu’on se sépare. Qu’en dites-vous ?
- Je ne sais plus, commença Amibatah, je ne sais plus quoi faire. J’ai peur pour nous trois. Il ne faut surtout pas qu’ils nous retrouvent.
- Brady a raison, coupa Isilda, c’est toi qu’ils recherchent. Nous on ne risque rien. Pars de ton côté, nous essayerons de les attirer sur une fausse piste pendant que toi du t’enfonceras dans la forêt. Suis ton instinct et remonte la rivière. Nous, nous irons en direction du chemin ; nous trouverons peut-être quelqu’un qui pourra nous protéger.
Amibatah réfléchit quelques instants puis se rendit à l’évidence. Il mettait en danger ses camarades s’ils restaient ensemble. Il fallait tenter le coup. Il se fit rapidement à l’idée de se retrouver seul et serra vigoureusement Brady dans ses bras :
- Bonne chance à vous deux. Merci de m’avoir accompagné jusqu’ici. Prends bien soin de toi et d’Isilda.
- Fais attention à toi. Nous essayerons de les attirer le plus longtemps possible dans la mauvaise direction. Toi, tu files vers le nord, tandis que nous irons vers l’ouest.
Puis il se retourna vers Isilda et la pressa contre son cœur.
- Fais attention à toi, beau gosse. Tu sais que je t’aime. Et t’inquiète pas pour nous, ils ne vont pas nous rattraper. Tiens, prend ce qu’il reste de pain, tu en auras plus besoin que nous, dit-elle en lui fourrant le reste de miche dans sa besace. Pars maintenant !
Amibatah ajusta sa besace en refermant le rabat qui protégeait ses affaires et prit la direction nord. Il se retourna une dernière fois pour leur faire un signe de la main qu’ils lui rendirent amicalement, puis s’enfonça hardiment dans la forêt. Il se demanda quand il aurait l’occasion de les revoir et cette pensée lui serrait tellement le cœur qu’il cessa vite de l’alimenter pour se concentrer sur sa route.
La pente devenait de plus en plus abrupte, et il se disait que cela ne pouvait que retarder ses poursuivants s’il empruntait des passages difficiles d’accès. Pressé par la peur qui lui donnait des ailes, il parcourut ainsi une distance fort appréciable qui, espérait-il, le mettrait à l’abri des ses poursuivants. Il était en nage lorsqu’il se résolut à s’arrêter pour reprendre son souffle. Il se retourna et scruta les environs en prêtant une oreille attentive. Aucun bruit ne venait rompre le silence, hormis sa respiration qu’il ne parvenait pas à ralentir. Son cœur battait la chamade mais il se calma un peu en se rendant compte que personne n’était à ses trousses. Il prit alors le temps de réfléchir à la meilleure route à prendre. Il se dit que le mieux était de se diriger vers la rivière et que de là, il verrait s’il était possible de la traverser. Sur l’autre versant, il serait plus en sécurité. Il continua donc sa progression en direction du nord-est, qui lui semblait mener vers le torrent qu’on appelait la Rivière Turquoise, à cause de la couleur bleu vert de l’eau qui arrachait le limon aux glaciers où elle prenant sa source,. Il fut rapidement récompensé, car il perçut bientôt la rumeur des flots bondissant dans les rochers. Il pressa le pas, impatient qu’il était d’atteindre son objectif, point d’ancrage de la réussite de sa fuite.

En arrivant à proximité du torrent, Amibatah fut ébahi parle paysage d’une beauté à couper le souffle : le panorama qui s’offrait à ses yeux au-dessus de la mer de brouillard embrassait toute la chaîne de montagne qui reliait Tabargh à Manchi, tout au nord. Le panorama était ici unique et jamais il n’avait vu ainsi le territoire de Mortagh.
Il aperçut alors une petite ferme qui se trouvait de l’autre côté de la rivière, sur une petite plaine dégagée de tout arbre. Un peu de fumée s’échappait de la cheminée ; il y avait quelqu’un qui pourrait sans doute l’héberger et le mettre à l’abri de ses poursuivants. Cette pensée lui procura un immense espoir, qui lui permit de mesure l’intensité de son inquiétude qui n’avait cessé de croître depuis qu’il s’était réveillé.
Il décida pourtant de se montrer prudent et approcha l’habitation avec précaution. Lorsqu’il arriva au bord de la rivière, il vit qu’il y avait un passage à sec construit sans doute par la personne qui habitait de l’autre côté. Celui-ci avait constitué une réserve de bois sec sous un gros pin.
Il traversa le gué sans encombre, s’approcha de la maisonnette de rondins et s’accroupit pour observer sans être vu. Mais il fut aussitôt repéré par un gros chien-loup qui se mit à courir vers lui sans aboyer. Instinctivement, il se redressa et recula de quelques pas pour amorcer une retraite salvatrice, bien qu’il ne vît pas comment il pourrait échapper au molosse. Le chien se porta très vite à sa hauteur et contre toute attente, ne montra aucun signe de malveillance. Au contraire, il remua la queue et lui renifla les mains. Amibatah fourra ses mains dans sa toison douce et fournie et lui caressa la tête. Le chien se dirigea alors vers la chaumière, entraînant le garçon dans son sillage. A plusieurs reprises, la bête tourna la tête pour voir s’il le suivait et contourna la bâtisse pour aller vers l’entrée, dirigée au sud, en face de la vallée.

Amibatah vit alors le propriétaire des lieux installé au soleil le dos contre sa maison, en train de tailler un morceau de bois avec un couteau effilé. Il resta prudemment à quelques mètres et lança un timide : « Bonjour Monsieur ».
- Je vois que tu as fait connaissance avec ce brave Spark. Il t’avait repéré depuis quelques temps, mais j’ai préféré te laisser approcher par toi-même. Viens, approche, personne ne va te manger. Comment tu t’appelles et d’où viens-tu ?
L’homme, âgé d’une cinquantaine d’années lui semblait-il, avait un aspect sauvage, ses cheveux gris en bataille, le visage fin et buriné. Il hésita à raconter toute son histoire, car il ne savait pas encore à qui il avait affaire. Tout ce qu’il voulait, c’était un toit pour la nuit et une cachette qui le préserverait de ses poursuivants.
- Je m’appelle Amibatah, fils de Dennish, dit-il par habitude, je viens de Luzii, Monsieur.
- Et moi je suis Norwan, originaire de Timnis, et tu connais déjà Spark, répondit-il en désignant le chien qui s’était couché aux pieds de son maître et qui regardait le garçon de ses grands yeux marrons. Que fais-tu ici et que veux-tu, gamin ?
Amibatah réfléchit quelques instants puis déclara, sans mentir :
- Je vais à Dewaschen, mais comme je me suis perdu, je cherche un abri pour la nuit…
- Effectivement, ce n’est tout à fait la route pour Dewaschen. Tu as le diable aux trousses pour sortir ainsi des sentiers battus ? s’exclama Norwan sans rire, mais avec une petite lumière au fond des yeux…
- Si on veut, oui, lâcha le garçon dans un sourire.
-Viens, approche, tu veux boire et manger ? J’ai du pain et du jambon ; tu as l’air affamé et à bout de forces. Tu resteras ici cette nuit. Je te donnerai une paillasse près de la cheminée.
Et ils entrèrent dans la maison, suivis de Spark, qui fermait la marche, plein de bienveillance.

Pendant ce temps, Brady et Isilda avaient forcé leur allure en direction de la route, mais les cavaliers étaient trop rapides et gagnèrent rapidement sur eux. Ils s’encourageaient mutuellement pour échapper à leurs poursuivants, tout en choisissant des passages difficiles pour les chevaux. Soudain, ils se retrouvèrent dans un cul de sac et tous les cavaliers fondirent sur eux. Ils se trouvèrent bientôt entourés et cernés par la troupe. Le capitaine Zorn s’adressa à eux d’un ton péremptoire :
- Où se trouve votre compagnon Amibatah ? Dites-moi par où il est passé ?
Les deux compères se regardèrent d’un œil entendu et restèrent silencieux. Essoufflés et épuisés, ils n’avaient de toute façon plus la force de parler.
- Je répète ma question : par où est parti Amibatah ! répéta le capitaine d’un ton menaçant.
- On ne sait pas, nous nous sommes séparés vers midi. Il voulait retourner au village, mentit Isilda.
- Sornettes ! Vous seriez retournés avec lui. Dites-moi la vérité, tonna-t-il en menaçant Isilda de la pointe de son épée qu’il venait de dégainer.
- Ne lui faites rien, cria Brady, les yeux pleins de larmes et la voix plein de colère. Je vous dis que nous ne savons pas. Il a continué à travers bois, c’est tout ce que nous savons ! Maintenant laissez-nous repartir.
- Ne croyez pas vous tirer à si bon compte ! Vous serez nos prisonniers jusqu’à ce que nous le trouvions, même si vous deviez passer votre vie dans les geôles du Château de Tabargh.
Puis, s’adressant à deux de ses hommes, il donna promptement ses ordres: « Liez-leur les mains et prenez-les en croupe. Dragor, venez avec moi, ainsi que vous trois, ordonna-t-il en désignant trois cavaliers, nous partons à sa recherche. Revenons sur nos pas et nous trouverons sa trace. Quant aux autres, emmenez les prisonniers à l’abri au pied de la falaise et montez le campement. Zalafir nous y rejoindra. Nous reviendrons avant la nuit avec le garçon, quoiqu’il en coûte ».
Le groupe des quatre cavaliers s’éloigna rapidement en direction de l’est, tandis que les deux compères se faisaient lier les poignets et jucher en croupe sur les chevaux de deux soldats à l’allure menaçante. Déjà l’après-midi tirait à sa fin et les ombres s’allongeaient dans la forêt.

14. Intrigues à la cour

Durant ce temps, la cour de Bargarn chuchotait plus qu’à l’envi sur les agissements du roi autour de certaines femmes du château, et de sa relation avec la belle et mystérieuse Xénia, reine incontestable, mais délaissé par son époux. On racontait dans les cuisines et dans certaines tavernes pas toujours recommandables que son caractère colérique et dominateur avait complètement éteint les ardeurs de sa femme, qui s’était terrée dans une autre aile du château, pour se protéger de sa violence. Les bonnes et les valets savaient beaucoup de choses sur les intrigues royales, et cela donnait lieu à de vives discussions échangées en catimini, afin d’échapper à d’éventuels espions.

En fait, il en existait bel et bien un espion pour le compte du roi, et peut-être même plusieurs si ça se trouvait… La méfiance et la suspicion étaient bien entretenues parmi les sujets, surtout à propos d’un personnage mystérieux qu’on appelait l’alchimiste. Ce petit personnage, recroquevillé sur lui-même, tout le monde le connaissait, mais rares était ceux qui le voyaient. Octarius était un vieil homme sans âge, une ombre qui se faufilait entre les couloirs pour échapper aux regards, à l’inverse du Chambellan Aménodon, merveilleux paon devant ces dames. Tous deux se détestaient cordialement et évitaient de s’adresser la parole, dans la mesure du possible. Une méfiance réciproque les animait, que le roi savait habilement entretenir. Entre ces trois hommes se jouait une véritable partie de günn, ce jeu de position sur échiquier, très populaire dans les pays de montagne. Bargarn était et demeurait le principal marionnettiste de cette joute pour le pouvoir, mais ses deux hommes de main nourrissaient des ambitions dont il n’était pas dupe. Pourtant il se trompait en croyant voir clair dans leur jeu…

L’alchimiste vivait dans une grande pièce froide et ventée, située dans l’aile nord du château; elle était attenante aux appartements royaux et les salles royales qui se trouvaient au centre du château. Son atelier, c’est ainsi qu’il convenait d’appeler son antre, occupait la pièce principale ; sa grande table de travail faite d’un lourd plateau de bois massif et bien patiné, était habituellement recouverte d’une quantité phénoménale de fioles, de manuscrits, d’épices, et de petits rongeurs venaient grignoter en toute impunité les restes des repas de l’homme de céans. Il possédait également une chambrette attenante, qui renfermait tous ses trésors et ses secrets, des grimoires occultes, des gemmes parmi les plus précieuses qui soient, et des instruments rituels qui auraient inquiété plus d’un visiteur, s’il en avait jamais eu.
Il possédait une troisième pièce, plus petite dotée d’une toute petite fenêtre en forme de fente, qui lui servait de dépôt. Il y avait aussi installé une couche, toute simple, qu’il utilisait de temps en temps pour vivre certaines expériences secrètes à l’abri des regards indiscrets.
L’Alchimiste, de par ses connaissances étendues sur la pharmacopée, les essences, les potions, était devenu le principal médecin de Bargarn. Il savait trouver le remède lorsqu’il attrapait froid, ou que la fièvre lui dévorait le corps après un coup sang ou une grosse colère dont il avait le monopole. Il n’était pas le roi pour rien !

Un petit arrangement secret les maintenaient l’un à l’autre. Bargan avait demandé à Octarius d’administrer une potion à Wilbrun qu’il ne voulait pas voir s’asseoir sur le trône du pouvoir, une potion pour le rendre malingre et chétif. Et c’est ce qu’Octarius avait fait en obtenant la promesse du roi de ne pas dévoiler qu’il était un adepte du Gamdza. Le roi l’avait surpris dans sa chambre secrète alors qu’il était « en voyage » dans le corps d’un rat. Si cela venait à se savoir, il risquait le bûcher sous la vindicte populaire. Bargarn le tenait par les couilles, et il usait de ce fait en lui demandant des informations qu’il allait glaner sous la forme d’un rat, ou parfois d’un écureuil qu’il avait apprivoisé. Octarius allait alors espionner les nobles ou les invités de la cour à travers les conduits des égouts et des canalisations d’air qui émaillaient toutes les salles du château en un véritable labyrinthe.

L’alchimiste donnait à Wilbrun chaque mois une tasse de potion « guérissante », que celui-ci venait boire depuis qu’il avait l’âge de six ans ; celle-ci contenait des essences spéciales qui mettaient Wilburn constamment en proie aux maladies et autres infections, ce qui justifiait d’autant plus les interventions médicamenteuses du « médecin ». Le fils aîné du roi et de la reine ne serait jamais roi, il était trop chétif. L’idée de le faire périr, par « inadvertance » lui avait une fois traversé l’esprit, mais il avait aussitôt repoussé cette idée de son esprit, car il n’avait pas l’âme d’un assassin d’enfants. Il pouvait se montrer implacable avec ses ennemis, mais jamais il ne s’en prendrait à un enfant. Plus tard, on ne sait jamais, Wilburn pourrait être utile à ses ambitions. Mais son choix s’était porté plutôt sur Aktorn comme successeur du roi. Il en avait déjà la vaillance et la détermination… et il observait avec grand intérêt l’évolution du jeune prince. Il voyait en lui le futur monarque du royaume et était prêt à tout pour voir Aktorn monter sur le trône. Mais il n’avait pas encore eu l’occasion d’avoir une réelle influence sur Aktorn, puisqu’aucune circonstance ne s’était jusqu’alors présentée pour avoir un moment en privé avec ce jeune homme impétueux.

Bargarn lui donna cette occasion sans qu’il eût à se démener pour mettre un plan à exécution. Profitant de ce qu’une partie de la troupe fut partie avec Zorn et Aktorn, Bargarn fit appeler Octarius en ses appartements, et après avoir pris de ses nouvelles, il s’adressa à lui en ces termes, de façon péremptoire :
- Maître Octarius, ce n’est pas un secret entre nous que vous pratiquez à vos heures la magie des animaux. Vous savez aussi que je peux signer votre arrêt de mort si je divulgue aux grands prêtres que vous usez de votre pouvoir à toute occasion.
- Vous avez raison, Majesté, mais vous savez aussi que je peux dévoiler le fait que vous me demandez d’écouter et d’espionner vos ennemis comme vos amis. Et comme vous savez très bien comment je m’y prends, cela fait de vous mon complice.
- Maître Alchimiste, pour ma part, je ne risque pas grand-chose comparé à vous… Mais vous avez raison sur un point : nos intérêts sont liés, et nous avons tout bénéfice à nous allier.
- J’aime mieux ce ton, car je n’aimerais vraiment pas finir grillé sur un bûcher que vous auriez allumé de vos mains. Je peux encore vous rendre des services inestimables, alors épargnez-moi vos menaces…
L’attitude à la limite de la défiance avec irrité le vieux roi, mais celui-ci ne daigna pas répondre à la provocation. Il enchaîna donc :
- Etes-vous assez qualifié en magie Gamdza pour pouvoir enseigner ses principes essentiels à quiconque ?
- Certes, je maîtrise tous les aspects de cette magie des animaux, dit-il en baissant la voix et surtout en évitant de prononcer le nom de Gamdza en ces lieux. Sachez que j’ai atteint un niveau de connaissance supérieur qui fait de moi un maître en la matière…
- Par exemple, vous pourriez m’enseigner à me transformer en loup ou en tigre ?
- Non Majesté, c’est totalement impossible pour deux raisons ; la première est qu’il est extrêmement difficile et dangereux d’habiter des fauves ou des prédateurs évolués comme ces deux carnassiers ; la seconde est que vous êtes bien trop âgé pour former votre esprit à ce type particulier de voyage. Vous risqueriez de perdre l’esprit, si ce n’est la vie. Il faut impérativement commencer très jeune et s’entraîner quotidiennement. Et au bout du compte, seuls quelques-uns parmi les plus doués arrivent à des résultats concluants.
- Mais qu’en serait-il s’il s’agissait d’un jeune homme comme Aktorn ?
Le cœur d’Octarius se mit à battre plus fort, mais il laissa prudemment le roi venir sur son terrain. Il commença à se délecter.
- Voyez-vous, enchaîna le roi, je pense que le prince Aktorn doit être équipé de toutes sortes de savoirs s’il veut faire sa place un jour, dans ce monde incertain. Un jour, je ne serai plus là, et il devra se débrouiller tout seul pour participer au gouvernement du royaume. Je souhaite lui donner tous les enseignements pouvant se révéler utiles, l’art de la guerre et du cheval auprès de Gremlyn, de la diplomatie et du Protocole auprès du Grand Chambellan… Alors pourquoi ne prendrait-il pas des leçons auprès de vous ? Il sera votre élève. Je compte sur vous pour en faire un érudit dans la pharmacopée et la magie des animaux. Est-ce entendu ?

Octarius réfléchissait à toute vitesse. La proposition du roi, qui sonnait plutôt comme un ordre, était tellement alléchante qu’elle cachait sûrement un piège ou une contrepartie néfaste. Sur le moment, il n’en vit pas. Alors il commença à négocier :
- Cela me demandera beaucoup de temps et d’énergie, et il n’est pas sûr qu’il arrive à entrer dans l’Entre-Deux-Mondes, la porte permettant à l’esprit de voyager. Je propose donc de former plusieurs élèves à des degrés divers ; ainsi cela passera pour une démarche plus anodine aux yeux des gens de la cour si cela est annoncé de façon officielle. Nous pourrions faire savoir que je formerai quatre jeunes gens de la cour, âgés entre douze et seize ans, aux techniques de la guérison et de la médecine par les plantes. Naturellement, Aktorn aura droit tout à fait naturellement à des leçons particulières dans mes appartements.
- Très bonne idée, lança Bargarn. Je pense que Shanon pourra figurer sur la liste ; je vous laisse le soin de choisir vos futurs élèves. Qu’en dites-vous ?
- Vos désirs sont des ordres, lâcha prudemment Octarius pour ne pas montrer trop d’enthousiasme aux volontés du monarque. En fait, il n’aimait pas se faire ainsi commander. Il poursuivit avec une avidité peu feinte :
- Avez-vous aussi décidé d’une rémunération en compensation de toute cette peine ?
- Ne vous faites pas d’inquiétude pour cela, je vous payerai suffisamment ; chaque semaine, il y aura une bourse d’or pour vous. Et si Aktorn devient un bon élève, il y aurait une récompense supplémentaire.
- Je ferai tout mon possible pour faire de lui un serviteur respectueux de cette tradition secrète, et lui enseignerai toutes les conduites de prudence pour éviter que cela se sache, confia Octarius en se frottant les mains.

Pendant ce temps, le Grand Chambellan tournait en rond comme un lion dans sa cage. Il ne cessait de penser à la reine, la belle Xénia, qui avait accepté de devenir son allié. Il savait des choses que la plupart ignorait, mais que beaucoup de gens à la cour subodoraient. Le roi n’avait pas honoré la couche de sa femme depuis de nombreuses années, et il avait chargé Aménodon de lui trouver de naïves et rondelettes servantes pour assouvir ses instincts animaux. Au passage, il se servait lui-même avant, pour « préparer » ces jeunes femmes à s’offrir au roi. Il avait des rabatteurs qui connaissaient les goûts de Bargarn et lui ramenaient de jeunes jouvencelles qui finissaient dans la couche du roi. C’était son plus grand plaisir que de déflorer ces jeunes pucelles qui n’aspiraient qu’à cela, servies par l’homme attentionné et expert qu’il était dans l’art de la jouissance ; mais il aimait aussi les femmes de haute classe, celles difficiles à chasser, celles qu’il ne verrait jamais plus une fois leur idylle consommée. Quelques donzelles venues de domaines voisins avaient trompé leur époux avec le beau Grand Chambellan, et il s’enorgueillissait.

Le roi avait une vie sexuelle secrète, et plutôt active ; il ne s’attachait à aucune de ces jeunes femmes qu’il consommait sans considération ; parfois, Aménodon le savait pertinemment, il usait de violence envers ses amantes, surtout aux alentours de la pleine lune, quand ses instincts animaux excitaient ses sens et sa soif de brutalité. Une fois, il avait même dû amener chez l’alchimiste une jeune servante dans un d’état physique et psychique à faire peur pour la faire soigner ; cela lui avait coûté de faire appel à cet odieux ennemi, qui était capable de fourrer son nez partout, et qui, sur le coup, s’était montré triomphant d’avoir pu arranger ses affaires et celles du roi. Puis on n’avait plus entendu plus parler d’elle. Personne n’était venu demander de ses nouvelles ou n’avait signalé sa disparition. Ceci était demeuré un mystère pour Aménodon.

La personne qui occupait le plus son esprit, c’était Xénia, la belle délaissée. Il sentait dans son intuition que le marché qu’ils avaient conclu ensemble les avait rapprochés, enfin, l’espérait-il, car elle avait accepté du bout des lèvres le rôle qu’il avait assigné à Wilburn dans sa stratégie de conquête du pouvoir. En vertu du Protocole, Wilburn sera le prince héritier du royaume à la mort du roi, quoi que fasse Bargan. Elle se devait de le préparer à régner, en dépit du peu de bonne volonté que mettait Bargarn à l’aider à accomplir cette tâche. Il fera respecter le Protocole, quoiqu’il arrive. Aménodon pensait aussi au devenir du Royaume, et à la paix qui résulterait d’une intronisation protocolaire. Il n’était pas un homme de guerre. Définitivement pas. Mais avide de conquêtes, sans aucun doute ! Une alliance avec Phénycia serait profitable au commerce, à l’abondance, et à la bonne chaire. Il lui arrivait d’en saliver en imaginant ses plans voir le jour.
Il se résolut donc à travailler la reine au corps, si on pouvait dire, pour consolider cette alliance et mettre au point les détails de ce projet avec elle. Il devait lui parler de sa stratégie, et initier une mécanique de prise du pouvoir de façon douce, mais non moins déterminante. Pour cela, ils avaient besoin l’un de l’autre… du moins en était-il persuadé.

Il alla donc voir la reine, en prenant soin de se montrer dans ses plus beaux atours : une grande tunique de soie rouge ornée de peau de renard des neiges, des chausses faites de velours noir, et une toque assortie ornée d’un joyau sur son front firent l’affaire. Il se parfuma également avec une préparation spéciale qui avait pour vertu d’augmenter son pouvoir de séduction. Lorsqu’il frappa à sa porte, Aménodon était concentré sur son objectif et se sentait en pleine possession de ses moyens.

Ce fut sa servante Eméride, sa suivante favorite, qui lui ouvrit, et elle lui barra le passage avant de l’annoncer :
- C’est Messire Aménodon, ô ma Reine. Dois-je le faire entrer, dit-elle d’un ton peu accueillant !
- Oui, faites donc entrer ce cher Messire Aménodon, Mademoiselle Eméride, nous devons discuter entre amis. Et laissez-nous donc. Profite-en pour aller voir ce que fait Wilburn et amène-le ici.
Aménodon ne s’attendait pas à voir la reine si bien disposée à son égard. Lorsqu’il entra dans son salon, elle vint à sa rencontre. Elle lui prit chaleureusement les mains et l’invita à prendre place sur un fauteuil placé à côté du sien. Il fut ébloui encore une fois par sa grâce et son charme, et se demanda si le parfum de jasmin qui habillait sa peau avait des vertus comparables aux fragrances qu’il avait choisies pour cette occasion. Elle était habillée d’une robe bleu pâle qui faisait ressortir la couleur caramel de sa peau et ses cheveux noués en élégantes tresses qui formaient un chignon savamment arrangé.
- Prenez-vous une tasse de liqueur d’abricot, vous savez, celle qui vient de la cité phényciane ?
- Bien volontiers, votre Majesté. Boirez-vous avec moi ?
- Bien sûr ! Dites-moi ce qui vous amène, dit-elle en servant le breuvage dans deux tasses de porcelaine fine.
- Je souhaiterai savoir si vous avez réfléchi à notre discussion de l’autre jour. Il faut assurer l’avenir du royaume et vous avez un rôle à jouer… lança-t-il en préambule.
- Justement, Messire, j’ai longuement réfléchi à votre histoire, et j’en suis venue à la conclusion que votre vision était excellente ; je m’en remets à vous en toute confiance. Dites-moi ce que nous devons faire !
Aménodon n’en crut pas ses oreilles et exulta intérieurement. Il regarda la reine droit dans les yeux pendant un long instant, tout en réfléchissant à ce qu’il allait dire.
- Tout d’abord, dit-il, il convient de préparer Wilburn à son destin. Pour cela, je me chargerai de son éducation politique. C’est un gars intelligent et plein de finesse. Il sera un fin négociateur. De votre côté, il faut que vous créiez une alliance solide avec Phénycia, afin d’asseoir le royaume sur une base économique plus solide que maintenant. Si le royaume est riche, les sujets le sont aussi et si tout le monde y perçoit ses intérêts, Tabargh sera riche et puissante. Voyez-vous les avantages que vous auriez à agir de la sorte ?
- Parfaitement, Messire Aménodon, si le royaume est florissant, les commerçants et les artisans viendront de partout pour faire des affaires et ainsi la stabilité sera garantie. Nous ne voulons pas d’un royaume agité par les guerres et les dissensions ; nous sommes d’accord sur ce point, n’est-ce pas, Messire ?
- Absolument, je crois que nous partageons les mêmes valeurs et la même vision. Nous devons unir nos forces. Avez-vous une idée pour accroître nos liens avec la citée phényciane ? Vous avez conservé des liens avec vos racines, j’imagine.
- J’ai quitté Phénycia lorsque j’avais dix-sept ans et je n’y suis retournée que deux fois depuis, à chaque fois pour le décès de mes parents. Mais j’ai conservé des liens excellents avec mon oncle Néméor, le chef de la guilde des marchands. Nous nous écrivons régulièrement. Je suis très attachée à lui. Néméor était le jeune frère de mon père et maintenant, il jouit d’une position très en vue dans toute la baie de Phénycia. Si j’ai bien compris, c’est lui qui régule tout le commerce maritime de la région. Que devrais-je faire selon vous ?
- On ne peut pas rêver mieux que cela ! Est-ce que Néméor a des enfants ?
- Oui, il a quatre enfants, Galrud est le fils aîné, il doit avoir vingt-huit ans, et trois filles âgées de vingt-cinq ans, vingt ans et seize pour la cadette.
-Excellent ! Vous pourriez peut-être proposer une alliance par mariage à votre oncle et lui proposer de faire du commerce avec le royaume. Comment s’appelle cette jeune fille ?
- Elle s’appelle Samatha.
- Je vous propose de planifier un voyage à Phénycia pour aller voir votre famille et de présenter votre projet à votre oncle Néméor. Qu’en pensez-vous ?
- Oui, cela me paraît une excellente idée ? Mais je ne sais pas ce qu’en dira mon époux ; je crains qu’il rechigne à me laisser partir toute seule… Et je ne sais pas si je pourrai me montrer à la hauteur de cette mission, dit-elle d’un ton qu’elle ne voulait pas si modeste.
- Vous pouvez très bien trouver un prétexte familial pour rendre une visite à votre oncle, et vous pourriez suggérer au roi que le Chambellan vous accompagne. Je saurai vous guider dans vos tractations et vos démarches commerciales.
- Vous feriez cela pour moi, Aménodon ? Rien ne vous y oblige.
- Ce sera pour moi un honneur et un plaisir. Et cela fait longtemps que je n’ai pas revu la cité phényciane où j’ai fait mes études de commerce. Je me demande comment la ville a évolué depuis toutes ces années.
- Alors l’affaire est entendue. Quand partons-nous ?
- Je me réjouis de votre décision, Majesté. Je propose que nous partions à la fin des récoltes, d’ici trois à quatre semaines. Le climat sera plus agréable que maintenant, car il y fait encore très chaud.
A ce moment, Eméride revint accompagnée de Wilbrun, qui était noblement vêtu d’une veste de velours vert. Bien peigné et propre sur sa personne, Wilburn parut sur le pas de la porte ; une aura mêlée de fragilité et de grandeur émanait de lui.
- Mère, vous m’avez fait mander et je suis là.
- Entre Wilburn. Je suis là avec Messire Aménodon et nous voudrions te parler.
Il s’approcha à pas légers et vint serrer la main du Grand Chambellan.
- Mon garçon, je suis content de te voir. Comment va ta santé en ce moment ?
- Je vais bien ces derniers temps, Messire, mais je manque d’appétit et je suis toujours un peu faible. Les remèdes d’Octarius n’ont que peu d’effet. J’ai toujours été de constitution fragile, voyez-vous, et je m’en accommode avec le temps.
Aménodon remarqua sa façon précieuse et riche de s’exprimer, qui tranchait avec le langage parfois cru de ses deux frères. Il avait le nez proéminent de son père, et la beauté de sa mère, qui prouvaient son essence royale ; son teint, par contre, était pâle et diaphane, presque bleu.
- Wilburn, je t’annonce que nous allons commencer ton éducation de prince héritier et je vais être ton professeur de politique et d’économie. Je t’enseignerai notamment les subtilités du Protocole, car un jour viendra où c’est toi qui t’assiéras sur le trône.
- Moi ? Vraiment ? s’étonna le jeune homme. Je ne suis pas assez fort.
- Tu n’as pas besoin d’être fort pour être roi, mais tu devras être bien instruit et savoir t’entourer de conseillers avisés. Pour le reste, tu verras que tout ira bien, car tu possèdes plein de qualités qui demandent à s’épanouir.
- C’est vrai ? Je le crois aussi, mais je ne suis pas un guerrier comme mes frères.
- Tu apprendras qu’un royaume ne se dirige pas seulement avec une épée, mais aussi avec des alliances et des accords commerciaux.
- C’est vrai, Mère ? Je vais devenir roi un jour ? J’ai toujours pensé que cela pourrait m’arriver, mais ma santé m’interdisait de l’espérer. Tu crois que c’est possible ?
- Bien sûr, mon trésor, nous sommes là pour faire respecter le Protocole et un jour, tu seras roi ; je serai là à tes côtés et je serai fier de toi.
Wilburn se redressa, balança ses épaules, leva le menton et déclara :
- Quand je serai roi, j’exigerai que tout le monde fasse pousser des fleurs dans son jardin, afin que le royaume soit une terre fleurie. Et personne ne pourra discuter ces ordres !
Les deux adultes partirent d’un grand éclat de rire en entendant Wilbrun s’exprimer avec autant de conviction et de naïveté. Le regard complice qu’ils échangèrent alors leur complicité autour de ce projet exaltant, qui sonnait si juste à leur entendement.

13. Un espace de répit

La pluie s’était mise à tomber dans la forêt. Une pluie dense et froide qui détrempait les trois amis qui avaient attaqué le versant ouest et remontaient maintenant le long de la Rivière des Glaces : un torrent impétueux qui dévalait un vallon encaissé. C’était à dessein qu’ils avaient évité la piste qui mène à Dewaschen : ils escomptaient ainsi échapper aux hommes de Tabargh, qui, pensaient-ils, étaient déjà à leur poursuite. Mais le passage le long de la rive du torrent, souvent très peu praticable à cause des engorgements érodés par le courant des tempêtes, leur faisait perdre beaucoup de temps. Leur progression était si lente et acrobatique par moments, qu’ils en vinrent jusqu’à regretter leur choix. Peut-être auraient-ils mieux fait de profiter de leur avance en empruntant la voie normale pour semer la troupe. Maintenant, il était trop tard pour faire marche arrière, et trop hasardeux pour couper à travers la forêt pour rejoindre la piste.
Après trois bonnes heures de marche, ils arrivèrent dans ce qu’on pourrait appeler une clairière : un plateau moussu et clairsemé de grands bouleaux et de bosquets de noisetiers. Les oiseaux nichaient ici par centaines. Le torrent y prenait une petite pause avant de s’engouffrer dans une chute impressionnante qu’ils venaient de franchir. La pluie avait cessé depuis presque une heure mais la mousse qui tapissait les rochers était encore humides.
Les trois compères, à bout de souffle et de forces, décidèrent de faire halte. Bien qu’ils burent abondamment pour se réhydrater, il leur fallut de nombreuses minutes pour récupérer de l’effort intense qu’ils avaient fourni. Il devait être le milieu de l’après-midi, leur semblaient-ils, et le soleil commençait à percer au travers des nuages.
Pendant toute cette marche effrénée, les pensées n’avaient pas cessé de les harceler, les cœurs battaient encore la chamade et les estomacs commençaient à réclamer leur dû. Ils s’assirent sur un gros rocher plat au bout d’un amoncellement de roches détachées de la montagne. Brady sortit de sa besace une grosse miche de pain, ainsi qu’un gros morceau de fromage. Amibatah, pour sa part, trouva un salami à peine entamé ainsi que le beau couteau qu’il avait reçu, et Isilda exhiba trois pommes à la peau verte pour leur dessert. La perspective d’une véritable pause repas gomma d’un coup leur fatigue et leur épuisement.
En commençant à partager leur repas, ils se mirent à faire le point, tous trois croquant dans leur pain et parlant la bouche pleine.
- Amibatah, tu crois qu’ils sont déjà à nos trousses ? demanda Brady en mastiquant un morceau de saucisson
- Je n’en sais rien, Brady. La seule chose dont je suis sûr, c’est qu’on n’a pas du tout intérêt à ce qu’ils nous tombent dessus. En restant avec moi, vous risquez votre vie. J’y ai réfléchi en montant, vous ne devriez pas rester avec moi.
- Non, tu es fou ! Nous n’allons pas te laisser tout seul en face de ces barbares, s’écria Isilda. A trois, nous sommes plus forts et plus malins. Pour ma part, je reste avec toi ! Et toi Brady ?
- Moi ? Tout comme toi ! Je ne te laisserai pas seul, je t’en fais le serment ! fit-il en levant sa main droite, brandissant son morceau de saucisson. Amibatah et Isilda s’esclaffèrent en regardant le visage angélique et naïf de Brady prendre cette expression à la fois héroïque et empreint de solennité.
- Bon, je résume la situation, proposa Isilda quand ils se furent repris. Une troupe de cavaliers, venant sans conteste du royaume de Tabargh, débarquent chez toi et te cherchent. Ils trouvent ton père et ton frère et s’en prennent violemment à eux. Pourquoi ? Que leur as-tu fait ?
- Je n’ai sais strictement rien. Personne n’a rien à me reprocher. Mais il est clair qu’ils en veulent à ma personne.
- Là-dessus, leur chef coupe le bras de ton père. C’est horrible, je crois que je vais en rêver cette nuit. Tu crois qu’il peut mourir ?
- Je n’en sais rien. Mais je l’ai vu se relever et aller dans la maison quand ils ont dû fuir… Amibatah voulait entendre ce qu’ils avaient vu à ce moment là. Il laissa donc ses amis parler.
- Et puis, il s’est passé quelque chose de bizarre. Le capitaine et l’autre homme se sont écroulés tout à coup. Je ne sais pas pourquoi… T’as une idée Amibatah ?
- Vous avez vu Zalafir sur le toit? Demanda Amibatah
- Non, il était là ? Tu crois qu’il y était pour quelque chose ?
- Moi j’ai tout vu… lâcha Amibatah à ses amis. Et il leur raconta en détail ce qu’il avait perçu, avec toutefois un certain scepticisme sur la nature réelle de sa perception. Brady et Isilda restèrent médusés par son récit. Evidemment, ils n’avaient pas du tout perçu l’affrontement entre les deux magiciens. Ils le regardèrent d’un drôle d’air et Isilda lui demanda :
- Pourquoi selon toi tu as pu voir tout cela, et pourquoi nous n’avons rien vu ?
- Je n’en sais rien... Je l’ai vu, c’est tout ; et si vous ne me croyez pas, je vous demande juste pourquoi le capitaine et le magicien noir se sont effondrés, alors qu’ils avaient la situation bien en mains…
- Tu as raison, dit Brady, moi je te crois !
- Moi aussi, rajouta Isilda. Je n’ai aucune raison de mettre tes paroles en doute.
- Je vous remercie. J’ai bien fait de vous en parler… cette histoire, je n’ai pas arrêté d’y penser tout au long de la montée. Maintenant, je me sens mieux d’avoir partagé cela avec vous. Mais j’ai très peur… Vous croyez qu’ils sont à nos trousses ?
- Je ne crois pas, assura Brady. Tu sais, selon moi, ils ont dû quitter rapidement le village et ils ont dû renoncer à nous suivre. Personne ne nous a vus. Et puis, le chemin que nous avons emprunté ne peut pas être pris à cheval. C’est bien trop accidenté. Je pense que nous sommes en sécurité ici.
- Tu as peut-être raison, dit Amibatah, mais ils vont entreprendre les recherches dès demain. Je suggère donc que nous continuions notre route demain matin dès l’aube.
- Où comptes-tu nous amener, demanda Isilda. Ce sentier ne mène nulle part…
- Je ne sais pas où vous aller, moi en tout cas, je vais à Dewaschen. Je vais rejoindre un budviche que j’ai rencontré il y a trois jours en allant chercher mon frère à Lassar.
- Nous irons avec toi ! s’écria Brady à son fidèle ami. Nous ne te laisserons pas tant que nous ne serons pas sûrs que tu sois en sécurité.
-Absolument, renchérit Isilda d’un ton enjoué, tu devras nous supporter encore quelques jours. Après nous retournerons au village, sinon nos parents seront inquiets.
Les paroles d’Isilda sonnèrent étrangement aux oreilles d’Amibatah. Il ne pensait plus à sa famille. En quelque sorte, il avait coupé les ponts avec son petit univers. Il partait à la découverte du monde. Cette pensée lui donna le vertige, mais en même temps, cela le grisait.
- Partons en exploration pour trouver un lieu de bivouac, proposa Brady, toujours enthousiaste et pragmatique.
- Tu as raison, approuva Amibatah, et ramassons du bois pour faire un feu. Quelqu’un a pensé à prendre un briquet ?
- Moi, j’ai mon briquet à amadou, clama triomphalement Brady.
Quand ils eurent fini de manger, ils partirent en exploration autour de la clairière. Ils ne firent pas très long pour trouver une jolie grotte qui dominait l’endroit, et ils y installèrent leur campement. Ils avaient assez de bois mort pour faire une belle flambée et ils firent sécher le combustible à l’abri de la roche. Pour faire partir le feu, ils eurent quelques difficultés, car tout était encore bien humide. Heureusement, ils trouvèrent de l’herbe sèche sous un gros sapin et des branchages de pin qui s’enflammèrent assez rapidement. La journée s’achevait et la lumière décrut très rapidement.
Chacun s’installa confortablement autour du feu et s’emmitoufla dans sa couverture. Amibatah avait son chapeau de cuir sur la tête qui se mit bientôt à fumer sous l’effet de la chaleur qui se dégageait de sa tête. Ils décidèrent de faire l’inventaire toutes leurs provisions pour savoir comment ils devaient organiser le rationnement : deux miches de pain, dont une était déjà bien entamée, un reste de saucisson, deux gros morceaux de fromage dur, trois pommes, un beau morceau de jambon fumé que Brady avait subtilisé dans la cuisine, et trois gourdes à moitié pleines. Pour l’eau, pas de souci, car ils allaient trouver partout des petite sources d’eau claire et pure, mais concernant la nourriture, il faudrait qu’ils soient très vigilants, car ils ne tiendraient pas plus de deux jours, trois tout au plus s’ils se restreignaient… Il s se partagèrent donc une pomme, et mâchèrent chacun deux rondelles de saucisson accompagnées d’une tranche de pain devenu mou à cause de l’humidité.
Amibatah, au moment où ses amis s’installaient pour trouver une bonne place pour la nuit, sortit le manuscrit que Zalafir lui avait offert lors de la cérémonie. Heureusement, il n’avait pas trop souffert de l’humidité, grâce au tissu précieux qui le protégeait. Il le prit délicatement entre ses mains, et entrepris de le déballer, en défaisant la cordelle noire et or qui maintenait le tissu de soie mauve. L’ouvrage avait une couverture de cuir solide mais finement réalisée. Le titre gravé d’or et de pourpre se mit à briller à la lueur de l’âtre : Le Livre secret des Arcanes de l'Esprit profond.
Il caressa la couverture, douce et soyeuse au toucher, et feuilleta les pages de parchemin couvertes d’une écriture dense. Il y avait des passages écrits en garsham, la langue qu’il avait à lire et écrire, mais la grande partie du texte était rédigée avec des runes de la langue des Anciens dont il ne connaissait que quelques symboles. Il y avait aussi des pentacles et des dessins magnifiquement peints qui représentaient des symboles ésotériques, semblables à ceux qu’il avait vus parfois chez Zalafir lorsqu’il prenait les leçons chez lui. Ses pensées l’amenèrent à des souvenirs qu’il avait du vieux budviche, lorsqu’il passait chez lui pour suivre les enseignements de base que tous les enfants budlaghs devaient recevoir… Les Lois fondamentales de l’Esprit, les prières de la journée, les méditations du matin et du soir, et surtout la vie de Tarom le Sage, si merveilleuse et si extraordinaire… Un sentiment de plénitude fit place à la sourde angoisse qui ne l’avait pas quitté depuis plusieurs jours, depuis la mort de sa mère. Il passa en revue dans sa mémoire les derniers événements de la journée avec un regard neuf et distant, observant l’enchaînement des horreurs qui l’avaient assailli sous un angle inattendu… Etait-ce le fait de tenir ce livre, celui de se remémorer les souvenirs du vieux sage, ou simplement la fatigue accumulée qui lui permettait de prendre cette distance ? Il ne s’arrêta pas longtemps sur cette pensée, et il ouvrit le manuscrit sur la première page et commença à lire, pendant que ses compagnons d’infortune discutaient doucement un peu plus loin, allongés sous leurs couvertures, à l’abri de cette grotte confortable et rassurante. Les bruits de la nuit se mêlaient au crépitement du feu qui formait autour d’eux une aura de protection rassurante, mais la lueur du feu était visible à des lieues à la ronde…
« Le glorieux détenteur des enseignements des Arcanes secrètes de l’Esprit profond verra croître les capacités innées de son esprit relié à la Source de toute chose, et le pouvoir de son mental ne connaîtra aucune limite, car dans le respect absolu des Lois universelles de la nature de l’Esprit, la pensée trouvera la voie créatrice lui permettant de combattre les Forces obscures qui menacent l’équilibre de la Vie sur cette terre. Les Sages des Temps Anciens ont reçu de cette source les clés du Pouvoir Absolu, mais elles ont été dispersées dans l’espace et dans le temps par l’ennemi sans nom qui voulait s’accaparer le pouvoir sur les âmes par les forces démoniaques. En vérité, les entités venues d’un autre monde durent laisser ce monde en proie au chaos et à la corruption du Sans Nom, qui a la capacité, sous d’innombrables avatars, d’obscurcir la Lumière de la Source et d’imposer un ordre perverti par l’appât du pouvoir de l’ombre. Les sages décidèrent donc de remettre leur précieux enseignement à des êtres désignés et élu pour leur pureté, dans un plan galactique qui embrasse plusieurs éons. Ces élus, au nombre de sept, dispersés dans l’espace et dans le temps, auront la charge de restaurer un ordre nouveau qui les connectera à nouveau à la Source qui a fait naître les entités humaines sur cette terre désormais en proie à la déchéance et à la destruction de la volonté du Sans Nom.
La mission des élus sera toujours plus difficile à mesure que les forces obscures croîtront. Ils devront suivre strictement les Lois Universelles de l’Esprit Pur et propager ce savoir sous le sceau du secret, au moyen de techniques ésotériques, d’enseignements profonds, et de pratiques spirituelles assidues. Le Sublime Budze, connu sous le nom du Grand Tarom, est l’un de ces élus, et une partie de son savoir, transmis par les entités issus directement de la Source et œuvrant pour elle, se trouve contenu dans ces écrits, qui ne doivent pas tomber entre les mains des serviteurs du Sans Nom. D’autres enseignements sont dispersés dans l’âme des Grands Maîtres qui choisissent avec discernement leur disciple, qui eux-mêmes deviendront les détenteurs du Savoir. »
Amibatah resta quelques instants comme en suspension… Tout ceci lui paraissait bien obscur. La Source, le Sans Nom, les Sages des Temps Anciens, les Lois Universelles de l’Esprit, quel était le sens de tout cela ? Il plongea son regard dans les flammes de l’âtre et laissa son esprit vagabonder. Il sentait que ce livre contenait des enseignements précieux, mais il ne pouvait comprendre le sens profond de ce préambule. Ses amis étaient sur le point de sombrer dans un sommeil réparateur, mais lui demeurait réveillé, les sens et l’esprit en alerte. Il repensa à ce qui s’était passé durant cette journée funeste parmi toutes, et sa pensée se dirigea vers son père, qui devait souffrir de sa blessure. Allait-il mourir ? Est-ce qu’il pensait à lui ? Etait-il inquiet ? Est-ce que Farzog avait pu le soigner ? Et son frère ? Etait déjà retourné à Luzii, ou bien était-il resté auprès de son père ? Toutes ces questions le maintenaient dans un état d’inquiétude et d’incertitude. Lui qui pensait s’être affranchi de tout lien s’aperçu qu’il n’était du tout évident pour lui de se passer du lien d’avec sa famille. Il ressentit une vague de mélancolie, mêlée d’amour pour les siens. Il se sentit soudain très seul, perdu dans le noir, au beau milieu d’une forêt inconnue. Il remit quelques branches mortes sur le feu faiblissant, souffla sur la braise à plusieurs reprise et les flammes repartirent de plus belle, délivrant chaleur et lumière au milieu de la clairière.
Il reprit le livre qu’il avait déposé sur une grosse pierre et il se mit à le feuilleter au hasard. Le livre s’ouvrit sur un chapitre intitulé « L’énergie de la tristesse » et il se replongea dans la lecture.
« Nous avons maintes fois l’occasion d’être affligés par la tristesse : la perte d’un être cher, le sentiment de solitude, la trahison, le manque d’amour, de respect ou de biens essentiels. Cette tristesse s’accompagne de la colère et du ressentiment, mais le chagrin l’emporte le plus souvent sur toutes les émotions. A ce moment, notre âme se recouvre d’un voile qui nous empêche de voir et qui focalise notre vision sur notre petite existence. Nous sommes repliés sur nous-mêmes et nous développons une attitude de victime. Cette attitude nous coupe de la Source et limite de ce fait l’aide qu’elle pourrait nous apporter. L’énergie de la tristesse est sombre, sans issue, elle se focalise sur notre petite personne qui saigne et souffre. Il existe toutefois une attitude d’ouverture dans la tristesse, qui peut nous reconnecter avec la Source. Il ne s’agit pas de se couper de cette émotion, ni de la masquer ; il est possible par la méditation d’entrer au cœur même de la tristesse, de l’accepter, de la laisser exister ; les larmes viennent et nettoient le cœur qui s’ouvre à la Source. L’objet de la méditation ne porte absolument pas sur la raison de la tristesse, mais sur le sentiment lui-même. Par la méditation, nous nous détachons de l’objet de la tristesse et notre cœur s’ouvre alors. La lumière jaillit au milieu des ténèbres et nous contactons l’émotion pure. Il se peut soudain que de la tristesse naisse la félicité. C’est le chemin du détachement. Nous ne sommes plus victime, nous sommes lumière pure. La lumière de la source vient nous purifier. »

Il referma doucement le livre en caressant la couverture de peau du manuscrit et leva la tête vers les étoiles innombrables du firmament, froides et distantes. Les larmes virent troubler sa vision ; pendant quelques instants, son cœur s’ouvrit et la lumière vint inonder son âme. Il se demanda quelle était la valeur de ce livre que lui avait offert le budviche et comment sa lecture allait influencer sa vie. En tout cas, il avait maintenant le sentiment que le manuscrit renfermait des enseignements magiques et que ce n’était pas un hasard si Zalafir lui avait offert ce livre. Il l’emballa précieusement dans l’étoffe de soie pourpre et le rangea dans sa besace. Une foule de sentiments se bousculaient dans sa tête et il repensa au vieux budze qu’il avait rencontré sur la route de Lassar. C’était un homme sage et apaisant qui pourrait sans doute lui offrir le réconfort et la protection dont il avait besoin en ce moment. Il savait qu’il habitait dans les environs de Dewaschen, dans un ermitage au-dessus de la ville et que c’était vers lui qu’il se rendrait pour commencer sa nouvelle vie. Ses amis ne pourraient pas rester longtemps loin du village et de leur famille et ils devraient retourner à Luzii. Dès qu’il serait en sécurité avec Maître Mönlam, il les laisserait retourner chez eux. Eux ne courraient pas de risque particulier, en principe, et ils pourraient donner des nouvelles à Dennish et à Guilmur, qui devaient être morts d’inquiétude. Il se demandait si son père était encore en vie et s’il avait pu soigner sa blessure… De toutes façons, il ne pouvait rien faire et il se réconforta en imaginant que Zalafir lui avait prodigué des soins appropriés.

Une chouette hulula dans la nuit. Le rapace traversa la clairière, fit le tour du campement et disparut dans la nuit sombre. Amibatah rajouta une bûche dans le feu, trouva une position confortable, se roula en boule sous sa couverture et s’apprêta à rejoindre ses amis dans le sommeil avec un sentiment de sécurité et d’insouciance ; il trouva dans son esprit un recoin de paix qui lui permit de sombrer dans un sommeil lourd et profond, peuplé de rêves angoissés dans lesquels il prenait la fuite devant des ennemis invisibles qui cherchaient à lui nuire.

Farzog se rendit au milieu de la nuit dans la tente de Zorn, qui ne dormait pas encore. Penché sur une carte de la région éclairée par plusieurs lampes à huile, il tâchait de préparer la journée du lendemain.
- Je sais où ils se sont dirigés et où se trouve leur campement, annonça-t-il au capitaine. Ils ont coupé la forêt par le nord, longeant la Rivière des Glaces et ont fait halte dans une clairière sur un plateau ; ils doivent se trouver dans cette zone, dit-il en pointant son doigt en un endroit précis de la carte.
- Vous êtes un prédateur sans nul autre pareil, Maître Farzog, comment avez-vous fait pour obtenir ces informations ?
- Une chouette hulotte qui chassait dans la forêt m’a guidé sur leur trace, dit-il mystérieusement.
La capitaine sut que Maître Farzog avait utilisé une technique secrète du Gamdza, cette voie interdite et secrète qui pouvait le condamner à périr sur un bûcher. Il regarda son aide de camp d’un air entendu et garda le silence quelques instants.
- Nous partirons demain à la première heure avec un groupe de cinq ou six cavaliers. Nous pouvons les rattraper dans la journée, prophétisa le Capitaine Zorn. Allons dormir maintenant. La journée de demain sera rude et vous avez une mine atroce. Je vous ferai réveiller à l’aube. Bonne nuit, Maître Farzog !

12. La gérison des blessures

Le retour au camp de base avait été chaotique pour les hommes de Zorn ; la brume dense et épaisse rendait la progression incertaine, et les deux blessés ralentissaient la colonne. Les soldats étaient pour la plupart assez choqués par les événements survenus à Luzii. Les deux jeunes, Aktorn et Wilfried étaient livides et tremblaient de tous leurs membres.

Dans la tente du capitaine, Farzog était avachi sur le lit de camp, vidé de toute son énergie. Ses traits étaient tirés et son teint était gris. Il avait quand même trouvé la force d’appliquer un onguent sur la blessure de Zorn et de lui fixer la jambe à l’aide d’une attelle. Ce dernier, écroulé dans son fauteuil, buvait une infusion calmante de menthe et de camomille.
- On l’a échappé belle ! dit Farzog dans un murmure. On aurait pu y rester tous les deux si je n’étais pas intervenu. Ce diable de budze nous a envoyé une projection d’une puissance inouïe !
- Merci de m’avoir sauvé la vie, Compagnon ! Sans vous, mon cœur aurait lâché. Je me suis vu mourir. Cette magie m’a paralysé les muscles cardiaques et j’ai perdu connaissance pendant quelques instants. Qui est ce magicien maléfique ?
- Je ne le connais pas ! Il doit s’agir du budze de ce village maudit. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il n’a pas ménagé ses efforts pour entraver notre action.
- En effet. J’allais faire parler ce vieil homme, il était sur le point de cracher le morceau…
- Je ne crois pas ! Il me paraissait sincère. Il ne savait rien. Son fils non plus. Il va falloir nous y prendre autrement pour capturer ce jeune Amibatah. Il doit sans doute être sur ses gardes maintenant, mais je suis persuadé qu’il tentera de retourner chez lui, ou chez des amis. Je suggère donc que nous postions quelques hommes en faction à chaque entrée du village, pour pouvoir le cueillir au moment où il ressentira le besoin de revenir chez lui.
- Vous avez raison. Je choisirai quatre hommes aguerris qui se chargeront de cette mission. Nous devons redouter des représailles de la part des villageois s’ils rencontrent nos soldats. Ils devront être prudents.
-Quelles sont vos intentions pour la suite, Capitaine ? Nous ne pouvons en tout cas pas retourner au château les mains vides. Bargarn ne nous le pardonnerait pas.
- Vous avez raison. Il faut organiser une chasse à l’homme et le ramener pieds et poings liés à notre roi. Mais nous ne pouvons pas garder toute la troupe avec nous. Nous sommes trop lourds, et lents à nous déplacer. Je propose qu’une partie des hommes, avec les chariots et une grande partie du matériel s’en retourne à Tarbagh. Je veux aussi m’assurer qu’Aktorn revienne sain et sauf au château. Je crois qu’il en a assez bavé dans cette confrontation. Il faudra que nous lui parlions pour nous rendre compte de son état.
- Oui, c’est indispensable. Il devra rentrer chez son père. Je lui parlerai et j’intruserai son esprit pour réaménager ses souvenirs. Je ne veux pas qu’il soit durablement secoué par ce qu’il a vu et entendu.
- Nous le renverrons donc vers son père avec Wilfried et Gremlyn, le maître d’armes. C’est lui qui commandera le détachement qui retournera au château. Je lui confierai mon rapport détaillé, ainsi que le bras de ce vil paysan qui nous a résisté. Ce sera une preuve tangible qui montera que nous avons mis en œuvre des moyens coercitifs convaincants pour retrouver le fugitif, et que nous comptons mener à bien notre mission.
- Bonne idée ! s’exclama Farzog. C’est une promesse de réussite que nous lui enverrons, comme un premier trophée. Mais ce ne sera pas suffisant. Nous devrons lui transmettre notre plan d’action pour le rassurer sur l’issue de notre expédition…
- Nous formerons une troupe de douze cavaliers dont je prendrai la tête. Ma blessure ne m’empêchera pas de chevaucher. Vous nous accompagnerez pour continuer à me soigner, et pour nous protéger contre toute attaque non militaire. Je ne veux pas risquer de me trouver face à ce budze, ou tout autre magicien vindicatif sans votre science.
- Evidemment ! Mais il m’arrivera de chevaucher seul, pour suivre une piste dictée par mon intuition, ou pour mettre en œuvre des pratiques qui nous faciliteront la tâche.
- Je vous accorde cette liberté d’action. Vous ferez selon votre manière, mais je veux être en contact avec vous au moins une fois par jour pour que vous me fassiez état de vos résultats ou de votre stratégie. C’est une condition non négociable.
-Si vous insistez ! Je ferai comme vous me le demandez, lâcha-t-il, car c’est aussi dans mon intérêt. Et puis, j’aurai aussi besoin de protection militaire, car je ne sais pas manier les armes blanches.
- Marché conclu ! Je vais donner les ordres pour que les quatre hommes aillent prendre faction près du village et ordonner à Gremlyn de préparer le départ du gros de la troupe. Nous nous séparerons demain, car nous avons tous besoin de prendre du repos. Et vous aussi ! Vous avez triste mine !
-Effectivement, je suis à bout de forces. Je vais prendre une potion qui me permettra de récupérer mes facultés, car j’ai dissipé une quantité phénoménale d’énergie vitale dans cette confrontation. Je vais sûrement en payer les conséquences pendant plusieurs jours.

De retour au campement, Aktorn était dans un état de fébrilité dont il ne parvenant pas à se défaire. Il était transi de froid et son esprit était particulièrement agité. Il n’avait pas pu avaler la moindre nourriture et pour autant, il n’arrivait pas à s’apaiser. Wilfried, au contraire, s’était pelotonné dans un coin sous une chaude couverture et s’était endormi comme une masse. Le jeune prince, encore bouleversé par ce qu’il avait vu et ressenti, vivait dans une telle agitation qu’il ne sut comment gérer, jusqu’à ce qu’il se mette à étriller son cheval. Le contact chaud de l’animal lui permit de retrouver une certaine sérénité et il put à nouveau canaliser son énergie pour analyser plus calmement les derniers événements : l’arrivée au village, l’irruption des hommes dans la maison de l’homme que l’on appelait Dennish, la torture qu’on lui infligea, ainsi qu’à son fils aîné, le bras coupé… Puis cette attaque extraordinaire qui frappa le capitaine et le perviche… Ceci en particulier le troublait un plus profond de son esprit… Il ne parvenait pas à mettre des mots sur ce qu’il avait vu.

Alors qu’il était plongé dans ses pensées, sombres et empreintes de mystère, un soldat s’adressa à lui pour lui demander de le suivre, car le capitaine Zorn désirait le voir. Il laissa là son cheval qu’il avait fini d’étriller et accompagna le soldat vers la tente du capitaine.
- Entre Aktorn, et assieds-toi sur cette chaise. Maître Farzog et moi-même désirons te parler.
Le jeune homme obéit sans hésiter et regarda à tour de rôle les deux hommes qui arboraient une mine grave et défaite. Le capitaine, dont la jambe bandée était posée sur une caisse, était assis dans son fauteuil, et Maître Farzog, debout en retrait dans un coin de la grande tente, buvait une infusion dans une tasse en terre cuite. Visiblement les deux hommes étaient éprouvés, eux aussi, et cette constatation le rasséréna quelque peu.
- Comment allez-vous, mon jeune ami ? Avez-vous été blessé ?
- Non, mon Capitaine, je vais bien, mentit-il sans sourciller.
- Maître Farzog voudrait s’en assurer et vous faire boire une potion qui vous fera du bien.
Le perviche s’approcha de lui et lui tendit une tasse fumante dégageant une forte odeur.
-Buvez ce breuvage, mon garçon. Il vous aidera à vous détendre, lui dit Farzog. Asseyez-vous ici et parlons un peu.
Pendant qu’il buvait à petites gorgées, perché sur une grande chaise agréablement capitonnée, le breuvage amer mais agréablement sucré que lui avait offert le perviche, le capitaine Zorn prit une grande inspiration et se confia à lui d’un ton lui laissant sentir qu’il était un membre de la troupe, bénéficiant de surcroît du privilège d’être tenu aux courant de la situation avant les autres.
- Nous avons vécu ce matin une grosse déconvenue. Non seulement nous n’avons pas retrouvé la personne que nous recherchions, mais nous avons été la cible d’une attaque traître que nous devrons venger. Cependant, tous ne pourrons pas rester ici pour mener cette mission à son terme. Nous sommes trop nombreux, et de ce fait, trop vulnérables. Une grande partie de la division devra retourner au château, tandis que les hommes les plus aguerris poursuivront la mission. Maître Farzog et moi-même pensons qu’il serait sage que vous retourniez au château, auprès de votre père. Nous ne pouvons plus assurer raisonnablement votre sécurité. Vous retournerez donc sous les ordres de Gremlyn, avec lequel vous pourrez continuer l’entraînement, comme votre père vous l’a demandé. Vous partirez demain, après une bonne nuit de repos.
Aktorn se sentit flatté par le discours franc et direct du capitaine, qui prenait le temps de lui expliquer ses intentions. Il se sentait d’ailleurs de plus en plus détendu et euphorique. Il se permit de s’adosser dans la grande chaise rembourrée et se laissa envahir par la sensation d’euphorie qui commençait à l’envelopper. Tout son corps aspirait à trouver la quiétude et la sérénité, et sa présence dans la tente du capitaine, sous protection rassurante de deux hommes forts du camp, contribuaient à accentuer ce délicieux sentiment d’apaisement. Il opina doucement aux paroles de Zorn, tout en imaginant son retour au château, la joie de son frère, la puissance de son père, la douceur de sa mère…
Farzog vint alors s’asseoir sur la chaise qui était disposée près de lui et posa sa main sur son bras. Ce contact, intense, bien que doux, lui donna un sentiment de sécurité bienfaisant.
- Mon Prince, tu as été bien brave aujourd’hui, et ton père apprendra que tu as fait preuve de bravoure en ce jour. Cependant, j’ai des raisons de penser que ce que tu as vu aujourd’hui a pu t’ébranler. Je voudrais t’aider à retrouver la paix de l’âme et à mettre du sens dans ce que tu n’as pu entièrement comprendre. Je voudrais entrer en contact profond avec toi et te permettre d’y mettre bon ordre. Le veux-tu aussi ?
Aktorn, par l’effet euphorisant du breuvage, avait levé toute défense et sentait son corps glisser dans la chaise. La voix grave et profonde du perviche lui parvenait comme à travers un voile. Il eut la force d’acquiescer dans un grognement qui se voulait explicite. Tout ce que lui avait dit Farzog sonnait juste dans sa tête, et ses paupières devinrent lourdes, très lourdes. La voix du perviche se mit alors à le guider.
- Il est parfaitement normal que tes paupières s’alourdissent et que tu voies tes paupières se refermer sur tes yeux. Et pourtant, tu pourras continuer à voir… à travers ma voix.
Celle-ci s’était faite plus douce, plus grave, plus lente, et à mesure qu’il parlait, son esprit put, petit à petit, avec infiniment de respect, s’immiscer dans l’esprit ouvert et confiant du jeune homme.
- Je voudrais maintenant que tu repenses à un événement heureux que tu as vécu récemment, un instant où tu étais fier de toi, un moment où tu avais de la joie dans ton cœur. Ce jour-là, tu vas pouvoir le revivre comme si tu y étais, comme s’il se passait maintenant, mais avec les yeux du jeune homme que tu es présentement.
Farzog, son regard plongé dans l’esprit d’Aktorn, vit alors avec netteté une scène surgir au travers des yeux du garçon. L’action se déroulait dans la grande cour du château, sous le regard de Gremlyn et de Bargarn. Aktorn, sur son cheval, était en train de passer sa dernière épreuve de cavalier. Il avait un parcours à effectuer avec des obstacles et des cibles à atteindre avec son épée. La scène commençait au moment où il recevait les dernières instructions de la part de Gremlyn pour qu’il réussisse son parcours, qu’il avait accompli à de nombreuses reprises au cours des entraînements. Il était prêt. Alors il s’élança avec courage et détermination, guida son cheval à travers les obstacles que son maître avait placés et il réussit à atteindre toutes les cibles avec son épée.

Pendant qu’il visualisait cette scène au travers des yeux d’Aktorn, Farzog ressentait les émotions du jeune homme qui s’appliquait de tout son cœur pour obtenir la reconnaissance de Gremlyn et de son père ; il mit toute son adresse à contribution pour réaliser le parcours parfait et il y parvint. Parvenu au terme de l’épreuve, il entendit l’assistance applaudir à son exploit qui marquait une étape importante de sa formation de guerrier. Il chercha son père du regard pour y trouver de la fierté, mais ce dernier était absorbé dans une discussion acharnée avec Aménodon, le Grand Chambellan, qui avait rejoint la loge de son père. Ce dernier ne leva même pas la tête pour quittancer son fils de son exploit, et une tristesse profonde l’envahit son cœur de petit garçon. Gremlyn s’approcha de lui pour l’aider à descendre de cheval et le félicita :
- Bravo Aktorn, tu as accomplit un superbe parcours. Tu es maintenant prêt à entrer à l’école militaire et continuer ton entraînement. Je suis fier de mon élève aujourd’hui.
En descendant de cheval, il jeta un dernier regard vers son père qui n’avait pas daigné lever la tête, ravala sa tristesse comme on réprime une nausée et se rengorgea de fierté devant le regard admiratif que lui adressa son jeune frère Shanon.
Farzog se sentit touché par l’intimité de la scène qu’Aktorn lui avait donné à partager à son insu, et il ne laissa rien paraître qui puisse laisser la moindre impression qu’il y ait eu intrusion de sa part.
- Et maintenant, je vais te faire encore voyager dans le temps et te ramener en ce jour, dans le village de Luzii. Tu vas pouvoir revoir tout ce qui s’est passé ce matin, tu verras cette scène avec les yeux de quelqu’un de fort, qui regarde les actions et écoute les paroles avec une grande distance, comme si tu n’en faisais pas partie, comme si tu étais extérieur et pas concerné par la situation. Ton esprit peut faire cela, naturellement. Les images arrivent, les souvenirs affluent, nous sortons de la forêt, et nous entrons dans le village…

Le prince Aktorn, chevauchant sa jeune à la robe clair, pénétra dans le village et, à la suite du capitaine et de Farzog, parvint devant la maison de celui que l’on cherchait.
Le sentiment qui dominait le garçon était la peur, une peur sourde et ravageuse qui lui tordait l’estomac et pesait sur la nuque et les épaules. Celle-ci se dissipa quelque peu lorsque les deux hommes descendirent de cheval et investirent résolument la maison de Dennish. Puis lorsque Zorn et Farzog pénétrèrent dans la demeure pour la fouiller, le regard d’Aktorn se dirigeait vers les hauteurs du village. Quelque chose avait attiré son attention… Là, sur un promontoire surplombant le village, il y avait trois personnes qui observaient la scène en se cachant. Pour éviter d’assister à l’altercation violente qui se déroulait devant la maison de l’homme, Aktorn avait dirigé son attention sur ces jeunes gens. Il avait focalisé son esprit dans cette observation et rien d’autre ne pouvait l’atteindre. D’une certaine façon, il se protégeait de la violence. Même les voix des personnes autour de lui étaient comme voilées et n’avaient aucun impact sur lui. Farzog eut un choc en découvrant ce qu’Aktorn avait vu, et que lui ne pouvait avoir vu, en raison de son angle de vision, d’une part, mais aussi parce qu’il était attentif uniquement à ce que le capitaine Zorn était en train d’infliger à ce père et à son fils. Il comprit que le garçon qu’ils cherchaient était l’un des trois observateurs et qu’il avait manqué d’intuition à ce moment précis. Ce qui frappa aussi Farzog, c’est qu’Aktorn ne développait aucune pensée sur la présence de ces trois enfants ; il ne se posait aucune question, ne cherchait pas à mettre du sens sur ce qu’il voyait, et à plus forte raison, ne cherchait pas à prévenir les hommes. Il avait focalisé son esprit sur cette vision, qui le protégeait de la violence se déroulant sous ses yeux.
Soudain, il y eut une sensation inconnue qui détourna violemment le prince de son observation. A ce moment, il perçut distinctement la projection qui s’abattit sur le capitaine Zorn et qui vint le frapper directement au cœur. Le pinceau couleur bleue métallique s’insinuait dans l’organe palpitant et le paralysa. Il vit alors la source provenant de cet homme coiffé d’un bonnet de fourrure, tenant un bâton de pouvoir. Puis il vit distinctement la parade de Farzog qui déploya rapidement une sorte de bouclier violacé. Puis l’ombrelle se changea en un trait brûlant et pourpre qui vint frapper en retour. Un goût amer et puissant avait envahit sa bouche, et cette sensation lui procura une certaine réjouissance que le magicien perçut dans l’esprit de son jeune protégé.
Farzog, dans l’esprit d’Aktorn, fut abasourdi par la vision que le jeune avait eu de cette confrontation et il s’aperçut que l’esprit du jeune homme était entré en syntonie avec lui durant ces quelques secondes de lutte. La perception sensorielle des projections de magie que le jeune prince était capable de manifester était exceptionnelle : il pouvait percevoir physiquement les projections que les autres ne pouvaient percevoir, et ceci même bien mieux que lui. Il en conçut de l’admiration mêlée de jalousie.
Soudain, alors que les deux forces antagonistes s’affrontaient, il vit et surtout comprit ce qui s’était passé. Une onde invisible vint troubler le lien syntonique qui l’avait relié le jeune homme et une décharge d’une puissance inouïe provenant du cristal serti sur le bâton de pouvoir se déchaîna sur lui-même, Farzog, et il se vit littéralement projeté à terre. Cette décharge aurait pu atteindre le prince, mais il en fut épargné grâce à cette vibration trouble qui était intervenue juste avant l’impact fatal. Il vit son propre corps secoué de tressaillements, affalé sur la terre, alors que lui même était inconscient, et vaincu. Le perviche comprit alors l’erreur qu’il avait commise, et la nature du pouvoir qui avait eu raison de lui. Il avait focalisé son énergie à contre-attaquer, mais avait complètement omis de se protéger. Il avait agi par excès de confiance, et péché par orgueil. Le point de vue que lui avait procuré la vision d’Aktorn lui avait été d’un précieux enseignement. Ses pensées mêlaient la reconnaissance envers Aktorn dont l’esprit avait été un canal pour recevoir ce précieux enseignement, et la colère de s’être laissé surprendre et d’avoir perdu une quantité phénoménale d’énergie vitale dans cette confrontation.
- Ce que tu as vu t’appartient, ce que tu as compris t’appartient, ce que tu as appris t’appartient ! murmura Farzog d’une voie feutrée dans le creux de l’oreille du jeune homme absorbé dans sa transe.
- Ce que tu as vu est trop fort et trop extrême pour rester dans ta mémoire immédiate. Tu dois le considérer comme un événement exceptionnel que seul un initié peut recevoir et utiliser. Nous allons déplacer ce morceau de mémoire, comme on découpe un parchemin de peau. Sur ce parchemin de peau, il y a ce secret qu’il faut protéger d’une mauvaise utilisation, et cacher dans un endroit que seuls, toi et moi, connaissons, un recoin de ton esprit où tu ne vas jamais, une cachette profonde et protégée de tout dévoilement. Tu pourras y retourner seulement à partir du moment où tu auras été initié au savoir occulte de la magie pönbo par un maître. A ce moment, tu pourras utiliser le secret que tu as entraperçu aujourd’hui.
- En te réveillant, tu auras oublié ce que tu as visionné avec les yeux de ton esprit en ce jour, et aucun souvenir ne viendra affecter tes pensées et tes rêves. Tu as été brave, et nous sommes tous fiers de toi.
- Ton esprit va maintenant revenir ici, dans cette tente, et maintenant, quand j’aurai compté jusqu’à cinq. Un, tu quittes cet endroit entre deux mondes en le laissant derrière toi, deux, tu parcours le chemin qui te ramène ici et maintenant dans cette tente, trois, ton esprit s’éveille complètement et retrouve toutes ses facultés, quatre, tu ressens plein de vigueur dans ton corps, CINQ, tes yeux s’ouvrent.
Les yeux d’Aktorn s’ouvrirent d’un coup, et parcoururent l’espace de la vaste tente ; il regarda d’abord le capitaine Zorn, qui était assis dans son fauteuil, puis Farzog, assis à sa droite, et se redressa lentement. Un long soupir franchit ses lèvres.
- Mon Prince, répéta Farzog sur le même ton employé au début de la conversation, tu as été bien brave aujourd’hui, et ton père apprendra que tu as fait preuve de bravoure en ce jour!

Le parchemin des Terres Connues

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Le royaume de Morthag

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Le château de Tabargh pourrait ressembler à cela

Timnis

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Timnis, la Cité du savoir esothérique

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La riche Cité phényciane

La Rivière d'Emeraude

La Rivière d'Emeraude
"La région des cascades constituait un écrin de végétation pour toutes sortes d’animaux qui nichaient dans les souches, s’abreuvaient dans le petit lagon qui s’étalait en contrebas et se nourrissaient de la végétation grasse et abondante." (Chapitre 4, Sur le sentier de Lassar)

Sur le chemin de Lassar

Sur le chemin de Lassar
La Rivière d'Emeraude avant les cascades

L'orage sur Luzii

L'orage sur Luzii
Le calme après la tempête

Le village de Luzii

Le village de Luzii
La place de crémation vue depuis le promontoire (Chapitre 7, Les derniers hommages)