Préambule et avertissement au lecteur

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Bienvenue dans le monde magique du Royaume de Morthag. Les Arcanes de l'Esprit commencent ici...

Au fil du récit des aventures du jeune Amibatah et de Aktorn, vous serez entraîné dans un monde imaginaire, cruel et magique... dont vous ne ressortirez pas indemne. Les sentiments les plus nobles et les passions les plus viles vont se heurter et s'entrechoquer, obligeant les personnages à entrer dans des cycles d'évolution hors du commun, suivant les méandres d'un destin supérieur qui les dépasse, et à parcourir des sentiers inconnus et inquiétants...

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18. Le royaume de Loxydis

- Aujourd’hui, pour ta première leçon, nous nous rendons au Monolithe de la Clairière. C’est un endroit parfait pour se connecter à l’esprit du Gamdza. Tu vas y recevoir l’initiation traditionnelle qui t’ouvrira les portes vers la dimension te permettant de voyager d’une entité à l’autre…
Ils faisaient chemin depuis le début de la matinée, accompagné de Spark, qui cheminant à leur côté, et Norwan lui donnait les instructions basiques pour le préparer psychiquement et physiquement. Ils avaient adopté un rythme soutenu, en n’ayant bu qu’une tasse de thé légèrement sucrée, si bien qu’Amibatah commençait à ressentir une impression de vertige. Soudain, Norwan s’arrêta en scrutant le ciel, et il tendit le doigt en direction d’un rapace qui tournoyait autour d’un pic environnant.
- Regarde, c’est l’aigle royal !
Amibatah profitant de cette aubaine pour récupérer un peu son souffle, regarda dans le ciel dans la direction indiquée par Norwan. Le rapace était majestueux dans son vol. On pouvait apercevoir les petits mouvements de ses rémiges qui lui permettaient s’ajuster sa trajectoire à chaque petite variation du vent.
- Observe bien comme il fait pour chercher les courants ascendants en frôlant la paroi rocheuse. Sa précision, sa majesté, sa liberté… imagine qu’un jour tu puisses voler avec lui.
Amibataha laissa son esprit aller et s’imagina à la place de l’aigle, tournoyant dans les airs, avec le sentiment de dominer le monde. Ils restèrent plusieurs minutes, s’abimant dans la contemplation des évolutions du rapace, dans un silence recueilli. Le garçon s’apperçut qu’il pouvait diriger son attention vers les bruits qui animait le pâturage parsemés de bosquets: le chant des pinsons, si mélodieux, le bourdonnement des mouches et des bourdons, l’appel des coucous, le roulement des pierres sous les sabots légers des daims. Tous ces sons parvenaient aux oreilles du garçon, éveillé par l’appel de la nature.
- Viens, continuons notre chemin, nous sommes presque arrivés, dit Norwan d’une voix douce. Tu vois ce gros bouquet d’arbres, là au loin ? C’est au cœur de cette petite forêt que les anciens ont érigé un monolithe, qui sert de porte vers d’autres dimensions depuis des millénaires. C’est là que nous allons te donner ton initiation. Je dis « nous », car ce lieu est habité par l’esprit très ancien d’une femme qui garde le passage et qui va nous accompagner dans le rituel.
- Je ne risque rien, n’est-ce pas ? Dis-moi !
- Si tu gardes ton esprit ouvert, rien ne peut t’arriver. Ce n’est que si tu te fermes que les événements risquent de te passer au travers, sans t’atteindre. Donc, en théorie, tu ne risques rien. Tu risques juste de voir un reflet de toi-même que tu n’aimes pas car tu ne connais pas ta partie sombre. Rien de plus, mon garçon !

Ils arrivèrent quelques minutes plus tard près de la petite forêt qui avait l’air très dense, comme protégée par un rempart de buissons et de ronces qui en bordait l’orée. On ne pouvait pas voir ce qui se passait au cœur de cet espace. Ils le contournèrent par la droite et finirent par trouver une ouverture légèrement dégagée qui débouchait sur un sentier à peine tracé au milieu des feuillus trapus et des mélèzes majestueux qui gémissaient sous la brise encore légèrement fraîche. Cette forêt abritait de nombreux animaux qui y avaient élu domicile et qui vivaient dans ce microcosme dans une certaine harmonie. bien partagé.
Norwan prit la tête, suivi du jeune homme, Spark fermant la marche ; le chien, par sa démarche circonspecte, semblait conscient de la magie qui se dégageait des lieux Le sentier le mena vers une trouée herbeuse, au milieu de laquelle dardait un menhir de taille moyenne qui devait bien peser trois tonnes. Tout autour était tracé un sentier d’une centaine de mètres qui faisait le tour du monolithe. Norwan s’arrêta au bord du cercle sacré et s’inclina imperceptiblement. Il demeura silencieux quelques instants. Ce lieu inspirait une révérence, et la magie qui s’en dégageait était tout à fait perceptible. La puissance ancestrale du site dégageait une quiétude très particulière et l’air ambiant vibrait de façon subtile.
Norwan commença lentement à parcourir le cercle sacré, dans le sens des aiguilles d’une montre, suivi de près par Amibatah et Spark, qui donnait l’impression de se déplacer avec précaution. Tout en effectuant cette circambulation rituelle, ils regardaient autour d’eux la vie qui suivait son cours, sans être le moindre du monde influencée de la présence de ces deux humains et du chien. Les écureuils se poursuivaient et sautaient de branches en branches, les oiseaux distillaient leur chant estival, la petite famille de biches, trois femelles et deux faons, qui les regardaient se déplacer sans bouger, avant de reprendre leur activité, en quête d’un peu de ce feuillage abondant, à portée de leurs babines.
Quand ils eurent fini d’effectuer leur tour, ils pénétrèrent dans le cercle en marchant précautionneusement en direction du rocher planté au milieu du cercle. Le bloc de roche n’aurait jamais pu arriver tout seul en cet endroit s’il n’avait été délibérément placé là par la sagesse des Anciens. Ils s’approchèrent du bloc de granit et en firent le tour en caressant sa surface. Amibatah effectuait exactement les mêmes gestes que Norwan, et ceux-ci lui parurent tout à fait naturels, comme allant de soi. Sur la face dirigée vers l’est, il y avait un dessin gravé représentant une fleur fait de cercles et dessinant une étoile à six branches, toute patinée par le temps.
Norwan déploya une couverture qu’il sortit de sa besace ; il en sortit également une amulette de bronze, un petit pot en terre cuite hermétiquement fermée et une petite lampe qui renfermait une bougie longue durée, qu’il entreprit d’allumer avec son briquet à amadou.
- Va me chercher hors du cercle des fleurs, des jolies pierres et du bois pour faire des offrandes ! Sors et rentre dans le cercle en repassant exactement par le même endroit où nous sommes entrés. Par contre, tu n’as plus besoin de faire le tour en revenant.

Amibatah s’éloigna dans la forêt, tandis que Norwan s’affairait à préparer la cérémonie. Quand le jeune homme revint, il avait confectionné un bol d’offrande dans le creux d’une vieille écorce de sapin recouvert d’une plaque de mousse dans lequel il avait disposé avec soin un petit bouquet de violettes, trois belles pierres blanches, une pierre verdâtre, une grosse pomme de pin, un champignon dodu et odorant et un morceau de branche tout poli qu’il avait ramassé parce que cela lui faisait penser à un lézard ou un grand triton tout fin. Norwan prit un temps pour admirer la composition de son offrande, puis il l’invita à déposer son plateau au pied du menhir, sur le petit promontoire placé juste sous la gravure antique.

- Assied-toi sur la couverture en évitant de tendre tes pieds en direction du monolithe. Je vais te donner à manger de la racine broyée, dont le goût est un peu amer. Mais cela te permettra d’ouvrir les portes de ton esprit. Aie confiance aux esprits que tu rencontreras. Ils seront là pour t’accompagner et te guider.
Amibatah s’installa confortablement, l’esprit dégagé, bien qu’une petite crainte vînt le chatouiller le creux du ventre. Et si Norwan n’avait pas les intentions qu’il prétend… Il chassa cette idée et décida de se lancer dans l’aventure. Tout ce qui s’était passé en quelques jours s’estompa de son esprit pour faire place à cette entrée dans le monde du Gamdza.
Norwan s’accroupit devant lui et lui tendit une cuillère contenant une pâte jaunâtre qu’il avait pétrie dans la tasse. Cette petite cuillérée lui remplit la bouche et se colla sur toute sa cavité buccale. Il suffoqua et manqua de tout rendre, mais il n’en fit rien.
-Mâche bien cette pâte et avale-Mange calmement ! Prends le tout avec beaucoup de salive ! Prend ton temps, nous avons vingt-quatre heures devant nous.
La pâte absorbait immédiatement la moindre goutte de salive et asséchait sa bouche, au point qu’il manqua à plusieurs reprises de tout vomir. Mais il se retint et avala cette première bouchée avec beaucoup de difficulté. Il dû avaler ainsi trois grosses cuillérées, si bien qu’à la fin, il avait les larmes aux yeux, tant l’effort lui avait coûté.
- Tout d’abord, il faut que je t’explique deux ou trois choses. Sache que notre dimension est limitée par l’espace et par le temps. Notre corps subit ces limites qui sont comme une prison ; mais notre esprit peut passer sur un autre plan d’existence et s’affranchir de ces limites. Ici, nous sommes en un lieu qui favorise le franchissement de l’esprit vers les autres dimensions; c’est une porte sur d’autres mondes qui est gardée par une fée très ancienne. Elle maîtrise parfaitement son apparence, ce qui fait qu’elle t’apparaîtra comme elle le voudra, à tes yeux seulement. Il s’agit de Destrya, la grande sorcière, qui jadis refoula de ce monde les Elfes qui voulaient conquérir toute la forêt, du temps où les hommes n’étaient qu’au stade de lutter pour leur survie.
Tu vas apprendre à te décorporer et à entrer dans une autre dimension, celle de la mémoire du Gamdza. Le Gamdza est à l’origine de la vie, de toute la vie manifestée ici et ailleurs ; il est ce par quoi nous transitons dans ce monde vers un autre, il est le tout et le vide en même temps. Il te permettra, si tu apprends à le maîtriser, de te transporter vers une créature de ton choix et de rentrer dans son corps pour voyager. Le Gamdza ne représente personne que tu puisses vénérer, mais tu le vénères en respectant chaque objet de la création, comme tu viens de le faire avec tes offrandes. C’est avec ces offrandes que tu vas rencontrer Destrya et que tu vas voyager. Moi je reste ici pour veiller sur toi durant ton voyage. Si ton corps a besoin de quoi que ce soit, tu n’auras qu’à m’appeler et je serai là.
- Maintenant, nous allons chanter une prière, dit-il en lui tendant un petit parchemin sur lequel était écrit dans sa langue un poème qu’ils entonnèrent sur une litanie monocorde :

Par delà les monts et les plaines
Par delà les forêts et la mer
Par delà les frontières du visible
J’implorer ta clarté et ton amour
De venir m’assister et me guider
Dans le monde sans forme
Sans haine et sans obstacle.
Je te présente le monde comme offrande
Sous la forme d’éléments du visible
Fragile et éphémère symbole
En remerciement de la vie manifestée.
Que les ailes de ton esprit
Continuent à nous protéger
Et à nous guider vers la Terre Pure
Dont nous sommes tous issus.
Que les pouvoirs et les enseignements
Divulgués en ce lieu et en ce jour
Inonde le monde de ses bienfaits
Pour la gloire rayonnante du Gamdza
Qui nous a vus naître et nous verra périr
Au moment de rejoindre le Grand Tout.

Leurs voix se perdirent dans le silence. Un papillon se posa sur l’épaule de Norwan. Un tourbillon de vent s’enroula autour du lieu sacré. Le ciel se voila légèrement, une lumière pastel enveloppa la clairière d’une teinte dorée. Un cheval blanc sortit alors du bois, en marchant tranquillement dans leur direction. Une corne finement ciselée ornait son front. Ses sabots semblaient effleurer le gazon, maintenant d’un vert absolu. Les clochettes de son licou tintinnabulaient dans le vent. Et soudain, Elle était là, un corps de cheval, un corps de femme, la poitrine nue, ses cheveux blonds ornés de fleurs bleues, les violettes de l’offrande, son collier paré de trois pierres éclatantes et d’une quatrième, vert émeraude, de la même couleur que ses yeux, qui brillaient de mille éclats. Une écharpe de mousse cachait à peine son long cou blanc. Sa fine main tenait une branche de pouvoir en forme de triton, qui semblait bien vivant. De l’autre, elle tenait une pomme de pin en or, qui diffusait une douce lumière sur son visage. Elle s’avança et tendit la main au jeune homme qui la prit, tout simplement. Il la suivit, en laissant ce corps, étalé sur la couverture, et Norwan le regarder partir. Ils entrèrent dans le rocher, l’espace était immense, sans fin, inexorablement infini.

Ils quittèrent la troisième dimension.

Il la suivait en toute confiance, elle était belle. Elle lui parlait de lui, et ils traversèrent l’espace et le temps. Ils arrivèrent, dans un autre pli temporel, sur le sommet d’une montagne, sans effort apparent. Un soleil bleu de fin d’après-midi inondait le ciel de sa chaleur puissante. L’aigle se posa d’un battement d’aile sur son nid, sur le pic de roche acérée où ils se trouvaient. La vue était époustouflante. C’est le royaume de Loxydis, lui dit-elle de sa voix mélodieuse, à la fois douce et forte, dans la périphérie de Sirius, la planète jumelle. Il voyait le champ énergétique de toute chose, avec ravissement : un spectacle sans nulle autre pareil s’offrait à sa vue ; aucun mot en sa connaissance ne lui vint à l’esprit. Ils se déplacèrent vers la plaine, au milieu d’un champ de fleurs mauves. Un nuage arriva autour d’eux et des rires fusèrent. Les fées mutines viennent te souhaiter la bienvenue. Puis elles s’en allèrent plus loin égrainer leurs rires.
Il réalisa que l’espace s’était distendu ; la plaine rougeoyante qui les entourait était immense, presque sans limite. Tout allait si vite, et en même temps, si lentement. Le temps, comme de la mélasse, était gluant et sucré.
Soudain, venant des montagnes de l’est, une sorte volatile imposant par sa taille et la vitesse de son vol se détacha sur le ciel devenu rose. Une sorte de reptile à quatre pattes, une longue queue, un corps couvert d’écaille, une grosse tête cornue. En quelques battements de ses ailes immenses, il se posa à côté d’eux. Il sut que c’était le dragon. Il était confiant, et honoré que l’animal vint les accueillir.
Je suis le roi de Loxydis, dit la voix du dragon dans l’esprit d’Amibatah. Sa voix, comme celle de Destrya, était puissante et douce, mais sa vibration était très différente, plus profonde.
Ce royaume m’appartient. Je suis ce royaume. Sois le bienvenu, Amibatah, fils de Dennish et d’Ylda ! Tu es là pour recevoir le secret du Gamdza qui t’ouvre les portes du voyage inter dimensionnel. Ta mère est déjà venue et elle a trouvé ici la clé secrète. A ton tour d’ouvrir ton esprit pour franchir la Porte du Gamdza. Veux-tu être initié à l’esprit du Gamdza ?
- Oui, je le veux, de tout mon être.
Sois en digne toute ta vie durant et respecte à jamais toute forme de vie ! Ne donne jamais plus la mort, sinon l’accès à cette dimension se fermera pour toujours ! C’est la première décision que tu dois prendre. Acceptes-tu de prendre ce vœu?
- Oui, je l’accepte. Jamais plus je ne donnerai la mort.
Le deuxième vœu que tu devras prendre, c’est celui du Don Absolu, qui consiste à consacrer ta vie à aider ton prochain, quel qu’il soit, et de le guider vers la sagesse du Gamdza, en fonction de ses capacités. Tu deviendras un guide pour l’aveugle, une nourriture pour l’affamé, une richesse pour le pauvre, un enseignant pour l’ignorant, un père pour l’orphelin, un protecteur pour la victime, un serviteur pour le roi et un roi pour le serviteur. Veux-tu prendre le vœu du Don Absolu ?
Amibatah réfléchit à cette proposition si profonde, et il estima que ce vœu était à sa portée. Son âme s’ouvrit et il prononça solennellement : « Oui, je veux prendre le vœu du Don Absolu, de tout mon cœur ».
Alors prépare-toi à recevoir cette initiation !
Loxydis recula d’un pas, prit une grande inspiration, et cracha un puissant jet de flammes incandescentes qui le carbonisa instantanément. Il hurla de douleur dans le brasier aveuglant. Surprise, injustice, révolte, haine, souffrance, tristesse, regrets, désespoir, effondrement, anéantissement le submergèrent simultanément. Mort ! MORT ! Je suis MORT. Son corps et l’image qu’il s’en faisait était détruit, anéanti.
Le dragon avait cessé de projeter les flammes de l’enfer. L’esprit d’Amibatah observa Loxydis, baigné d’une aura immense et multicolore. Il observa Destrya, qui se tenait à ses côtés, elle aussi nimbée de lumières aux couleurs de l’arc-en-ciel ; son apparence était radicalement différente de la femme qu’il avait vue, mi-humaine, mi-cheval. Elle était un astre d’amour pur. Lui-même était un astre de pur amour.
Loxydis l’invita en lui. Il accepta l’invitation. Ses yeux, sa perception des choses devinrent celles du dragon. Il s’envola avec lui. Quelques grands mouvements d’aile, et il se trouva largement au-dessus du sol. Il était facile de planer. De prendre de la vitesse. Il battit des ailes et commença à survoler son royaume, de monts et de vaux. La perception était aiguë, ultra-précise, et les sensations intenses, enivrantes. De villages en village, il traversa la contrée et s’approcha d’une ville, construite en pierre. Il se posa, là, sur le toit d’une de ses demeures. A ce moment, il sentit qu’ils devaient se séparer. Sa présence le submergeait. Trop forte. Trop extrême.
II se retrouva, seul, instantanément, à l’endroit où ils se trouvaient avant de partir avec le dragon. Il chercha Destrya, tout autour de lui, il n’y avait plus personne. Seul. Un vertige s’installa. Il comprit sa propre solitude. Il se rebella. Il comprit sa rébellion. Un nœud se forma, celui de la peur. Il comprit sa peur. Mais aucun de ces trois démons ne le quittèrent. Sa face obscure surgit de l’ombre comme un serpent. La solitude était son nouveau fardeau, il devra dorénavant composer avec. L’esprit rebelle le secouait au plus profond, avec pour toile de fond la colère de l’injustice. Ce cheval fou, c’était son tempérament ! Son talon d’Achille, aussi. La peur était tapie, comme un tigre, pleine de cauchemars et d’effroi. Le ciel devint sombre et les éclairs illuminaient l’horizon. Le tonnerre fit trembler la terre sous ses pieds. Où était Destrya ? Que dois-je faire ? Comment je retourne à mon corps ? Je l’ai presque oublié. Norwan ! NORWAN !!!

17. Xénia se lance dans son projet

Par une belle après-midi de cet été qui se prolongeait pour le plaisir de tous et la promesse de belles récoltes, Xénia se préparait à aller voir son mari pour obtenir de lui l’autorisation de se rendre à Phénycia après les moissons. Elle décida de choisir une tenue qui mettrait sa beauté en évidence. Sa fidèle servante, Eméride, l’aida dans son choix et elle opta pour une légère robe orangée, moulant ses courbes, coupée dans un tissu de coton léger et transparent, avec des falbalas brodés du plus bel effet. La peau mate de ses épaules, ses grands yeux bleu clair et les formes arrondies de sa poitrine étaient ainsi mis en évidence, comme une invitation à la volupté. Elle avait jeté sur ses épaules une étole pourpre, brodée d’or, qui laissait suggérer ses atouts. Elle arrangea sa chevelure devenue blonde et abondante grâce à la caresse du soleil, généreux cette année, en un petit chignon remontant sa coiffure pour dégager le cou et laissa courir quelques mèches folles qui lui tombaient dans le dos et sur les épaules. Xénia se sentait belle et désirable, pleine d’une sensualité que la chaleur ambiante avait exacerbée.

En dépit du fait qu’elle s’était refusée à Bargarn depuis la naissance de Shanon, elle n’en conservait pas moins une affection pour son mari, malgré ses accès de violence, ses colères et son intransigeance. Elle savait aussi comment lui parler pour obtenir de lui ce qu’elle souhaitait, et souvent elle avait réussi l’amener là où elle voulait, et faire ce qui lui plaisait. Elle était la reine ! Personne ne l’oubliait, surtout pas le roi, qui cédait à ses demandes en échange d’une paix concernant ses affaires. Ses petites lubies sexuelles n’étaient pas un secret pour la reine qui fermait les yeux avec une certaine complaisance, pour autant qu’elle puisse continuer à jouir d’une certaine autonomie dans ses propres affaires et de faire bonne figure devant la cour qui lui vouait respect et dévotion. Sa popularité et son aura demeuraient intactes auprès de ses sujets et personne n’aurait songé à critiquer sa condescendance à l’égard des frasques du roi, qui restaient suffisamment dans l’ombre pour ne pas faire scandale au grand jour.

Elle savait ce qu’elle voulait obtenir de lui, et surtout comment lui parler. Le choix de sa tenue n’avait pas pour but de le séduire par ses charmes, mais plutôt de lui donner confiance en elle pour arriver vers lui pleine de détermination et dégager une énergie persuasive. Sa pratique subtile du Pönbo lui permettait en de nombreuses circonstances d’influencer de façon radicale son entourage, bien qu’elle n’en eût peu conscience. Face au roi, son aura de reine suffisait à faire passer ses volontés, pour autant qu’elles ne rentrent pas dans les prérogatives du mâle dominant qu’ilétait.

En se dirigeant vers ses appartements, elle repensait à ce cher Amenodon, qui lui avait ouvert les yeux sur des considérations qu’elle avait reléguées au second plan. Mais dorénavant, elle souhaitait mettre toutes sa détermination dans la réalisation de ce plan qui servait ses intérêts personnels : placer Wilburn sur le trône, établir une alliance commerciale avec Phénycia, sa patrie d’origine, et diriger le royaume à sa guise à la mort du roi en agissant avec son fils aîné, héritier légitime de la province de Tabargh.
Amenodon, sans le savoir, lui avait redonné un rôle et des responsabilités qu’elle avait jusqu’à présent négligés, ou tout simplement pas envisagés. La Reine Xénia avait encore sa place et son mot à dire dans la direction du royaume ! Elle et le Grand Chambellan avaient au moins deux points communs ; le premier était le goût pour les belles tenues, choisies en fonction des circonstances, et le souhait de faire du royaume une terre de paix et de propérité. Elle aimait en lui la finesse de sa diplomatie, ses manières précieuses et aimables, et le regard éblouit qu’il lui portait. Elle devinait qu’il n’était pas insensible à ses charmes et elle aimait en jouer. Une certaine complicité avait commencé à naître entre eux, à partir du moment qu’il s’était intéressé à la santé de Wilburn et à son éducation. C’était un homme bon avec ses enfants, et pour cela, elle lui en était très reconnaissante.

Comme toujours lorsqu’elle se présentait à la porte des appartements de son mari, les gardes se redressaient en arrangeant leur tenue tout en faisant des manières pour cacher leurs armes, qui ne convenant pas d’exhiber dans elle. Ils la laissèrent passer en esquissant un petit mouvement de déférence de la tête. Et comme toujours, elle frappa un coup, puis trois, sur la porte de chêne et entra sans attendre de réponse. La reine ne patiente pas sur le pas de la porte, elle est partout chez elle.
Bargarn était attablé devant une bouteille de vin et un verre à moitié vide, et la couleur rougeaude de sa peau lui indiqua qu’il était éméché, comme souvent après le repas de midi.
- Tiens voilà ma belle épouse ! On s’ennuie ? On a fini sa broderie ?
Bargarn ne voyait en elle qu’une femme de foyer, tout juste bonne à prendre le thé avec les dames de la cour et s’occuper à des travaux féminins de peu d’intérêt pour lui. En ce sens, il n’avait pas tout tort, mais il ne voyait pas tout ce que Xénia faisait pour l’aménagement du château et la décoration de ses abords. Elle s’était adjugé l’aménagement des jardins et des abords du château, et elle était la principale coordinatrice des banquets que le roi donnait régulièrement pour ses sujets. Elle ne releva pas la pique et au contraire lui sourit et la lui retourna :
- Je vois que mon cher mari profite de ce bel après-midi pour chanter les louanges de l’oisiveté et continuer à faire ripaille bien après le repas. Le rouge vous va à ravir, très cher !
De fait, le visage du monarque s’empourpra davantage. Son élocution pâteuse et ses yeux avaient tendance à se croiser lui confirmèrent qu’il serait malléable à souhait. Elle enchaîna immédiatement par un compliment.
- Le roi à fort à faire avec les problèmes du royaume qu’il dirige avec discernement ; il est normal qu’il prenne du temps pour se détendre et se reposer. Le roi doit se ménager et longuement méditer pour diriger le château et orchestrer la bonne marche de la province !
- Oui, tu as raison, le roi ne connaît pas de repos. Le soir je m’endors avec les soucis du roi, et au matin, je me réveille avec les problèmes d’un roi. Ce n’est de tout repos !
- Tu fais tout cela comme un roi ! Et je suis ta reine pour admirer tout ce que tu accomplis au fil des années, dit-elle avec un grand sourire destiné à flatter son égo royal ; ce jeu marchait presque à chaque occasion, mais le seul qu’il lui restât, car elle ne pouvait décemment pas admirer ses exploits de mâle. Elle sut qu’elle avait encore visé juste à la manière dont il se rengorgea. Elle en profita pour placer sa demande :
- J’ai reçu récemment des nouvelles de mon oncle Néméor, le chef de la Guide des marchands et il se fait vieux. Je ne l’ai pas vu depuis de nombreuses années et il n’a jamais vu notre fils Wilburn. Je souhaite aller lui rendre visite avec lui. J’en profiterai pour ramener des bibelots et des tissus de la cité phényciane ; ils font des étoffes merveilleuses. Je te choisirai un lot pour te faire une nouvelle garde-robe. Qu’en dis-tu ?
- Il est hors de question que tu partes seule avec Wilbrun aussi loin. C’est dangereux, et Wilburn est trop faible pour effectuer un tel voyage.
- Ton fils va bien, rassure-toi. Juste qu’il n’est pas taillé pour la guerre. Et puis l’air de la mer ne peut que lui faire du bien. Quant à moi, je ne partirai pas seule. Tu me donneras des gardes, une escorte royale qui saura me protéger. Tes hommes sont aguerris et ils pourront faire face aux petits brigands que nous pourrions rencontrer en chemin.
- Non, j’ai besoin de toi ici pour organiser les fêtes de la moisson.
- Justement, je voulais partir juste après les célébrations et revenir avant l’hiver. Ne t’inquiète pas pour cela, mon cher époux, dit-elle en battant des yeux. Tout ira bien.
- Je n’aime pas ton oncle. Trop ambitieux, trop puissant, trop perverti par les richesses, c’est un homme dont je me méfie.
- Tu as tort ! C’est un homme bon et modéré, qui sait gérer ses affaires avec intelligence et discernement. Et puis, nous pourrions en profiter pour établir un pont commercial avec le royaume ; nous pourrions certainement en tirer des bénéfices qui te permettront de mener à bien tes projets.
Le roi se resservit une grande rasade de vin qu’il but d’une traite, voulant montrer ainsi qu’il resterait inflexible. Mais Xénia qui le connaissait bien savait que la partie était presque gagnée. Elle s’approcha de lui et lui posa une main sur l’épaule et fit marcher sa pratique de la persuasion par ce contact délibéré. Son buste s’affaissa imperceptiblement sous l’effet du courant qu’elle faisait passer. Elle s’appuya un peu sur lui en s’asseyant à ses côtés et lui dit de sa voix la plus douce et ses yeux les plus charmeurs :
- Pour faire plaisir à ta reine, mon cher Bargarn, tu peux bien me laisser cela.
- A certaines conditions alors. Le Grand Chambellan t’accompagnera pour te guider, pour représenter le Protocole et t’aider dans tes négociations commerciales, car tu n’y connais rien.
-Accepté ! Quoi d’autre ?
- Je choisirai moi-même les hommes qui t’escorteront, car je ne veux pas qu’il t’arrive quoi que ce soi. Et je veux qu’un médecin fasse partie du voyage pour délivrer les soins à ton fils. Sa santé est si précaire. Un tel voyage risque de l’affaiblir.
- C’est entendu. Je ferai comme tu le souhaite et je me plierai à ta volonté, qui est pleine de bon sens et de sagesse.
Xénia jubilait intérieurement ; elle avait atteint ses objectifs, mais ne voulait pas trop montrer sa victoire. Elle se contenta de lui faire un large sourire et de lui donner un baiser sur le front, qu’il reçut en rougissant un peu plus.

Wilburn entra précipitamment dans le salon de Xénia. Il avait la mine réjouie et semblait tout excité.
- Mère, j’ai eu mon premier enseignement avec Messire Amenodon. J’ai appris des choses passionnantes aujourd’hui. Le Chambellan m’a fait un cours d’histoire et de géographie. On regardé des cartes et il m’a expliqué plein de choses sur les enjeux politiques et économiques entre le Royaume de Tabargh, Timnis et Phénycia. Il m’a aussi montré des peintures et des gravures anciennes. C’était très beau. Surtout Phénycia, avec son port et ses maisons aux toits blancs en forme de dôme.
Il était radieux, comme jamais il ne l’avait été, et cette vision remplit sa mère de joie et de fierté. Elle savait que son fils n’était pas idiot derrière son aspect fluet et fragile. Amenodon avait eu là une bonne idée ! Qu’un homme important s’intéresse à lui comme son père aurait dû le faire, et voilà que le jeune homme semblait revivre.
- Explique-moi encore ce qu’il t’a raconté.
- Amenodon m’a fait comprendre l’importance du commerce pour assurer une stabilité politique. C’est vrai, je n’y avais jamais pensé. Je croyais que la guerre et la puissance militaire étaient les seules possibilités pour que le royaume soit florissant. Mais si les commerçants viennent vendre leurs produits ici, et que les artisans fabriquent des biens de qualité, alors tout le monde voudra venir faire des affaires ici. Si pleins de gens accumulent des richesses, alors le royaume s’enrichira grâce aux impôts. Ce qu’il faut, c’est développer des échanges commerciaux avec nos voisins, et on ne pensera plus à faire la guerre ! Qu’en dis-tu, Mère ?
- J’apprends plein de chose grâce à toi. Je pense que tu as raison. Mais cela prend du temps à construire et il faut commencer maintenant. Ton père ne voit pas les choses de la même façon ; lui, c’est un homme de conquête. Il croit que la force a raison de tout. Toi, tu as compris que la force réside dans les échanges et le partage, non par la domination et la rapine.
- Dis-moi, tu crois vraiment que je pourrai devenir roi un jour ? Amenodon m’a dit que le jour où je deviendrai le roi, je pourrai façonner le royaume et bâtir un monde plus juste et meilleur. Je ne sais pas si je pourrai être comme Père un jour et diriger le royaume…
- C’est pourquoi tu dois bien étudier et comprendre où réside tes capacités et tes faiblesses. En tout cas, le protocole est très clair sur ce point ; c’est le fils aîné du roi qui prendra le trône à sa mort, après un an de régence. C’est moi qui serai désignée pour assurer cette période de transition. Je serai donc à tes côtés pour t’aider dans cette tâche.
- Je suis bien content de pouvoir compter sur toi. Je crains de ne pas être à la hauteur. C’est comme un poids sur mes épaules, tu sais, la responsabilité. Jusqu’à présent, on ne s’intéressait pas à moi. Je n’étais responsable que de moi. Et ma santé fragile va peut-être m’empêcher d’accéder à cette place. Tu sais, Octarius qui me donne ma potion et m’ausculte chaque mois me dit que je ne vivrai peut-être pas au-delà de vingt-cinq ans. Je vis avec cette pensée chaque jour, alors je n’arrive pas à penser devenir un jour le roi.
- Oui, c’est vrai, ta santé a toujours été un sujet d’inquiétude, mais il n’en sera peut-être pas toujours ainsi. Justement, je voulais t’annoncer une bonne nouvelle ; nous allons aller à Phénycia après les fêtes des moissons, je suis sûre que l’air de la mer te fera le plus grand bien.
Wilburn regarda sa mère d’un air interloqué. Il n’avait jamais imaginé qu’il puisse un jour s’éloigner du château, ne serait-ce que pour faire une promenade dans la forêt environnante. De là à faire un long voyage en dehors du royaume, cela l’effraya et l’excita dans une même mesure.
- Mais comment voyagerons-nous ? Je ne sais même pas monter à cheval…
- Ne t’inquiète pas, nous voyagerons dans une voiture sous bonne escorte, et Messire Amenodon nous accompagnera. Comme cela il pourra continuer à te donner tes leçons d’histoire et de géographie.
- C’est vrai, Mère ? Tu penses vraiment que je pourrai visiter Phénycia ? Depuis que j’ai vu les gravures et les peintures de cette cité, je suis attiré par cette ville.
- Nous irons voir mon oncle Néméor, qui t’a connu quand tu étais tout bébé. Il est le chef de la guilde des marchands ; mon projet est d’établir un pont commercial entre le royaume et Phénycia. Je pense que nous pourrons faire de bonnes affaires et développer des échanges avec des produits que nous n’avons pas ici. Ce sera très instructif pour toi. Qu’en dis-tu mon chéri ?
- Je pense que c’est une sacrée bonne idée ! déclara-t-il d’un ton enjoué. Et qu’en dira mon père ? Sera-t-il d’accord ?
- Ne t’inquiète pas pour cela, il a donné son accord. Il nous fera accompagner d’une garde rapprochée et d’un médecin. Réjouis-toi, nous partons à l’aventure !

La troupe, avec à sa tête le maître d’armes Gremlyn, arrivait en vue de Tabargh. La journée touchait à sa fin et les bêtes, comme les hommes étaient harassés par l’étape au pas de charge que leur avait imposée le maître d’armes. Aktorn et Wilfried avaient chevauché en tête de la colonne, aux côtés de Gremlyn, et ils souffraient horriblement des reins. Les hommes en queue de peloton avaient à s’accommoder de la poussière soulevée par les cavaliers et les chariots. Ils n’avaient fait qu’une courte halte en début d’après-midi, et ils avaient forcé l’allure dans l’espoir d’arriver au château avant la nuit. Déjà le soleil se couchait et ils ne parviendraient aux écuries que lors que le soleil serait déjà bien couché. Mais au moins, ils dormiraient dans leur lit ce soir, et cette pensée motivait toute la troupe à maintenir le rythme soutenu imposé par Gremlyn. En arrivant en vue du château éclairé de torches et de braseros, le maître d’armes songea au bien piètre butin qu’il ramenait à Bargarn. Pas de quoi pavoiser. Au lieu de ramener l’enfant mystérieux, il ramenait le bras de son père, qui avait été précieusement enveloppé dans un vieux drap. Le maître d’armes se demanda comment le roi accueillerait la nouvelle et frémissait d’avance de sa réaction. Il était capable de rentrer dans une colère noire. Heureusement qu’il ramenait les deux amis du garçon, cela fera diversion.

Trottant à l’avant de la colonne, Aktorn jetait ses dernière forces pour parvenir parmi les premiers au château. Il se sentait fier de lui. Il avait survécu à l’attaque dans le village et gardait un souvenir confus du soir qui suivit ce retour peu glorieux. Tout ce dont il se rappelait, c’était du thé aux épices qu’il avait avalé sans enthousiasme, puis d’un immense bien-être qui perdurait encore aujourd’hui. Son insouciance et son enthousiasme faisaient plaisir à voir, comme lorsqu’il prit son dernier cours de tir à l’arc. Par trois fois, il atteignit sa cible dans l’abdomen de l’épouvantail sur lequel il exerçait ses talents d’archer, et les deux dernières flèches vinrent se ficher dans la cuisse ou dans le bras de la cible de paille. Sa technique semblait imparable, mais il manquait encore de son concentration aux dires de son maître. Il se réjouissait aussi de raconter tout ce qu’il avait vu et vécu durant cette campagne à son petit frère Shanon, et à ses amis. Et puis, il y avait Wilfried, avec qui il avait partagé cette aventure, mais qui lui rentrait beaucoup plus marqué que lui. Il éprouvait pour lui un sentiment chaleureux, car ils s’étaient beaucoup rapprochés au cours de cette aventure, sa première expédition hors du royaume. Son cœur battait fort dans sa poitrine… il ne se doutait pas de l’accueil que leur réserverait son père.

16. Le sorcier des animaux

L’intérieur de la maison de Norwan était simple et fort accueillant ; une grande table en bois au milieu de la pièce, une sorte de canapé couvert d’une peau d’ours, une armoire contre le mur et quelques ustensiles de cuisine disposés en bon ordre sur une étagère constituaient l’essentiel du mobilier. Au fond, sur la gauche, il y avait une porte qui donnait sur une chambre. Un petit feu brulait dans l’âtre, et une casserole d’eau chaude attendait pour faire une bonne tisane.

- Installe tes affaires sur le canapé et pendant que je nous fais un thé. Tu as faim, je pense. Voici du pain sur la table. Sers-toi et coupe-toi une tranche de ce jambon délicieux.

Amibatah ne se fit pas prier. Son sac aussitôt déposé, il s’assit à la table et commença à manger le pain et la cochonnaille, pendant que Norwan apportait deux tasses et une théière brûlante de thé noir et de thym. Il n’en fallait pas plus pour qu’Amibatah retrouve le moral. Pendant ce temps, Norwan donna à manger au chien et s’assit lui aussi à la table.

- Dis-moi, Amibatah, lui dit Norwan avec un regard pénétrant, et si tu me disais vraiment ce que tu fais ici, perdu au milieu de la montagne, seul et sans but apparent.

- C’est une histoire très compliqué, commença-t-il. En fait, des cavaliers de Tabargh me recherchent pour une raison que j’ignore. Je n’étais pas seul, mais mes deux amis, Brady et Isilda sont partis dans la direction opposée pour attirer mes poursuivants sur une mauvaise voie. Apparemment cette astuce a été un succès, car j’ai réussi à les semer, jusqu’à présent du moins. Mais je suis inquiet pour eux ; j’espère qu’ils ont pu échapper aux cavaliers de Bargarn et qu’ils sont sains et saufs. Ils ont attaqué mon père et l’ont gravement blessé. Je ne sais pas s’il a su s’en sortir vivant.

L’homme resta silencieux, tandis qu’Amibatah racontait son histoire ; il l’écoutait avec attention et hochait la tête de temps en temps en fermant les yeux. A aucun moment Amibatah se méfia de son hôte et il lui raconta ses mésaventures, sans craindre que ses confidences puissent se retourner contre lui et s’en étonna lui-même. Il ne connaissait rien de cet homme, et pourtant, il lui fit une confiance totale. Il tut pourtant l’épisode de la discussion avec son père concernant sa naissance. Tout en continuant à manger et à se désaltérer,  il ouvrit son cœur et soulagea sa peine. A la fin de son récit, ils restèrent tous deux en silence et observèrent le chien-loup qui s’était roulé en boule près du feu et qui les regardaient en levant ses yeux doux vers eux ? Puis Norwan rompit le silence, estimant que le cœur du garçon s’était vidé.

- Et que comptes-tu faire maintenant ?

- J’ai peur qu’ils me retrouvent et me capturent ; mais je voudrais aller à Dewaschen ; je connais quelqu’un qui pourra m’accueillir ; c’est un vieux budviche que j’ai rencontré en allant à Lassar.

- Je vois. Tu as du cran et des ressources. Mais à mon avis, tu ferais mieux de rester quelques jours ici, jusqu’à ce qu’ils abandonnent les recherches. Tu sais, Dewaschen est loin d’ici ; tu devras passer  par  le Col des Aigles pour rejoindra la piste qui vient de Lassar et traverser la rivière par les Gorges de Turquoise. Tu en as pour au moins une semaine. Il faudra bien t’y préparer car il fait froid à ces altitudes. Alors, que décides-tu ? Tant que tu seras avec moi, tu seras en sécurité.

Amibatah fit mine de réfléchir puis déclara d’un ton solennel :

- D’accord, j’accepte votre proposition, mais je vous aiderais dans vos tâches pour rembourser le prix de mon séjour, car je n’ai pas beaucoup d’argent ; juste un peu de bronze, de quoi m’acheter à manger sur la route.

- Très bien, tu vas t’installer près du feu, je t’installerai une paillasse. Tu verras, tu seras bien ! Tu as besoin de retrouver tes forces, tu as une piteuse mine. Tu iras te laver à la fontaine et je te trouverai des habits propres pendant le temps que tu laveras tes affaires.

Tout à coup, l’animal se dressa, le corps et les oreilles en alerte et commença à grogner ; ses babines découvrirent sa mâchoire puissante et tout son poil se hérissa.

- Spark, silence, imposa Norwan d’un ton sec. Toi, tu vas dans la chambre et tu te caches derrière l’armoire. Et tu ne bouges sous aucun prétexte sans que ce soit moi qui vienne te chercher. Tu as bien compris ?

Amibatah était devenu livide ; il dut se contenter de hocher la tête et se dirigea en tremblant vers la porte qui donnait sur la chambre de Norwan. Pendant ce temps, Spark s’était posté devant la porte, attendant que son maître vienne ouvrir. A ce moment, il se précipita dehors en grondant, suivi de son maître.

Deux cavaliers étaient en train de franchir la rivière et se dirigeaient vers eux. Spark se mit à aboyer de façon menaçante et Norwan ne fit rien pour le faire taire. Ces hommes étaient des intrus dans le territoire du chien-loup et de son point de vue, ils n’étaient pas les bienvenus. Spark ne les laisser pas s’approcher plus près d’un certain point et les chevaux s’arrêtèrent et renâclant devant le carnassier aux babines retroussées. Norwan n’avait aucune arme avec lui, mais avec ses jambes bien campées et ses bras croisés, il toisa les intrus avec suffisamment d’assurance pour intimider les deux soldats. L’un d’eux prit la parole :

- Bien le bonjour à toi, gentilhomme. Nous recherchons un voleur qui a commis un crime de lèse-majesté. Aurais-tu vu passer ici un jeune homme fugitif ?

- Je n’ai vu aucun fugitif ayant commis un tel crime, déclara le propriétaire des lieux d’une voix forte. Vous savez, il ne passe que rarement des voyageurs dans les parages.

- En es-tu sûr, paysan ? Renchérit le second, cherchant à provoquer son interlocuteur. Le chien se mit à grogner de plus belle et les chevaux firent quelques pas en arrière.

-Garde ton espèce de loup à distance ! Ordonna le premier.

- Mon compagnon n’apprécie pas que vous mettiez mes paroles en doute. Il n’attend qu’un mot de moi pour vous sauter à la gorge. Il n’en fera donc rien si vous n’approchez pas plus dans son territoire. Vous savez, les bêtes de son espèce suivent leur instinct sauvage. Passez votre chemin, vous ne trouverez rien par ici. Votre criminel a dû s’échapper dans la forêt. Hâtez-vous, car la nuit tombe vite par ici.

- Bon, nous te remercions de tes indications, Gentilhomme, dit le premier. Si tu vois notre  fugitif,  je te demande de nous le livrer.

- Vous pouvez compter sur moi. Mais faites attention, il y a des sangliers qui rôdent la nuit dans les parages. Ce ne sont pas des bêtes commodes. Soyez sur vos gardes !

Après avoir salué Norwan d’un geste de la main, ils tournèrent  bride et prirent la direction de la forêt et retournèrent d’où ils venaient. Spark revint vers son maître qui resta à les observer jusqu’à ce qu’ils aient disparu dans les bois.

 

-Tu peux sortir maintenant, dit-il d’une voix douce en rentrant dans la maison. Je crois que tout danger est écarté, ils ne vont pas revenir de sitôt. Mais il faudra rester prudent.

- J’ai tout entendu ! Je ne suis pas un criminel en fuite, je n’ai commis aucun crime se défendit Amibatah en sortant comme une furie de sa cachette.

- Dis-moi, jeune homme, qui crois-tu que je vais croire ? Un garçon franc et honnête qui a perdu sa mère et son père en quelques jours, ou une paire de cavaliers aux abois à la poursuite d’un garçon  ayant commis un crime de lèse-majesté? Hein, à toi avis ?

Amibatah resta en suspend, ne sachant si son hôte se moquait de lui ou pas.

- En tout cas, je fais totalement confiance à Spark pour choisir ses amis. Lui, il t’a tout de suite fait confiance, au contraire de ces deux soldats hargneux et ridicules.

 

Pendant que Norwan préparait tranquillement une bonne soupe, Amibatah alla se laver à la fontaine et nettoya ses habits dans un bac d’eau chaude que son hôte avait préparé à chauffer pour lui. Il enfila la chemise, le pantalon et le chandail que Norwan lui avait prêté et revint s’abriter dans la cabane alors que la nuit tombait. Ils mangèrent une soupe aux légumes bien épicée, du jambon bien fumé et le reste de fromage qu’Amibatah avait ramené. Spark avait posé sa tête sur les genoux du garçon tandis qu’ils discutaient de choses et d’autre, comme deux amis qui se connaissent, ou plutôt comme un oncle et son neveu qui ne s’étaient pas vus depuis longtemps. Norwan l’interrogeait sur sa famille, son village, sa vie et Amibatah se surprit à raconter sa vie avec beaucoup de plaisir à cet homme qui l’avait accueilli et qui s’intéressait à lui. Puis Amibatah lui demanda :

- Vous n’avez dit que vous habitiez à Timnis auparavant. Mes parents viennent de là-bas, mais moi je n’y suis jamais allé.

- Timnis est une ville étonnante, très riche, sur  le plan culturel que spirituel. Sais-tu que les plus grand maîtres de toutes les voies du budzé et du gamdza y enseignent ou y ont enseigné. C’est là qu’il faut te rendre si tu veux obtenir des enseignements rares et précieux. Il y a des écoles prestigieuses, très prisées des grands disciples, mais comme partout, la soif du pouvoir et la quête de la voie s’entremêlent et cela donne lieu parfois à des intrigues et des nœuds d’embrouilles desquels il est difficile de se préserver. C’est pourquoi j’ai préféré m’éloigner de ce tumulte nauséabond et travailler ma quête loin de tout et de tous.

- Vous connaissez le gamdza ? Mon père m’a dit que ma mère était une grande pratiquante de la magie des animaux. Mais elle a arrêté de pratiquer après ma naissance et elle ne m’a jamais parlé de ce culte secret et interdit.

- Oui, je pratique aussi le gamdza ; je suis pour ainsi dire un maître, un gamdzé. Tu as dit que ta mère était une adepte ? Comment s’appelait-elle ? Je la connais peut-être ?

- Elle s’appelait Ylda.

En entendant son nom, le visage de Norwan s’assombrit brusquement.

- Oui, je la connaissais. Paix à son âme. C’était une jeune fille pleine de capacités et dotée d’un pouvoir miraculeux avec les animaux qu’elle habitait.

Un silence douloureux s’installa entre les deux compagnons. Norwan lâcha dans un soupir :

- Je suis désolé pour toi, gamin. Il lui passa la main dans les cheveux, et dans un geste pur et simple, il le prit dans ses bras et le pressa contre sa poitrine. Ils restèrent ainsi quelques instants, laissant circuler entre eux une énergie faite de compassion, de reconnaissance et de miséricorde.

Puis, soudain, il eut comme une illumination et il s’exclama :

- Tu as sûrement hérité de son pouvoir. La force du Gamdza est souvent héréditaire. Si tu veux, je t’enseignerai les premiers piliers. A condition que tu restes quelques temps avec moi, disons deux semaines. Ca te va, garçon ?

- Oui, j’aimerais beaucoup cela. Mais je n’y connais rien ; personne n’en parle à Luzii, c’est une pratique secrète et interdite. Comment faites-vous ? C’est vrai qu’on peut habiter un animal et se déplacer, courir et voler comme un animal ? C’est difficile ? Est-ce qu’il faut prendre une potion ou une drogue.

- C’est vrai, certains adeptes choisissant la voie facile et intrusive prennent certaines drogues pour y parvenir. Mais le côté pur du gamdza, la voie impériale, on n’utilise que son esprit. C’est une sagesse qui nous été transmise dans la nuit des temps par les Elfes, avant qu’ils ne quittent cette dimension d’existence qui est la nôtre. La sagesse elfique était noble et pure, mais la soif de pouvoir et le besoin de contrôle des hommes ont perverti leur sagesse ; c’est une des raisons pour lesquelles ils ont abandonné ce monde pour une dimension supérieure. L’art que j’exerce est resté très proche de leur approche, avec un même esprit pur et respectueux de l’esprit de l’animal que j’habites. De cette façon, il n’y aucunement besoin d’utiliser un moyen extérieur qui altère la relation que tu es sensé établir avec ton hôte.

- Et tu peux habiter  tous les animaux de la création ?

- Non, seulement les mammifères supérieurs, car eux seuls peuvent comprendre et accepter qui tu les incarnes. Et cela n’a aucun intérêt d’habiter un insecte ou un ver de terre. Tu risquerais de te faire manger…

- Quels animaux tu incarnes ? Est-ce que tu as déjà incarné Spark ? Sans s’en rendre compte, Amibatah avait commencé à tutoyer Norwan, emporté par son enthousiasme et sa curiosité, et Norwan sourit intérieurement et laissa faire naturellement ce rapprochement spontané.

- Oui, bien sûr, Spark est mon principal  compagnon de gamdza; je sais tout de lui, et il sait tout de moi ; du moins au niveau émotionnel. Je suis complètement transparent pour lui. Il est mon maître, il m’apprend la vie sauvage, la liberté d’être, le plaisir de vivre dans la nature. Nous sommes étroitement liés, lui et moi.

- Et avec d’autres animaux, c’est pareil ?

- Non, chaque animal est différent et réagit à sa façon. Tu ne peux pas savoir avant d’avoir essayé. Par exemple, aujourd’hui, j’ai incarné un vieux cerf majestueux, et c’est là que nous nous sommes croisés, ce matin. Nous vous avons vus, toi et tes compagnons, mais nous avons préféré disparaître, car nous étions enclins à côtoyer des humains.  Ce n’était pas notre histoire, pas notre genre de vibration, si tu peux comprendre cela. Mais je pense que ce n’est pas hasard que tu es arrivé jusqu’ici. Tu as suivi les traces du cerf, sans vraiment le savoir, et tu as été attiré par le gamdza, cette force que tu as reçue de ta mère et qui ne demande qu’à naître et se développer en toi.

- Que faut-il faire pour y parvenir ?

- Tout d’abord, il faut apprendre à quitter la troisième dimension pour entrer dans la quatrième, celle qui te permet de voyager en dehors de ton corps. Ceci se développe par une méditation particulière, basée sur  la pulsion de l’esprit, qui est plus vibratoire que celle du corps. Mais, au contraire de ce que tu pourrais imaginer, l’esprit à ce moment est totalement calme et ouvert, comme les étoiles dans le ciel, sans limite, sans entrave, sans attaches. Ensuite, ton esprit s’échappe et se libère de la contrainte corporelle, mais dans cet état, il doit trouver un hôte pour l’accueillir ; et cela doit se faire dans un respect total de l’animal, qui doit te reconnaître et t’accepter. Sans cela, tu risque de vouloir prendre le pouvoir et de lui voler son espace vital ; un animal intrusé sans son consentement perd sa vibration intrinsèque, voit ses forces de vie se faire aspirer et il peut mourir. Et tu n’as pas intérêt à rester dans l’esprit d’un animal qui se meurt, car tu peux y laisser des plumes, et même ta vie.

- Mais comment tu fais ? Tu lui parles, tu lui demande la permission ?

- Non, ce n’est pas par la parole que tu t’adresses à lui, mais avec l’esprit ; c’est au-delà des mots, qui n’ont aucun sens pour les animaux. C’est un langage direct, sans parole, sans véritable concept. Cela s’apprend. Chaque animal a sa propre manière de communiquer, sa propre vibration, son propre langage, que tu découvres au fur et à mesure de tes  incarnations successives dans le même animal. Pour l’incarner, tu dois obtenir son consentement. A partir du moment où il t’a admis, vous êtes deux dans un seul corps et vous décidez ensemble. Et petit à petit une complicité s’établit.

 

Amibatah observait attentivement Norwan, qui avait les yeux dans le vague et semblait ailleurs, perdu dans ses sensations, puis il baissa les yeux et tous trois s’installèrent dans une communion silencieuse. Puis Amibatah, d’une voie feutrée, demanda :

- Qui est Spark ? Depuis combien de temps est-il ton compagnon.

Norwan ouvrit les yeux, sortit de sa méditation et raconta doucement :

- Un jour que je me promenais dans les environs, j’ai découvert ce chien-loup pris à un piège, près de la rivière. Il était mal en point et il avait perdu beau de sang. Si je ne faisais rien, il allait mourir, c’était sûr. Je l’ai pris pour un loup au début et j’étais sur le point d’achever ses souffrances, mais il m’a regardé dans les yeux et j’ai vu dans son regard suppliant une lumière, quelque chose comme un appel, un cri et signe tout à la fois, qui m’a touché le fond de l’âme. Je me suis décorporé, comme j’avais appris à le faire, et il m’a laissé rentrer tout de suite en lui. J’ai aussitôt ressenti sa douleur et sa panique qui m’a littéralement envahie. A cette époque, j’avais fui toute civilisation et je m’étais enfermé dans l’isolement et le rejet du monde. J’ai ressenti alors une bouffée de compassion et j’ai pris sa douleur sur moi, par la pratique profonde de libération de la souffrance du Grand Budze et il a pu alors m’apprendre son histoire. Sa mère était une louve qui avait conçu deux louveteaux avec un chien de berger et qui les avaient élevés seule. Il n’a jamais connu la meute, car sa mère en avait été chassée, et un jour, alors qu’elle était partie chasser pour eux, elle s’est fait tuer par un braconnier. Elle et sa sœur avaient dû apprendre à se débrouiller dans la forêt ; différents des loups, et différents des chiens, ils n’avaient nulle part leur place. Ils formaient une petite meute à eux deux. Ils étaient très liés, mais aussi très différents ; elle était plus sauvage, plus proche du loup que lui. »

« Quand je suis sorti de son esprit, il était à bout de force, et moi aussi ; nous n’étions pas restés très longtemps en contact mental, mais beaucoup de sa vie avait coulé dans la mienne. Alors je l’ai délivré et je l’ai amené chez moi pour  tenter de le guérir. Il était très faible et il a mis plusieurs semaines à se remettre. Sans mon intervention, il serait mort. Et pendant tout ce temps, je ne suis pas entré en contact mental avec lui, de peur  de compromettre sa guérison. Et là, inversement, beaucoup de ma vie a culé dans la sienne. Nous sommes devenus des compagnons l’un pour l’autre. Parfois, sa sœur passe à proximité de la cabane et elle appelle son frère. Jamais elle ne s’approche ni n’entre dans la maison. Elle est restée sauvage. Alors Spark va la rejoindre dans la forêt et ils partent quelques heures ensemble, sans doute pour chasser, ou simplement pour courir ensemble dans la forêt. Puis à la nuit tombée, Spark revient ici et nous ne parlons pas d’elle. Je ne connais pas son nom ; je ne sais d’ailleurs pas si elle en a un. Spark, c’est le nom que je lui ai donné en traduisant le son qu’il émettait en parlant de lui. Ça s’est imposé tout seul ; il est Spark».

Norwan se leva, vida sa tasse de thé et rangea un peu la table. Il avait fini de parler. Sans doute n’avait-il pas autant parlé depuis fort longtemps. Amibatah se leva à son tour, suivi de Spark, et prépara son couchage sur la paillasse que Norwan lui avait installée près du feu.

 

Dans le campement installé au pied de la falaise,  Farzog avait rejoint le capitaine Zorn dans la tente où étaient ligotés les deux enfants. Ceux-ci avaient dit tout ce qu’ils savaient, et pour ainsi dire rien qui puisse les aider à retrouver la trace d’Amibatah. Ils étaient terrorisés et tapis dans un coin de la tente. Zorn se retourna vers Farzog et lui demanda si de son côté il avait des informations.

- Tous les hommes sont rentrés maintenant, et personne n’a pu repérer sa trace. Il a dû s’enfoncer dans la forêt. Nous reprendrons les recherches demain. Mais ce sera difficile. Je ne pense pas qu’il ait fait un feu, car je l’aurais repéré avec le hibou que j’ai utilisé. Que comptez-vous faire d’eux ?

- Je n’en sais rien encore. Ils ne nous sont pas d’une grande utilité. Peut-être pourrions-nous les emmener au château pour l’attirer jusqu’à nous. Ils feront une bonne monnaie d’échange. Les habitants de Luzii nous le livreront peut-être contre la vie de ces deux garnements. Nous verrons demain.

Brady et Isilda se sentirent rassuré pour leur ami, mais la crainte grandissait en eux. Ils redoutaient de pourrir dans les geôles de Bargarn et de servir d’appât à leur ami. La nuit se referma sur eux quand les deux hommes quittèrent la tente en emportant la lampe à huile.

15. Chasse à l'homme

Une brume froide et humide avait enveloppé la clairière au lever du jour et Amibatah s’était réveillé avant les autres avec un sentiment d’angoisse et d’urgence. Son intuition lui dictait de ne pas rester trop longtemps dans les parages. Le feu s’était éteint et les maigres braises restantes sous le tas de cendres ne méritaient pas d’être ravivées. Grelottant et frissonnant, il se leva pour soulager sa vessie et en revenant, il réveilla ses compagnons qui émergèrent en geignant après une nuit courte et inconfortable.
- Debout les amis, ne traînons pas ici ! Je suis sûr qu’ils sont à notre poursuite.
- Il est encore tôt, je veux encore dormir, grommela Brady.
- Reste ici si tu veux, moi, je bouge d’ici.
Isilda se leva rapidement et plia sa couverture qu’elle fourra dans son sac. Elle sortit un morceau de pain à l’aspect douteux et rompit trois morceaux qu’elle tendit à ses camarades. Amibatah commença à dévorer son quignon, tandis que Brady émergeait doucement.
- Donnez-moi vos gourdes, je vais les remplir à la rivière ! Dès que je reviens, que ceux qui sont prêts se mettent en route avec moi. Je n’attendrai pas !
Il n’en fallut pas plus à Brady pour qu’il bondisse hors de sa couverture et se prépare activement. En moins de cinq minutes, les trois compagnons étaient prêts à lever le camp. Amibatah dispersa les cendres et essaya d’effacer toute trace de leur bivouac. Ils firent le point avant de prendre la route.
- Savez-vous où nous nous trouvons ? demanda Isilda, en espérant avoir une réponse rassurante.
- Je n’en ai aucune idée, je ne suis jamais venu ici. Quelle route devons-nous prendre maintenant ? demanda Brady d’un regard interrogateur en direction d’Amibatah.
- Je ne sais pas vraiment quelle est la meilleure option. Nous avons cheminé le long de la rivière en dehors du chemin. Si nous continuons ainsi, nous arriverons forcément à Dewaschen. Mais notre progression est très lente. A ce rythme, il nous faudra bien deux semaines pour y arriver et nous manquerons de nourriture…
- Essayons de rejoindre le chemin. Notre rythme sera plus élevé et nous pourrons trouver plus facilement à manger car il y a des fermes et des habitations tout au long de la route, fit Brady
- Mais nous risquerons de nous faire prendre plus facilement. Tous les gens que nous croiserons pourront donner des indications à nos poursuivants, car nous ne passerons pas inaperçus, remarqua Isilda.
- Nous devons prendre ce risque, décida Amibatah, car si nous continuons à avancer à l’aveuglette comme nous le faisons, nous risquons de nous perdre.
- Alors c’est décidé, déclara Brady. Nous couperons vers l’ouest afin de retrouver le chemin. Après, il sera toujours possible de progresser en lisière de la route, de façon à ne pas être vus des cavaliers.
L’évocation des cavaliers plongea Amibatah dans une peur panique qui le fit trembler de tous ses membres. Pour se donner du courage et garder contenance face à ses compagnons d’infortune, il pointa du doigt la direction qu’il pensait être la bonne et déclara : Nous ferons route en tournant le dos au soleil, jusqu’à ce qu’on tombe sur le chemin ! Suivez-moi !
Ils firent donc route à travers la forêt et direction de l’Ouest, à flanc de coteau. La forêt était humide et silencieuse. Leur progression était mal aisée, car aucun sentier ne leur indiquait que des hommes fussent déjà passés par ici. Les branches des feuillus leurs barraient sans cesse le passage et souvent ils devaient contourner des grands arbres couchés en travers de leur route, ou escalader des falaises qui leur barraient le chemin. Imperceptiblement, leur route les faisait monter vers le nord, leur faisant gagner de l’altitude.
Soudain, alors qu’ils franchissaient un pan de roche particulièrement abrupte, et que la brume se levait, ils tombèrent sur un grand cerf aux ramures impressionnantes qui broutait tranquillement un peu d’herbe. Ils s’arrêtèrent net pour l’observer en silence. Le cervidé leva la tête et les aperçut ; il les observa calment pendant un instant, sans bouger. Il agita les oreilles et émit un brame puissant qui résonna dans toute la vallée et en quelques bonds, se trouva hors de portée et disparut derrière un talus. Les trois amis se regardèrent avec un sourire et reprirent la route, avec plus d’entrain, observant le paysage qui se révélait à leurs yeux. En effet, ils avaient franchi la couche de brume et le ciel était d’un bleu limpide. Le soleil était déjà haut dans le ciel et la chaleur de l’été finissant réchauffa le corps et leur âme.

Farzog et le capitaine Zorn étaient partis aux aurores avec une petite escouade de huit cavaliers aguerris. Le capitaine avait confié le commandement de la troupe au maître d’armes Gremlyn avec pour mission de ramener sain et sauf le jeune prince Aktorn, et de délivrer au roi ce message qu’il avait rédigé juste avant de partir :
« Votre Majesté, Nous vous ramenons le bras du père de l’enfant comme preuve de la réussite de la première partie de notre mission. Nous partons avec Farzog et une poignée d’hommes poursuivre l’enfant et vous le ramener vivant. Le prince Aktorn s’est montré vaillant et digne de cette mission et nous le renvoyons au château pour qu’il puisse poursuivre son entraînement. Il ne nous est d’aucune utilité pour cette dernière partie de notre expédition et nous voulons protéger sa vie. Sachez qu’il vous a fait honneur et qu’il est en passe de devenir un guerrier volontaire et courageux. Avec mes humbles et profonds respects. Signé : le Capitaine Zorn, votre dévoué.»

Farzog avait utilisé la veille au soir une vieille chouette hulotte pour tâcher de repérer les fugitifs et grâce au feu qu’ils avaient allumé, il n’eut pas de difficulté à localiser leur campement. Sur ses indications, et à l’aide d’une carte de la région suffisamment précise, ils décidèrent d’emprunter tout d’abord le chemin menant à Dewaschen pour se rapprocher de l’endroit où les jeunes avaient passé la nuit, puis de couper au travers de la forêt lorsqu’ils seraient arrivés à proximité de leur bivouac. L’aube ne tarda pas à se lever et ils purent progresser rapidement, en prenant soin d’éviter de passer trop près de Luzii. En effet, ils ne voulaient pas éveiller l’attention des villageois sur la raison de leur mission, et le cuisant échec de la veille restait encore dans les mémoires. Ils laissèrent toutefois deux hommes en faction aux alentours du village, au cas où ils décidaient de retourner au village
Le capitaine, la jambe solidement maintenue dans une attelle, pouvait chevaucher presque normalement. Farzog, quant à lui, avait grise mine et semblait avoir pris dix ans tant sa fatigue était grande. Il avait tellement puisé dans ses énergies pour retrouver la trace d’Amibatah et de ses compagnons au moyen de la chouette qu’il peinait à suivre la colonne. Sentant qu’il retardait leur progression, il déclara qu’il souhaitait ralentir l’allure et qu’ils ne devaient pas l’attendre. Il les rejoindrait plus tard, quand ils auraient capturé le jeune homme.

La troupe progressait rapidement et lieutenant Dragor qui tenait les cartes repéra l’endroit où il leur faudrait quitter le sentier pour couper à travers la forêt et ainsi espérer aller à leur rencontre. Soudain, un brame puissant résonna dans la vallée ; les hommes s’immobilisèrent, les sens en alerte. La capitaine réfléchit vite et son instinct lui dit que les jeunes gens qu’ils cherchaient se trouvaient dans les parages. D’un geste, il ordonna aux hommes de faire silence et de descendre de cheval. Les cavaliers mirent pied à terre et observèrent les environs. Une grande falaise surplombait l’endroit et le brouillard se faisait moins dense. Ils prêtèrent attention au silence de la forêt, guettant le moindre bruissement. Les chants d’oiseaux se faisaient rares et hormis quelques craquements produit par les grands arbres, aucun bruit ne leur parvenait. Tout à coup, Zorn, l’oreille aux aguets, perçut des craquements de branchages qui provenaient du sommet d’une falaise qui surplombait leur patrouille. Le capitaine scinda le groupe en deux escouades, afin de contourner la falaise des deux côtés et de prendre le site en tenaille. Ils jetèrent un rapide coup d’œil sur la carte pour déterminer leur tactique, mais elle ne comportait pas assez de détails sur cette zone perdue hors des sentiers battus pour tirer des renseignements utiles. Chacun des deux groupes d’hommes avançait en tenant leur monture par la bride, car l’escarpement était trop abrupt pour espérer franchir cette portion de falaise. Les hommes et les bêtes étaient à la peine et leur piétinement résonnait dans la vallée.

Alors que la vie semblait leur sourire, les trois compagnons perçurent nettement la présence de cavaliers et surent aussitôt que c’était les hommes de Tabargh qui étaient à leur poursuite. La panique les saisit et ils pressèrent le pas. Du haut de la falaise, au-dessus de la brume, ils étaient facilement repérables. Ils se mirent à courir dans la direction qu’ils avaient choisie dans la matinée. Hors d’haleine, ils s’arrêtèrent près d’un gros chêne qui dominait la forêt. Ils sentaient que l’étau était en train de se resserrer sur eux.
- Si on reste ensemble, ils vont nous rattraper, ça c’est sûr, s’exclama Brady, complètement paniqué. Il faut qu’on se sépare. Qu’en dites-vous ?
- Je ne sais plus, commença Amibatah, je ne sais plus quoi faire. J’ai peur pour nous trois. Il ne faut surtout pas qu’ils nous retrouvent.
- Brady a raison, coupa Isilda, c’est toi qu’ils recherchent. Nous on ne risque rien. Pars de ton côté, nous essayerons de les attirer sur une fausse piste pendant que toi du t’enfonceras dans la forêt. Suis ton instinct et remonte la rivière. Nous, nous irons en direction du chemin ; nous trouverons peut-être quelqu’un qui pourra nous protéger.
Amibatah réfléchit quelques instants puis se rendit à l’évidence. Il mettait en danger ses camarades s’ils restaient ensemble. Il fallait tenter le coup. Il se fit rapidement à l’idée de se retrouver seul et serra vigoureusement Brady dans ses bras :
- Bonne chance à vous deux. Merci de m’avoir accompagné jusqu’ici. Prends bien soin de toi et d’Isilda.
- Fais attention à toi. Nous essayerons de les attirer le plus longtemps possible dans la mauvaise direction. Toi, tu files vers le nord, tandis que nous irons vers l’ouest.
Puis il se retourna vers Isilda et la pressa contre son cœur.
- Fais attention à toi, beau gosse. Tu sais que je t’aime. Et t’inquiète pas pour nous, ils ne vont pas nous rattraper. Tiens, prend ce qu’il reste de pain, tu en auras plus besoin que nous, dit-elle en lui fourrant le reste de miche dans sa besace. Pars maintenant !
Amibatah ajusta sa besace en refermant le rabat qui protégeait ses affaires et prit la direction nord. Il se retourna une dernière fois pour leur faire un signe de la main qu’ils lui rendirent amicalement, puis s’enfonça hardiment dans la forêt. Il se demanda quand il aurait l’occasion de les revoir et cette pensée lui serrait tellement le cœur qu’il cessa vite de l’alimenter pour se concentrer sur sa route.
La pente devenait de plus en plus abrupte, et il se disait que cela ne pouvait que retarder ses poursuivants s’il empruntait des passages difficiles d’accès. Pressé par la peur qui lui donnait des ailes, il parcourut ainsi une distance fort appréciable qui, espérait-il, le mettrait à l’abri des ses poursuivants. Il était en nage lorsqu’il se résolut à s’arrêter pour reprendre son souffle. Il se retourna et scruta les environs en prêtant une oreille attentive. Aucun bruit ne venait rompre le silence, hormis sa respiration qu’il ne parvenait pas à ralentir. Son cœur battait la chamade mais il se calma un peu en se rendant compte que personne n’était à ses trousses. Il prit alors le temps de réfléchir à la meilleure route à prendre. Il se dit que le mieux était de se diriger vers la rivière et que de là, il verrait s’il était possible de la traverser. Sur l’autre versant, il serait plus en sécurité. Il continua donc sa progression en direction du nord-est, qui lui semblait mener vers le torrent qu’on appelait la Rivière Turquoise, à cause de la couleur bleu vert de l’eau qui arrachait le limon aux glaciers où elle prenant sa source,. Il fut rapidement récompensé, car il perçut bientôt la rumeur des flots bondissant dans les rochers. Il pressa le pas, impatient qu’il était d’atteindre son objectif, point d’ancrage de la réussite de sa fuite.

En arrivant à proximité du torrent, Amibatah fut ébahi parle paysage d’une beauté à couper le souffle : le panorama qui s’offrait à ses yeux au-dessus de la mer de brouillard embrassait toute la chaîne de montagne qui reliait Tabargh à Manchi, tout au nord. Le panorama était ici unique et jamais il n’avait vu ainsi le territoire de Mortagh.
Il aperçut alors une petite ferme qui se trouvait de l’autre côté de la rivière, sur une petite plaine dégagée de tout arbre. Un peu de fumée s’échappait de la cheminée ; il y avait quelqu’un qui pourrait sans doute l’héberger et le mettre à l’abri de ses poursuivants. Cette pensée lui procura un immense espoir, qui lui permit de mesure l’intensité de son inquiétude qui n’avait cessé de croître depuis qu’il s’était réveillé.
Il décida pourtant de se montrer prudent et approcha l’habitation avec précaution. Lorsqu’il arriva au bord de la rivière, il vit qu’il y avait un passage à sec construit sans doute par la personne qui habitait de l’autre côté. Celui-ci avait constitué une réserve de bois sec sous un gros pin.
Il traversa le gué sans encombre, s’approcha de la maisonnette de rondins et s’accroupit pour observer sans être vu. Mais il fut aussitôt repéré par un gros chien-loup qui se mit à courir vers lui sans aboyer. Instinctivement, il se redressa et recula de quelques pas pour amorcer une retraite salvatrice, bien qu’il ne vît pas comment il pourrait échapper au molosse. Le chien se porta très vite à sa hauteur et contre toute attente, ne montra aucun signe de malveillance. Au contraire, il remua la queue et lui renifla les mains. Amibatah fourra ses mains dans sa toison douce et fournie et lui caressa la tête. Le chien se dirigea alors vers la chaumière, entraînant le garçon dans son sillage. A plusieurs reprises, la bête tourna la tête pour voir s’il le suivait et contourna la bâtisse pour aller vers l’entrée, dirigée au sud, en face de la vallée.

Amibatah vit alors le propriétaire des lieux installé au soleil le dos contre sa maison, en train de tailler un morceau de bois avec un couteau effilé. Il resta prudemment à quelques mètres et lança un timide : « Bonjour Monsieur ».
- Je vois que tu as fait connaissance avec ce brave Spark. Il t’avait repéré depuis quelques temps, mais j’ai préféré te laisser approcher par toi-même. Viens, approche, personne ne va te manger. Comment tu t’appelles et d’où viens-tu ?
L’homme, âgé d’une cinquantaine d’années lui semblait-il, avait un aspect sauvage, ses cheveux gris en bataille, le visage fin et buriné. Il hésita à raconter toute son histoire, car il ne savait pas encore à qui il avait affaire. Tout ce qu’il voulait, c’était un toit pour la nuit et une cachette qui le préserverait de ses poursuivants.
- Je m’appelle Amibatah, fils de Dennish, dit-il par habitude, je viens de Luzii, Monsieur.
- Et moi je suis Norwan, originaire de Timnis, et tu connais déjà Spark, répondit-il en désignant le chien qui s’était couché aux pieds de son maître et qui regardait le garçon de ses grands yeux marrons. Que fais-tu ici et que veux-tu, gamin ?
Amibatah réfléchit quelques instants puis déclara, sans mentir :
- Je vais à Dewaschen, mais comme je me suis perdu, je cherche un abri pour la nuit…
- Effectivement, ce n’est tout à fait la route pour Dewaschen. Tu as le diable aux trousses pour sortir ainsi des sentiers battus ? s’exclama Norwan sans rire, mais avec une petite lumière au fond des yeux…
- Si on veut, oui, lâcha le garçon dans un sourire.
-Viens, approche, tu veux boire et manger ? J’ai du pain et du jambon ; tu as l’air affamé et à bout de forces. Tu resteras ici cette nuit. Je te donnerai une paillasse près de la cheminée.
Et ils entrèrent dans la maison, suivis de Spark, qui fermait la marche, plein de bienveillance.

Pendant ce temps, Brady et Isilda avaient forcé leur allure en direction de la route, mais les cavaliers étaient trop rapides et gagnèrent rapidement sur eux. Ils s’encourageaient mutuellement pour échapper à leurs poursuivants, tout en choisissant des passages difficiles pour les chevaux. Soudain, ils se retrouvèrent dans un cul de sac et tous les cavaliers fondirent sur eux. Ils se trouvèrent bientôt entourés et cernés par la troupe. Le capitaine Zorn s’adressa à eux d’un ton péremptoire :
- Où se trouve votre compagnon Amibatah ? Dites-moi par où il est passé ?
Les deux compères se regardèrent d’un œil entendu et restèrent silencieux. Essoufflés et épuisés, ils n’avaient de toute façon plus la force de parler.
- Je répète ma question : par où est parti Amibatah ! répéta le capitaine d’un ton menaçant.
- On ne sait pas, nous nous sommes séparés vers midi. Il voulait retourner au village, mentit Isilda.
- Sornettes ! Vous seriez retournés avec lui. Dites-moi la vérité, tonna-t-il en menaçant Isilda de la pointe de son épée qu’il venait de dégainer.
- Ne lui faites rien, cria Brady, les yeux pleins de larmes et la voix plein de colère. Je vous dis que nous ne savons pas. Il a continué à travers bois, c’est tout ce que nous savons ! Maintenant laissez-nous repartir.
- Ne croyez pas vous tirer à si bon compte ! Vous serez nos prisonniers jusqu’à ce que nous le trouvions, même si vous deviez passer votre vie dans les geôles du Château de Tabargh.
Puis, s’adressant à deux de ses hommes, il donna promptement ses ordres: « Liez-leur les mains et prenez-les en croupe. Dragor, venez avec moi, ainsi que vous trois, ordonna-t-il en désignant trois cavaliers, nous partons à sa recherche. Revenons sur nos pas et nous trouverons sa trace. Quant aux autres, emmenez les prisonniers à l’abri au pied de la falaise et montez le campement. Zalafir nous y rejoindra. Nous reviendrons avant la nuit avec le garçon, quoiqu’il en coûte ».
Le groupe des quatre cavaliers s’éloigna rapidement en direction de l’est, tandis que les deux compères se faisaient lier les poignets et jucher en croupe sur les chevaux de deux soldats à l’allure menaçante. Déjà l’après-midi tirait à sa fin et les ombres s’allongeaient dans la forêt.

14. Intrigues à la cour

Durant ce temps, la cour de Bargarn chuchotait plus qu’à l’envi sur les agissements du roi autour de certaines femmes du château, et de sa relation avec la belle et mystérieuse Xénia, reine incontestable, mais délaissé par son époux. On racontait dans les cuisines et dans certaines tavernes pas toujours recommandables que son caractère colérique et dominateur avait complètement éteint les ardeurs de sa femme, qui s’était terrée dans une autre aile du château, pour se protéger de sa violence. Les bonnes et les valets savaient beaucoup de choses sur les intrigues royales, et cela donnait lieu à de vives discussions échangées en catimini, afin d’échapper à d’éventuels espions.

En fait, il en existait bel et bien un espion pour le compte du roi, et peut-être même plusieurs si ça se trouvait… La méfiance et la suspicion étaient bien entretenues parmi les sujets, surtout à propos d’un personnage mystérieux qu’on appelait l’alchimiste. Ce petit personnage, recroquevillé sur lui-même, tout le monde le connaissait, mais rares était ceux qui le voyaient. Octarius était un vieil homme sans âge, une ombre qui se faufilait entre les couloirs pour échapper aux regards, à l’inverse du Chambellan Aménodon, merveilleux paon devant ces dames. Tous deux se détestaient cordialement et évitaient de s’adresser la parole, dans la mesure du possible. Une méfiance réciproque les animait, que le roi savait habilement entretenir. Entre ces trois hommes se jouait une véritable partie de günn, ce jeu de position sur échiquier, très populaire dans les pays de montagne. Bargarn était et demeurait le principal marionnettiste de cette joute pour le pouvoir, mais ses deux hommes de main nourrissaient des ambitions dont il n’était pas dupe. Pourtant il se trompait en croyant voir clair dans leur jeu…

L’alchimiste vivait dans une grande pièce froide et ventée, située dans l’aile nord du château; elle était attenante aux appartements royaux et les salles royales qui se trouvaient au centre du château. Son atelier, c’est ainsi qu’il convenait d’appeler son antre, occupait la pièce principale ; sa grande table de travail faite d’un lourd plateau de bois massif et bien patiné, était habituellement recouverte d’une quantité phénoménale de fioles, de manuscrits, d’épices, et de petits rongeurs venaient grignoter en toute impunité les restes des repas de l’homme de céans. Il possédait également une chambrette attenante, qui renfermait tous ses trésors et ses secrets, des grimoires occultes, des gemmes parmi les plus précieuses qui soient, et des instruments rituels qui auraient inquiété plus d’un visiteur, s’il en avait jamais eu.
Il possédait une troisième pièce, plus petite dotée d’une toute petite fenêtre en forme de fente, qui lui servait de dépôt. Il y avait aussi installé une couche, toute simple, qu’il utilisait de temps en temps pour vivre certaines expériences secrètes à l’abri des regards indiscrets.
L’Alchimiste, de par ses connaissances étendues sur la pharmacopée, les essences, les potions, était devenu le principal médecin de Bargarn. Il savait trouver le remède lorsqu’il attrapait froid, ou que la fièvre lui dévorait le corps après un coup sang ou une grosse colère dont il avait le monopole. Il n’était pas le roi pour rien !

Un petit arrangement secret les maintenaient l’un à l’autre. Bargan avait demandé à Octarius d’administrer une potion à Wilbrun qu’il ne voulait pas voir s’asseoir sur le trône du pouvoir, une potion pour le rendre malingre et chétif. Et c’est ce qu’Octarius avait fait en obtenant la promesse du roi de ne pas dévoiler qu’il était un adepte du Gamdza. Le roi l’avait surpris dans sa chambre secrète alors qu’il était « en voyage » dans le corps d’un rat. Si cela venait à se savoir, il risquait le bûcher sous la vindicte populaire. Bargarn le tenait par les couilles, et il usait de ce fait en lui demandant des informations qu’il allait glaner sous la forme d’un rat, ou parfois d’un écureuil qu’il avait apprivoisé. Octarius allait alors espionner les nobles ou les invités de la cour à travers les conduits des égouts et des canalisations d’air qui émaillaient toutes les salles du château en un véritable labyrinthe.

L’alchimiste donnait à Wilbrun chaque mois une tasse de potion « guérissante », que celui-ci venait boire depuis qu’il avait l’âge de six ans ; celle-ci contenait des essences spéciales qui mettaient Wilburn constamment en proie aux maladies et autres infections, ce qui justifiait d’autant plus les interventions médicamenteuses du « médecin ». Le fils aîné du roi et de la reine ne serait jamais roi, il était trop chétif. L’idée de le faire périr, par « inadvertance » lui avait une fois traversé l’esprit, mais il avait aussitôt repoussé cette idée de son esprit, car il n’avait pas l’âme d’un assassin d’enfants. Il pouvait se montrer implacable avec ses ennemis, mais jamais il ne s’en prendrait à un enfant. Plus tard, on ne sait jamais, Wilburn pourrait être utile à ses ambitions. Mais son choix s’était porté plutôt sur Aktorn comme successeur du roi. Il en avait déjà la vaillance et la détermination… et il observait avec grand intérêt l’évolution du jeune prince. Il voyait en lui le futur monarque du royaume et était prêt à tout pour voir Aktorn monter sur le trône. Mais il n’avait pas encore eu l’occasion d’avoir une réelle influence sur Aktorn, puisqu’aucune circonstance ne s’était jusqu’alors présentée pour avoir un moment en privé avec ce jeune homme impétueux.

Bargarn lui donna cette occasion sans qu’il eût à se démener pour mettre un plan à exécution. Profitant de ce qu’une partie de la troupe fut partie avec Zorn et Aktorn, Bargarn fit appeler Octarius en ses appartements, et après avoir pris de ses nouvelles, il s’adressa à lui en ces termes, de façon péremptoire :
- Maître Octarius, ce n’est pas un secret entre nous que vous pratiquez à vos heures la magie des animaux. Vous savez aussi que je peux signer votre arrêt de mort si je divulgue aux grands prêtres que vous usez de votre pouvoir à toute occasion.
- Vous avez raison, Majesté, mais vous savez aussi que je peux dévoiler le fait que vous me demandez d’écouter et d’espionner vos ennemis comme vos amis. Et comme vous savez très bien comment je m’y prends, cela fait de vous mon complice.
- Maître Alchimiste, pour ma part, je ne risque pas grand-chose comparé à vous… Mais vous avez raison sur un point : nos intérêts sont liés, et nous avons tout bénéfice à nous allier.
- J’aime mieux ce ton, car je n’aimerais vraiment pas finir grillé sur un bûcher que vous auriez allumé de vos mains. Je peux encore vous rendre des services inestimables, alors épargnez-moi vos menaces…
L’attitude à la limite de la défiance avec irrité le vieux roi, mais celui-ci ne daigna pas répondre à la provocation. Il enchaîna donc :
- Etes-vous assez qualifié en magie Gamdza pour pouvoir enseigner ses principes essentiels à quiconque ?
- Certes, je maîtrise tous les aspects de cette magie des animaux, dit-il en baissant la voix et surtout en évitant de prononcer le nom de Gamdza en ces lieux. Sachez que j’ai atteint un niveau de connaissance supérieur qui fait de moi un maître en la matière…
- Par exemple, vous pourriez m’enseigner à me transformer en loup ou en tigre ?
- Non Majesté, c’est totalement impossible pour deux raisons ; la première est qu’il est extrêmement difficile et dangereux d’habiter des fauves ou des prédateurs évolués comme ces deux carnassiers ; la seconde est que vous êtes bien trop âgé pour former votre esprit à ce type particulier de voyage. Vous risqueriez de perdre l’esprit, si ce n’est la vie. Il faut impérativement commencer très jeune et s’entraîner quotidiennement. Et au bout du compte, seuls quelques-uns parmi les plus doués arrivent à des résultats concluants.
- Mais qu’en serait-il s’il s’agissait d’un jeune homme comme Aktorn ?
Le cœur d’Octarius se mit à battre plus fort, mais il laissa prudemment le roi venir sur son terrain. Il commença à se délecter.
- Voyez-vous, enchaîna le roi, je pense que le prince Aktorn doit être équipé de toutes sortes de savoirs s’il veut faire sa place un jour, dans ce monde incertain. Un jour, je ne serai plus là, et il devra se débrouiller tout seul pour participer au gouvernement du royaume. Je souhaite lui donner tous les enseignements pouvant se révéler utiles, l’art de la guerre et du cheval auprès de Gremlyn, de la diplomatie et du Protocole auprès du Grand Chambellan… Alors pourquoi ne prendrait-il pas des leçons auprès de vous ? Il sera votre élève. Je compte sur vous pour en faire un érudit dans la pharmacopée et la magie des animaux. Est-ce entendu ?

Octarius réfléchissait à toute vitesse. La proposition du roi, qui sonnait plutôt comme un ordre, était tellement alléchante qu’elle cachait sûrement un piège ou une contrepartie néfaste. Sur le moment, il n’en vit pas. Alors il commença à négocier :
- Cela me demandera beaucoup de temps et d’énergie, et il n’est pas sûr qu’il arrive à entrer dans l’Entre-Deux-Mondes, la porte permettant à l’esprit de voyager. Je propose donc de former plusieurs élèves à des degrés divers ; ainsi cela passera pour une démarche plus anodine aux yeux des gens de la cour si cela est annoncé de façon officielle. Nous pourrions faire savoir que je formerai quatre jeunes gens de la cour, âgés entre douze et seize ans, aux techniques de la guérison et de la médecine par les plantes. Naturellement, Aktorn aura droit tout à fait naturellement à des leçons particulières dans mes appartements.
- Très bonne idée, lança Bargarn. Je pense que Shanon pourra figurer sur la liste ; je vous laisse le soin de choisir vos futurs élèves. Qu’en dites-vous ?
- Vos désirs sont des ordres, lâcha prudemment Octarius pour ne pas montrer trop d’enthousiasme aux volontés du monarque. En fait, il n’aimait pas se faire ainsi commander. Il poursuivit avec une avidité peu feinte :
- Avez-vous aussi décidé d’une rémunération en compensation de toute cette peine ?
- Ne vous faites pas d’inquiétude pour cela, je vous payerai suffisamment ; chaque semaine, il y aura une bourse d’or pour vous. Et si Aktorn devient un bon élève, il y aurait une récompense supplémentaire.
- Je ferai tout mon possible pour faire de lui un serviteur respectueux de cette tradition secrète, et lui enseignerai toutes les conduites de prudence pour éviter que cela se sache, confia Octarius en se frottant les mains.

Pendant ce temps, le Grand Chambellan tournait en rond comme un lion dans sa cage. Il ne cessait de penser à la reine, la belle Xénia, qui avait accepté de devenir son allié. Il savait des choses que la plupart ignorait, mais que beaucoup de gens à la cour subodoraient. Le roi n’avait pas honoré la couche de sa femme depuis de nombreuses années, et il avait chargé Aménodon de lui trouver de naïves et rondelettes servantes pour assouvir ses instincts animaux. Au passage, il se servait lui-même avant, pour « préparer » ces jeunes femmes à s’offrir au roi. Il avait des rabatteurs qui connaissaient les goûts de Bargarn et lui ramenaient de jeunes jouvencelles qui finissaient dans la couche du roi. C’était son plus grand plaisir que de déflorer ces jeunes pucelles qui n’aspiraient qu’à cela, servies par l’homme attentionné et expert qu’il était dans l’art de la jouissance ; mais il aimait aussi les femmes de haute classe, celles difficiles à chasser, celles qu’il ne verrait jamais plus une fois leur idylle consommée. Quelques donzelles venues de domaines voisins avaient trompé leur époux avec le beau Grand Chambellan, et il s’enorgueillissait.

Le roi avait une vie sexuelle secrète, et plutôt active ; il ne s’attachait à aucune de ces jeunes femmes qu’il consommait sans considération ; parfois, Aménodon le savait pertinemment, il usait de violence envers ses amantes, surtout aux alentours de la pleine lune, quand ses instincts animaux excitaient ses sens et sa soif de brutalité. Une fois, il avait même dû amener chez l’alchimiste une jeune servante dans un d’état physique et psychique à faire peur pour la faire soigner ; cela lui avait coûté de faire appel à cet odieux ennemi, qui était capable de fourrer son nez partout, et qui, sur le coup, s’était montré triomphant d’avoir pu arranger ses affaires et celles du roi. Puis on n’avait plus entendu plus parler d’elle. Personne n’était venu demander de ses nouvelles ou n’avait signalé sa disparition. Ceci était demeuré un mystère pour Aménodon.

La personne qui occupait le plus son esprit, c’était Xénia, la belle délaissée. Il sentait dans son intuition que le marché qu’ils avaient conclu ensemble les avait rapprochés, enfin, l’espérait-il, car elle avait accepté du bout des lèvres le rôle qu’il avait assigné à Wilburn dans sa stratégie de conquête du pouvoir. En vertu du Protocole, Wilburn sera le prince héritier du royaume à la mort du roi, quoi que fasse Bargan. Elle se devait de le préparer à régner, en dépit du peu de bonne volonté que mettait Bargarn à l’aider à accomplir cette tâche. Il fera respecter le Protocole, quoiqu’il arrive. Aménodon pensait aussi au devenir du Royaume, et à la paix qui résulterait d’une intronisation protocolaire. Il n’était pas un homme de guerre. Définitivement pas. Mais avide de conquêtes, sans aucun doute ! Une alliance avec Phénycia serait profitable au commerce, à l’abondance, et à la bonne chaire. Il lui arrivait d’en saliver en imaginant ses plans voir le jour.
Il se résolut donc à travailler la reine au corps, si on pouvait dire, pour consolider cette alliance et mettre au point les détails de ce projet avec elle. Il devait lui parler de sa stratégie, et initier une mécanique de prise du pouvoir de façon douce, mais non moins déterminante. Pour cela, ils avaient besoin l’un de l’autre… du moins en était-il persuadé.

Il alla donc voir la reine, en prenant soin de se montrer dans ses plus beaux atours : une grande tunique de soie rouge ornée de peau de renard des neiges, des chausses faites de velours noir, et une toque assortie ornée d’un joyau sur son front firent l’affaire. Il se parfuma également avec une préparation spéciale qui avait pour vertu d’augmenter son pouvoir de séduction. Lorsqu’il frappa à sa porte, Aménodon était concentré sur son objectif et se sentait en pleine possession de ses moyens.

Ce fut sa servante Eméride, sa suivante favorite, qui lui ouvrit, et elle lui barra le passage avant de l’annoncer :
- C’est Messire Aménodon, ô ma Reine. Dois-je le faire entrer, dit-elle d’un ton peu accueillant !
- Oui, faites donc entrer ce cher Messire Aménodon, Mademoiselle Eméride, nous devons discuter entre amis. Et laissez-nous donc. Profite-en pour aller voir ce que fait Wilburn et amène-le ici.
Aménodon ne s’attendait pas à voir la reine si bien disposée à son égard. Lorsqu’il entra dans son salon, elle vint à sa rencontre. Elle lui prit chaleureusement les mains et l’invita à prendre place sur un fauteuil placé à côté du sien. Il fut ébloui encore une fois par sa grâce et son charme, et se demanda si le parfum de jasmin qui habillait sa peau avait des vertus comparables aux fragrances qu’il avait choisies pour cette occasion. Elle était habillée d’une robe bleu pâle qui faisait ressortir la couleur caramel de sa peau et ses cheveux noués en élégantes tresses qui formaient un chignon savamment arrangé.
- Prenez-vous une tasse de liqueur d’abricot, vous savez, celle qui vient de la cité phényciane ?
- Bien volontiers, votre Majesté. Boirez-vous avec moi ?
- Bien sûr ! Dites-moi ce qui vous amène, dit-elle en servant le breuvage dans deux tasses de porcelaine fine.
- Je souhaiterai savoir si vous avez réfléchi à notre discussion de l’autre jour. Il faut assurer l’avenir du royaume et vous avez un rôle à jouer… lança-t-il en préambule.
- Justement, Messire, j’ai longuement réfléchi à votre histoire, et j’en suis venue à la conclusion que votre vision était excellente ; je m’en remets à vous en toute confiance. Dites-moi ce que nous devons faire !
Aménodon n’en crut pas ses oreilles et exulta intérieurement. Il regarda la reine droit dans les yeux pendant un long instant, tout en réfléchissant à ce qu’il allait dire.
- Tout d’abord, dit-il, il convient de préparer Wilburn à son destin. Pour cela, je me chargerai de son éducation politique. C’est un gars intelligent et plein de finesse. Il sera un fin négociateur. De votre côté, il faut que vous créiez une alliance solide avec Phénycia, afin d’asseoir le royaume sur une base économique plus solide que maintenant. Si le royaume est riche, les sujets le sont aussi et si tout le monde y perçoit ses intérêts, Tabargh sera riche et puissante. Voyez-vous les avantages que vous auriez à agir de la sorte ?
- Parfaitement, Messire Aménodon, si le royaume est florissant, les commerçants et les artisans viendront de partout pour faire des affaires et ainsi la stabilité sera garantie. Nous ne voulons pas d’un royaume agité par les guerres et les dissensions ; nous sommes d’accord sur ce point, n’est-ce pas, Messire ?
- Absolument, je crois que nous partageons les mêmes valeurs et la même vision. Nous devons unir nos forces. Avez-vous une idée pour accroître nos liens avec la citée phényciane ? Vous avez conservé des liens avec vos racines, j’imagine.
- J’ai quitté Phénycia lorsque j’avais dix-sept ans et je n’y suis retournée que deux fois depuis, à chaque fois pour le décès de mes parents. Mais j’ai conservé des liens excellents avec mon oncle Néméor, le chef de la guilde des marchands. Nous nous écrivons régulièrement. Je suis très attachée à lui. Néméor était le jeune frère de mon père et maintenant, il jouit d’une position très en vue dans toute la baie de Phénycia. Si j’ai bien compris, c’est lui qui régule tout le commerce maritime de la région. Que devrais-je faire selon vous ?
- On ne peut pas rêver mieux que cela ! Est-ce que Néméor a des enfants ?
- Oui, il a quatre enfants, Galrud est le fils aîné, il doit avoir vingt-huit ans, et trois filles âgées de vingt-cinq ans, vingt ans et seize pour la cadette.
-Excellent ! Vous pourriez peut-être proposer une alliance par mariage à votre oncle et lui proposer de faire du commerce avec le royaume. Comment s’appelle cette jeune fille ?
- Elle s’appelle Samatha.
- Je vous propose de planifier un voyage à Phénycia pour aller voir votre famille et de présenter votre projet à votre oncle Néméor. Qu’en pensez-vous ?
- Oui, cela me paraît une excellente idée ? Mais je ne sais pas ce qu’en dira mon époux ; je crains qu’il rechigne à me laisser partir toute seule… Et je ne sais pas si je pourrai me montrer à la hauteur de cette mission, dit-elle d’un ton qu’elle ne voulait pas si modeste.
- Vous pouvez très bien trouver un prétexte familial pour rendre une visite à votre oncle, et vous pourriez suggérer au roi que le Chambellan vous accompagne. Je saurai vous guider dans vos tractations et vos démarches commerciales.
- Vous feriez cela pour moi, Aménodon ? Rien ne vous y oblige.
- Ce sera pour moi un honneur et un plaisir. Et cela fait longtemps que je n’ai pas revu la cité phényciane où j’ai fait mes études de commerce. Je me demande comment la ville a évolué depuis toutes ces années.
- Alors l’affaire est entendue. Quand partons-nous ?
- Je me réjouis de votre décision, Majesté. Je propose que nous partions à la fin des récoltes, d’ici trois à quatre semaines. Le climat sera plus agréable que maintenant, car il y fait encore très chaud.
A ce moment, Eméride revint accompagnée de Wilbrun, qui était noblement vêtu d’une veste de velours vert. Bien peigné et propre sur sa personne, Wilburn parut sur le pas de la porte ; une aura mêlée de fragilité et de grandeur émanait de lui.
- Mère, vous m’avez fait mander et je suis là.
- Entre Wilburn. Je suis là avec Messire Aménodon et nous voudrions te parler.
Il s’approcha à pas légers et vint serrer la main du Grand Chambellan.
- Mon garçon, je suis content de te voir. Comment va ta santé en ce moment ?
- Je vais bien ces derniers temps, Messire, mais je manque d’appétit et je suis toujours un peu faible. Les remèdes d’Octarius n’ont que peu d’effet. J’ai toujours été de constitution fragile, voyez-vous, et je m’en accommode avec le temps.
Aménodon remarqua sa façon précieuse et riche de s’exprimer, qui tranchait avec le langage parfois cru de ses deux frères. Il avait le nez proéminent de son père, et la beauté de sa mère, qui prouvaient son essence royale ; son teint, par contre, était pâle et diaphane, presque bleu.
- Wilburn, je t’annonce que nous allons commencer ton éducation de prince héritier et je vais être ton professeur de politique et d’économie. Je t’enseignerai notamment les subtilités du Protocole, car un jour viendra où c’est toi qui t’assiéras sur le trône.
- Moi ? Vraiment ? s’étonna le jeune homme. Je ne suis pas assez fort.
- Tu n’as pas besoin d’être fort pour être roi, mais tu devras être bien instruit et savoir t’entourer de conseillers avisés. Pour le reste, tu verras que tout ira bien, car tu possèdes plein de qualités qui demandent à s’épanouir.
- C’est vrai ? Je le crois aussi, mais je ne suis pas un guerrier comme mes frères.
- Tu apprendras qu’un royaume ne se dirige pas seulement avec une épée, mais aussi avec des alliances et des accords commerciaux.
- C’est vrai, Mère ? Je vais devenir roi un jour ? J’ai toujours pensé que cela pourrait m’arriver, mais ma santé m’interdisait de l’espérer. Tu crois que c’est possible ?
- Bien sûr, mon trésor, nous sommes là pour faire respecter le Protocole et un jour, tu seras roi ; je serai là à tes côtés et je serai fier de toi.
Wilburn se redressa, balança ses épaules, leva le menton et déclara :
- Quand je serai roi, j’exigerai que tout le monde fasse pousser des fleurs dans son jardin, afin que le royaume soit une terre fleurie. Et personne ne pourra discuter ces ordres !
Les deux adultes partirent d’un grand éclat de rire en entendant Wilbrun s’exprimer avec autant de conviction et de naïveté. Le regard complice qu’ils échangèrent alors leur complicité autour de ce projet exaltant, qui sonnait si juste à leur entendement.

Le parchemin des Terres Connues

Le parchemin des Terres Connues
Le royaume de Morthag

Tabargh

Tabargh
Le château de Tabargh pourrait ressembler à cela

Timnis

Timnis
Timnis, la Cité du savoir esothérique

Phénycia

Phénycia
La riche Cité phényciane

La Rivière d'Emeraude

La Rivière d'Emeraude
"La région des cascades constituait un écrin de végétation pour toutes sortes d’animaux qui nichaient dans les souches, s’abreuvaient dans le petit lagon qui s’étalait en contrebas et se nourrissaient de la végétation grasse et abondante." (Chapitre 4, Sur le sentier de Lassar)

Sur le chemin de Lassar

Sur le chemin de Lassar
La Rivière d'Emeraude avant les cascades

L'orage sur Luzii

L'orage sur Luzii
Le calme après la tempête

Le village de Luzii

Le village de Luzii
La place de crémation vue depuis le promontoire (Chapitre 7, Les derniers hommages)