En arrivant en vue du village dans le village à la suite de Zorn, de Farzog et Wilfried, Aktorn, qui fermait la marche, n’en menait pas large. Mille pensées se bousculaient dans sa tête. Il repensait à ses cours de tir à l’arc et d’épée pour se donner confiance. Il avait fait de bons progrès dans le maniement de ses armes, mais son inexpérience faisait de lui une cible assez facile. Sauf qu’il se trouvait dans le groupe de Zorn, le capitaine dur et respecté, et de Farzog, le mystérieux perviche, qui avait débarqué par surprise, à l’aube. Il ressentit tout à coup une vague de reconnaissance envers Wilfried, son compagnon de voyage ; ces trois jours qui lui avaient paru durer toute une semaine, car tant de choses s’étaient passées. Il se disait qu’il devait avoir les mêmes appréhensions que lui. La peur. La Peur de mourir. Elle était précisément sur le point de le submerger. Son estomac était noué, ses jambes tremblaient, et sa mâchoire était serrée. Il respira profondément et son esprit se calma un peu. Il ouvrit alors véritablement les yeux et observa ce qui se passait autour de lui.
Les villageois commençaient à sortir des maisons pour les regarder passer. Un frisson lui traversa le dos. Son regard se porta sur l’avant de la colonne ; il vit Zorn se retourner pour demander à Farzog d’un regard s’il s’agissait bien de la maison du jeune garçon qu’ils recherchaient. Le magicien indiqua du doigt la maison qui faisait l’angle avec une ruelle qui montait vers le nord du village. Zorn continua à s’en approcher puis fit halte près d’une barrière servant à attacher les chevaux. Farzog le rejoignit et ils descendirent de cheval. Après s’être discrètement concertés, le capitaine se dirigea vers la maison et frappa fermement à la porte. Le magicien se tenait à courte distance et observa la scène en se tenant sur ses gardes.
La porte s’ouvrit, laissant apparaître un homme d’une cinquantaine d’années, à la barbe et aux cheveux hirsutes. Aktorn s’était approché assez pour entendre ce qui se disait et avait stoppé sa monture à une dizaine de pas de la demeure en bois, plutôt modeste, mais solidement conçue. L’homme ne sembla pas marquer de surprise, mais il barra l’entrée de son bras solide.
- Tu es bien Dennish ? demanda Zorn d’une voix ferme.
- Que lui voulez-vous ? répliqua aussitôt le propriétaire des lieux.
- Où est ton fils ? Je veux le voir immédiatement !
- Puis-je savoir ce que vous lui voulez ? déclara-t-il sur un ton qui visiblement agaça le capitaine. A tel point qu’il haussa le ton au faisant un pas en arrière pour porter la main à la garde de son sabre.
-Va chercher ton fils, tout de suite, ou tu vas le regretter, paysan!
- J’ai deux fils, et ils sont tous les deux sortis. Partez maintenant !
Les deux hommes se toisèrent du regard pendant quelques secondes, puis jeta un regard à la ronde, comme pour laisser à Dennish le temps de se rendre compte de la situation. En effet, les trois rues qui débouchaient sur la petite place étaient chacune gardées par deux cavaliers en armes. L’endroit était encerclé, la situation n’était pas à son avantage. Son visage buriné devint soudain blême, mais il campa sur ses positions en serrant plus fortement la porte qu’il maintenait entrouverte de sa main droite.
Zorn fit un signe aux deux cavaliers les plus proches qui descendirent de cheval et s’avancèrent vers la maison.
- Je veux entrer pour vérifier tes dires, paysan. Laisse-moi entrer !
- Vous ne passerez pas, Monsieur le militaire ! dit-il en reculant d’un pas pour fermer la porte. Zorn s’avança aussitôt pour bloquer la porte de son pied, comme s’il avait anticipé cette action. Il pénétra de force dans la maison avec l’aide des deux hommes venus en renfort. Tous trois s’engouffrèrent dans la demeure et la mirent sens dessus-dessous. On entendit les protestations de Dennish dans un premier temps, puis un cri de douleur, suivit d’un silence. Quand les soldats ressortirent, ils traînaient un jeune homme qui se débattait comme un beau diable.
Zorn sortit en empoignant Dennish par le bras qu’il avait tordu dans son dos, le forçant à avancer en dehors de la maison. Une dague était pointée sur la gorge du jeune homme.
- Ce n’est pas celui que nous cherchons, cria le capitaine. Celui-ci, c’est Gilmur, ton fils aîné. Nous cherchons ton fils cadet, qui répond au nom d’Amibatah. Où est-il? Dis-le-moi !
- Il est parti. Vous arrivez trop tard ! Lâcha-t-il sous le coup de la douleur.
- Où est-il parti ? Parle !
- Je ne sais pas où il est, vous comprenez ? Relâchez-moi maintenant ! Loin de lâcher son prisonnier, Zorn resserra sa prise et lui murmura à l’oreille : « Ton fils t’aidera à parler. Il va m’être très utile pour délier ta langue… » Il fit un signe aux deux soldats qui ramenèrent Gilmur et par une clé habile, il força Dennish à se mettre à genoux.
- Où est ton fils cadet ? Où est-il ? hurla-t-il dans ses oreilles.
Dennish tressaillit, mais se tordit aussitôt de douleur car Zorn avait encore resserré son étreinte et le forçait à ployer le corps jusqu’à ce que sa tête s’écrase sur le sol.
- Il est peut-être parti vers Lassar… se hasarda-t-il dans un murmure.
- Tu mens ! Mais tu vas parler, je te le dis. Ou tu choisis de me donner les réponses que je veux, ou je tranche la main de ton fils …
- Arrêtez cela ! cria Dennish en essayant de se dégager de son étreinte. Je ne sais pas où il se trouve. Je vous le jure. Il est parti ce matin de bonne heure…
Zorn l’envoya valser sur le chemin de terre. Il porta un regard plein de fureur sur cet homme qui tentait de lui résister.
Il se tourna ensuite vers le jeune homme fermement maintenu par les deux guerriers et lui saisit la main droite. Son sabre émit un son cristallin quand il le tira de son fourreau.
- Maintenant, tu vas me dire où tu le caches ! Ou c’est la main de ton fils que j’apporterai à mon roi. » Farzog, qui assistait à la scène à quelques mètres de là, se rapprocha pour accentuer la pression exercée par le capitaine sur le père déjà en fâcheuse posture.
- Je vous dis la vérité! Je ne sais pas où il est parti !
- Je ne te crois pas. Parle, je compte jusqu’à trois ! Tu sais forcément où il a voulu se rendre. Alors dis-le-moi ! UN. Farzog empoigna le bras de Guilmur et le tint ferment devant l’arme étincelante de Zorn.
Dennish, agenouillé sur le sol, secouait la tête en soupirant de désespoir. DEUX. Zorn présenta son sabre sur le poignet de Gilmur. Celui-ci tremblait de tout son corps et roulait des yeux effarés qui fixaient le sabre tranchant.
- Noooon ! Vous ne pouvez pas faire cela. C’est un gamin, il n’y est pour rien. Relâchez-le !
TROIS.
- Tu as raison. C’est toi qui me caches les informations. C’est donc à toi de payer…
Zorn pivota rapidement sur ses pieds et fit un moulinet avec son sabre. Au même moment, Dennish plongea aux pieds du capitaine pour tenter de le déséquilibrer, mais il ne put parer le coup. La lame acérée lui trancha net l’avant bras gauche et le sang se mit à jaillir. Zorn voulut achever le travail et lui envoya un violent coup de pied dans les côtes. Dennish roula sur le côté et Zorn s’empara du bras qu’il avait tranché et le brandit en signe de victoire.
Soudain, son visage se crispa et ses bras se tétanisèrent. Il lâcha son sabre, puis le bras de Dennish et s’écroula sur les genoux en se tenant la poitrine. Farzog fut aussitôt sur le qui-vive ; il lâcha le jeune Gilmur et scruta les environs en tendant la paume de ses mains dans toutes les directions. Il n’eut pas à chercher longtemps, car une douleur fulgurante lui enserra soudain le cœur. Il identifia la source et put juste à temps bloquer l’énergie de couleur bleu métallique qui provenait d’un perviche, perché sur un toit qui surplombait la place. Zalafir, car c’était lui qui s’interposait dans ce combat inégal, tenait de la main gauche son bâton sacré de magicien, sculpté et surmonté d’un cristal de roche, et de sa main droite, il projetait son art. Farzog lutta contre cette force glaciale et déploya un bouclier dont les fréquences pourpres réussirent à freiner l’impact de l’attaque. Les deux puissances s’affrontèrent et s’équilibrèrent. Le temps demeura comme suspendu, sur le point de se déformer.
Puis tout s’arrêta d’un coup. Zalafir s’écroula au sol, pris de petits tremblements, et tout le monde s’écarta prudemment de lui. Zorn commençait à se remettre d’aplomb et s’approcha de son acolyte. D’un regard, il constata que le perviche avait disparu, et que Dennish était en train de se précipiter chez lui en tenant son moignon entouré de sa chemise qui faisait office de garrot.
Zalafir rouvrit alors les yeux et déploya aussitôt sa vigilance. Les habitants, armés de faux et de bâtons, s’étaient rassemblés tout autour de la place, forçant les cavaliers à se replier.
- Tous en selle, cria le capitaine Zorn, on quitte les lieux immédiatement !
A peine étaient-ils en selle que les villageois fondirent sur eux, blessant à l’épaule un cavalier qui avait un peu trop tardé et Zorn fut touché à la jambe par un violent coup de fléau en bambou qui lui brisa net le tibia. La petite troupe, entourant le jeune prince dont le visage était complètement livide et son écuyer qui n’en menait non plus pas large, s’enfuit au galop et s’enfonça dans le sentier qui redescendait dans la vallée par le sud.
Postés en embuscade sur le promontoire dominant le village, Amibatah et ses deux amis avaient regardé avec horreur la scène qui venait de se dérouler sous leurs yeux effarés. Complètement en état de choc, les enfants s’étaient agrippés l’un à l’autre en assistant à la brutalité de ces hommes exercées sur leurs proches. La colère d’Amibatah explosait dans ses entrailles et luttait avec sa peur devant cet acte de violence. Il avait compris qu’il était devenu la cible des hommes de Tabargh, mais il ne comprenait pas pourquoi les sbires du roi cherchaient à lui nuire. Partagé entre un violent désir de vengeance et l’instinct de survie, il avait opté pour la prudence qu’il associa du coup à de la lâcheté.
Ses deux compagnons, Brady et Isilda, complètement choqués par la scène qui se déroulait à quelques centaines de pas de leur cachette, gardaient pourtant leur sang-froid pour protéger leur ami et l’empêcher de se dévoiler. Ils avaient vu Amibatah se mettre à trembler et commencer à perdre la raison ; ils avaient alors chacun saisi un bras de leur ami et lui avaient entouré la tête pour l’empêcher de continuer à regarder ces actes d’exaction. Mais ce dernier, sans pour autant les repousser, s’était dégagé pour observer ce qui se passait : son frère menacé de se faire trancher le bras, son père violemment pris à parti et qui résistait pour le protéger, lui, l’enfant bâtard. Les paroles qu’il n’avait pas voulu entendre ce matin lui revinrent à l’esprit avec une précision incroyable : « Ta mère et moi, nous avons pardonné le crime, si abominable soit-il, et nous t’avons accueilli dans notre famille, dans ce monde, et nous t’avons donné le seul vrai bien qui compte en ce monde cruel : l’amour d’un père et d’une mère ! » Ma mère est morte, mais mon père est de mon côté, se dit-il. Et il se bat encore pour moi ; il lutte avec fierté, par amour pour moi. « Mon amour pour toi ne pourra jamais changer… Nous portons dorénavant ensemble ce terrible secret, juste toi et moi, tu entends, et ceci nous lie encore plus profondément l’un à l’autre, pour toute la vie ! »
Quel destin le liait à ces hommes … quelle faute avait-il commise pour que le sort se déchaîne aujourd’hui contre sa famille ? Tout était confus, incompréhensible, injuste, inacceptable, irréparable, irréversible, intolérable, inoubliable, impardonnable, insupportable.
D’où ils étaient, ils pouvaient voir et entendre tout ce qui se passait et à tout moment, ils risquaient d’être aperçus… la peur le secoua au plus profond de ses tripes et le sang quitta son cerveau ; un frisson glacé lui hérissa chaque poil de son corps qui se figea littéralement.
Alors qu’il assistait, complètement impuissant, au massacre probable et prévisible de sa famille, ne sachant plus quels étaient les liens véritables, il vit soudain Zalafir apparaître sur le toit de sa maison et ressentit immédiatement un sentiment de soulagement. Il sentit vibrer dans sa chair le courroux qui animait l’âme du perviche qui les avait tous bénis la veille, lors de la cérémonie. Ses amis, apparemment, ne l’avaient pas encore aperçu, mais lui, ressentit la vibration qui émana de Zalafir, bleue et froide comme de l’acier et soudain, une décharge subtile mais fulgurante fendit l’espace jaillissant de la main du magicien pour venir frapper le capitaine en pleine poitrine. Il crut même sentir le cœur du soldat se crisper sous le coup puissant qui se déversait sur cet homme implacable, qui paraissait, quelques instants plus tôt, invulnérable et impitoyable. Un goût piquant et métallique envahit son gosier tendu et il ressentit nettement la nature de la magie que le budze déclenchait sur le tortionnaire, lequel s’écroula, terrassé par ce torrent d’énergie.
Puis il vit l’acolyte du soldat, qui était resté en retrait, déployer une onde destinée à faire obstacle au champ de force qui venait de s’abattre sur le groupe. Le bouclier du perviche était d’une toute autre nature ; l’aura qu’il créa autour du groupe était plutôt violette et brûlante, et avait pour ainsi dire un goût amer. C’est en tout cas de cette façon qu’Amibatah identifia la parade du magicien perviche qui tentait de s’opposer à l’attaque de Zalafir. Ce dernier changea de cible pour contrer la riposte de son opposant et pendant un instant, sa projection fléchit sous la force du bouclier qui se transforma en un éclair pourpre.
Amibatah voyait pour la première fois ces manifestations de magie, avec une netteté qui le surprit et se fit tout petit pour se protéger de ce déchaînement de forces absolument incroyable. Il regarda Brady et Isilda avec un regard interloqué et il eut l’impression que ses amis ne parvenaient pas à visualiser ce qui était en train de se passer. Cette perception lui appartenait en propre, et cette considération menaça de le plonger dans un vertigineux flot de pensées, qu’il réussit à stopper immédiatement.
Il vit alors un trait lumineux d’une violence inouïe partir du bâton de Zalafir, ou plus précisément du cristal fixé au sommet, s’abattre comme la foudre sur le magicien perviche et le terrasser brutalement. Ce dernier s’effondra et perdit toute son énergie. Secoué de tremblements incontrôlables, l’homme était vaincu. Toute magie cessa immédiatement et Zalafir disparut.
Amibatah sortit d’un coup de la torpeur qui le magnétisait dans sa vision de la scène et entraîna ses amis à l’écart du promontoire où ils pouvaient à tout instant être repérés.
-Vite, il faut fuir ! Nous sommes en danger. Ils vont nous pourchasser. Partons immédiatement !
Sans une seconde d’hésitation, les trois amis réunirent rapidement leurs affaires et quittèrent leur grotte pour s’enfoncer sans bruit dans la forêt enveloppée de brume froide et humide.
Inscription à :
Publier les commentaires (Atom)
Le parchemin des Terres Connues
Le royaume de Morthag
Tabargh
Le château de Tabargh pourrait ressembler à cela
Timnis
Timnis, la Cité du savoir esothérique
Phénycia
La riche Cité phényciane
La Rivière d'Emeraude
"La région des cascades constituait un écrin de végétation pour toutes sortes d’animaux qui nichaient dans les souches, s’abreuvaient dans le petit lagon qui s’étalait en contrebas et se nourrissaient de la végétation grasse et abondante." (Chapitre 4, Sur le sentier de Lassar)
Sur le chemin de Lassar
La Rivière d'Emeraude avant les cascades
L'orage sur Luzii
Le calme après la tempête
Le village de Luzii
La place de crémation vue depuis le promontoire (Chapitre 7, Les derniers hommages)

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire