La troupe s’apprêtait à lever le camp après avoir bivouaqué de l’autre côté de la rivière d’Emeraude, à proximité de Luzii. Aktorn était en train de s’entraîner à l’épée avec le maître d’armes. Les hommes regardaient les évolutions du garçon du coin de l’œil tout en vaquant à leurs activités. Gremlin invectivait le jeune prince qui répondait coup pour coup avec son épée qu’il maniait ce matin avec une certaine dextérité. Tenant son arme des deux mains devant lui, il avança de deux pas, entreprit un moulinet, pivota et frappa de toutes ses forces contre l’épée placée en parade de son maître d’armes, qui dut reculer de deux pas pour ne pas perdre l’équilibre. Puis le maître bondit en avant, enroulant sa lame contre celle d’Aktorn, pivota sur lui-même et le désarma d’un coup sec vers le sol et recula pour laisser au prince une chance de se reprendre. Aktorn roula sur le côté, en profita pour récupérer son arme et se mit en position de défense, prêt à esquiver le prochain coup. Voyant que le maître d’arme ne tentait rien contre lui, il fit deux pas en avant et se fendit pour chercher à atteindre son adversaire à la poitrine ; mais Gremlyn avait anticipé le coup qu’il para sans difficulté. S’en suivit une série de passes de taille et d’estoc qui firent tinter leurs armes au milieu des hommes qui s’étaient rapprochés. Aktorn esquiva un coup hasardeux de son maître en faisant un bond sur le côté et dirigea sa lame vers la poitrine du maître qui accepta de se rendre, dans un grand éclat de rire. Le jeune prince, essoufflé, savoura sa première victoire, et Gremlyn le prit par le cou et le serra contre lui pour le féliciter.
C’est à ce moment que Farzog choisit d’apparaître dans le campement. Vêtu de sombre, caché sous son chapeau de peau, chevauchant sa vieille carne, il était passé inaperçu jusqu’à ce qu’il arrive au cœur du campement où s’était déroulée cette scène de combat. La présence d’Aktorn d’un coup éveilla sa curiosité et son étonnement ; en effet, il ne s’attendait pas à le voir associé à cette expédition, qui comportait des risques certains. Il se demanda quels étaient les desseins de Bargarn en laissant son fils préféré s’enrôler dans cette délicate mission. Il descendit de cheval, attacha les rênes à la branche d’un gros pin et se dirigea vers la tente de Zorn.
Le garde ayant reconnu l’espion du roi s’effaça pour laisser Farzog pénétrer les lieux. Le capitaine Zorn était paré de ses bottes montantes, de son sabre et de ses épaulettes en cottes de maille, prêt à en découdre. Lorsqu’il aperçut l’envoyé du roi, il vint aussitôt à sa rencontre, lui broya presque la main en guise d’accueil qu’il voulut chaleureux et l’entraîna devant sa table de cartes en tapant vigoureusement sur son épaule.
- Bienvenue au campement, Farzog! Je vous fais apporter une tisane ! Et avant que Farzog ait eu le temps de répondre, il avait fait signe à son intendant en lui indiquant d’apporter deux tasses. Puis il continua : « Alors, Maître, que pouvez-vous me dire de la situation ? Mon roi m’a dit que vous aviez des informations précises à nous donner… »
- Voici ce que je sais. Nous devons retrouver ce jeune homme, fils d’un certain Dennish. Leur maison est située dans le centre du village un peu au dessus de la place centrale. J’ai repéré les lieux hier et j’ai vu que les villageois avaient assisté à une cérémonie de crémation pour l’un des leurs, qui devait être l’épouse de ce Dennish, je crois. J’ai aussi repéré les deux garçons. Le plus jeune est notre cible. Nous devons le ramener vivant ! Les ordres sont très clairs sur ce point n’est-ce pas ?
- Oui, absolument. Je n’attenterai pas à sa vie, du moins, j’y tâcherai.
- J’ai votre parole ?
- Vous l’avez ! Je suis avant tout un homme de guerre, et ma parole doit toujours accompagner mes actes si je veux me faire respecter de mes hommes, et mériter la confiance du roi.
- Alors, comment comptez-vous vous y prendre ?
Ils s’approchèrent de la carte. Une figurine de bronze représentant leur troupe était posée à l’endroit supposé du campement. Ils se trouvaient à une heure du pont de Luzii, au pied du ridge qu’ils devaient encore gravir pour avoir la vue sur Luzii.
- Nous pouvons arriver sur place en deux heures, peut-être moins et prendre le village en tenaille. Pour cela, nous allons détacher juste le nombre d’hommes nécessaires. Je laisserai l’intendance ici avec les vivres et les chariots. Pas besoin de nous encombrer au cas nous devrions rapidement évacuer…
L’homme de main du capitaine revint à ce moment avec les deux tasses fumantes, une infusion de thym et de sauge et les posa sur la table. Chacun prit sa tasse et but les premières gorgées brûlantes mais douces, avec toutefois un fond d’amertume énergisant.
- Alors revenons à ce plan, dit le capitaine Zorn. Une fois sur place, que faisons-nous, vous qui connaissez déjà le terrain ?
- Je propose que nous entrions dans le village par petit groupes de deux cavaliers et qui bloqueront les issues autour de la place principale. Nous serons aidés par cette brume qui semble bien épaisse sur les hauteurs. Nous pourrons pénétrer en toute discrétion dans le village avant qu’ils aient pu sonner l’alarme. Nous deux, nous irons dans la maison de ce Dennish pour nous emparer du garçon. C’est un jeune homme de quatorze ans, aux yeux bleu clair avec une longue tignasse blonde. Nous ne pouvons pas le manquer. Quand nous l’aurons neutralisé, nous repartirons comme nous sommes venus, par petites escouades autonomes. Il vaut mieux opérer discrètement si nous ne voulons pas attirer la colère des habitants… Ils gardent un assez mauvais souvenir de notre dernier passage… il y a quinze ans maintenant.
Le fait d’avoir traversé la rivière d’Emeraude à l’embouchure de la Rivière Dorée avait rallongé la route de deux journées de chevauchée, mais les chars avaient pu les suivre tout du long de la route, qui n’était pas mauvaise, au contraire. Maintenant ils étaient sur le point d’arriver au deuxième pont qui enjambait la Rivière d’Emeraude. La matinée était déjà bien avancée ; une brume dense et grise bouchait totalement le ciel, et par endroits on ne voyait pas à plus de cinquante mètres. Là, la troupe, composée d’une trentaine d’hommes, se dispersa dans la forêt afin d’investir le village en effectuant une manœuvre d’encerclement depuis le bas et les côtés du village. Le jeune prince et son écuyer Wilfried faisaient partie de l’expédition. Les sons étaient étouffés, mais l’on entendait les craquements, le pas des chevaux se répercuter contre les parois de la montagne. Les équipes furent rapidement constituées et chaque escouade se dispersa dans une forêt de feuillus, bientôt remplacés par des pins vert foncé à mesure qu’il s’approchaient du village, perche au sommet du ridge.
Aktorn et son écuyer faisaient équipe et chevauchaient à une dizaine de pas derrière Zorn et Farzog. Le jeune homme avait le cœur qui battait la chamade à l’idée de ce qui pouvait se passer. Il connaissait les informations que le capitaine avait transmises à ses hommes, mais pas le but véritable de cette incursion en terre adverse. Il se tenait sur ses gardes, touchant tantôt le pommeau de sa selle, tantôt le manche de son épée, qui lui donnait le peu de courage qu’il avait pour continuer à avancer. Il se remémorait les paroles du capitaine sur les instructions d’engagement et de désengagement qui leur permettraient de repartir avec le maximum de sécurité. Il se raccrochait à ces directives pour croire que tout se passerait bien.
Amibatah était retourné en milieu de matinée à la maison pour y prendre ses affaires, sa besace, son chapeau, sa dague, une grosse miche de pain et un morceau de fromage. Il trouva même un saucisson d’âne et décrocha la gourde de peau qui pendait à la patère. Dennish n’était pas là mais il ne se posa pas la question de savoir si son père était repassé ici après qu’ils se soient quittés. Il quitta la maison sans tarder, mais en prenant bien soin de verrouiller le loquet. Il rejoint Isilda et Brady à la fontaine où ils s’étaient donné rendez-vous. Ses deux compères avaient pris eux aussi leurs affaires et s’apprêtaient à faire un séjour de deux ou trois jours dans la montagne. Amibatah avait besoin de prendre du recul, mais pas de rester seul. La présence de ses deux amis les plus chers le réconfortait et il était heureux qu’ils aient accepté de l’accompagner dans son expédition. Là, ils remplirent leur gourde à la fontaine, sans s’échanger plus de mots que nécessaire. Amibatah avait une mine renfrognée et ses deux amis, comprenant que le moment n’était pas venu de discuter, respectèrent le silence dans lequel Amibatah s’était réfugié.
Quand les gourdes furent remplies et que l’inventaire de leurs provisions les persuada qu’ils avaient emporté assez de vivre pour leur petite expédition, ils se dirigèrent vers la sortie du village pour se rendre sur le promontoire et discuter de leur plan. Brady ouvrait la marche, suivi d’Isilda, puis d’Amibatah, qui marchait sans entrain, toujours enfermé dans son mutisme.
Pour arriver sur le promontoire, il fallait sortir du village par le nord et escalader la pente en contournant la falaise qui surplombait le village. La brume froide et humide qui les entourait avait détrempé le sol, de sorte que la pente était glissante, mais pas aussi boueuse que lorsqu’il pleuvait. Cette journée s’annonçait morne et sombre et l’ambiance était pesante. Arrivés sur les lieux, ils entrèrent dans la petite tanière qu’ils s’étaient installée sous un gros rocher ; leur palais, comme ils aimaient à nommer cet endroit connu d’eux seuls, avait été aménagé pour y faire des pique-niques, et pour y dormir. Ils avaient édifié un foyer sur lequel ils faisaient griller des tranches de jambon ou chauffer du thé. Il y avait surtout des couvertures qu’ils entreposaient à l’endroit le plus sec et qu’ils comptaient emporter avec eux dans leur périple.
Amibatah, le dernier arrivé sur les lieux, s’effondra sur l’un des cailloux, visiblement épuisé par la montée, et se cacha la tête dans les genoux qu’il tenait serrés entre ses bras. Brady et Isilda se regardèrent mais ils ne surent quoi faire pour consoler leur camarade. Ils se sentaient démunis et impuissants : autant ils avaient admiré le courage dont avait preuve Amibatah lors de la cérémonie des derniers hommages de sa mère, autant ils comprenaient la peine qui s’abattait sur lui en contrecoup.
Brady et Isilda s’assirent à côté de lui et Brady, après un moment d’hésitation, lui passa le bras par-dessus son épaule, mais il garda le silence. Amibatah ramassa une brindille et commença à la briser en petits morceaux qu’il jeta devant lui avec un mélange de découragement et de rage. Quand il eut jeté le dernier morceau, il se décida à vider son cœur, réconforté par la présence de ses amis.
- Jamais je ne me suis senti aussi seul et aussi perdu. J’ai l’impression que tout s’effondre autour de moi… Vous n’avez pas idée de ce qui m’arrive. Ma mère est morte il y a deux jours et j’apprends ce matin que Dennish n’est pas mon père…
- Hein, quoi ? S’exclamèrent en même temps les deux amis. Qu’est-ce que tu racontes ? Tu dis n’importe quoi, rajouta Isilda. Tu dois te tromper.
Amibatah rapporta alors la discussion qu’il avait eue ce matin avec son père en leur expliquant ce qui s’était passé quinze ans plus tôt dans le village. Tout le monde avait entendu parler de cette attaque terrible que Bargarn avait menée contre le village, y compris les enfants nés après cette époque, mais on ne leur avait pas raconté cet épisode tragique. Brady et Isilda étaient choqués d’apprendre cela, et complètement décontenancés de découvrir cette blessure qui accablait Amibatah quinze ans plus tard. C’était comme si ça leur était aussi arrivé. Ils se trouvaient entraînés malgré eux dans un monde de violence et d’injustice qu’ils ne comprenaient pas et leur lien d’amitié s’en trouva renforcé au point qu’à ce moment qu’ils se sentirent unis comme frères et sœur partageant la même réalité. Le deuxième effet fut qu’ils commencèrent à nourrir une violente haine à l’encontre du royaume de Morthag, de ses soldats et surtout de son roi, Bargarn le Tout-Puissant. Ce sentiment naquit en chacun d’entre eux sans qu’ils se le disent, mais l’émotion puissante prit racine dans le plus profond de leurs cœurs. Là, dans leur palais, ils jurèrent de se soutenir toute leur vie durant et de venger l’horreur de ces actions commises contre leurs parents. Ils se prirent par la main, formant un cercle sacré, ils formulèrent leur serment d’enfants, ce genre de promesse qui marque toute une vie et que rien, sur le moment, ne saurait briser.
- Ensemble, pour la vie, pour la justice, pour notre liberté, à jamais ! A jamais ! répétèrent-ils en cœur. Puis ils se serrèrent dans les bras en resserrant leur cercle.
Amibatah se sentit plus fort après cela, et il s’aperçut que sa crainte la plus grande en leur parlant était que ses amis le rejettent pour ce qu’il était : un bâtard. Au contraire, ses amis, loin de le rejeter, avaient pris fait et cause pour lui. Ils devinrent sa seule et unique famille, ceux sur qui ils pouvaient désormais compter. Les causes de sa détresse n’avaient pas disparu, mais il se sentait moins seul. Il réalisa qu’il y aurait temps pour la tristesse, mais que ce temps ferait place à la foi et à l’espérance. Il pouvait reprendre pied dans sa vie et aller de l’avant, avec sa nouvelle famille.
Soudain, Brady détourna son attention et prêta l’oreille. Au milieu de la brume, des bruits de sabots se firent entendre. Isilda et Amibatah se mirent eux aussi en alerte. Des cavaliers montaient dans leur direction, c’est du moins ce qu’ils crurent, car les sons se répercutaient dans la forêt, sans qu’on sache vraiment d’où ils pouvaient venir exactement. Aussitôt, sans se consulter, ils se précipitèrent vers la grotte et récupérèrent leurs couvertures pour les mettre dans leur sac et être prêts à partir. Puis ils se dirigèrent vers le bord de la falaise pour voir ce qui se passait dans le village.
La troupe des hommes du Royaume avait été à la peine dans la montée de Luzii et ils mirent plus de deux heures pour être en position. Sur un signal de Zorn, les escouades commencèrent à entrer dans le village, tranquillement, sans éveiller de réaction particulière chez les habitants. Ceux-ci étaient pour la plupart retournés à leur maison pour partager le repas, car le ciel n’invitait pas aux réjouissances extérieures. Quelques enfants commencèrent à les suivre, puis des habitants levèrent la tête et commencèrent à réaliser qu’ils avaient de la visite. Quelques appels fusèrent en direction des demeures, et une quinzaine d’hommes et de femme sortirent dans la rue pour occuper leur terrain. Chacun s’observait, mais les hommes de Zorn, armés de sabres et de boucliers, parfois même de fléaux d’arme à pointes d’acier, imposaient la prudence par la force de leur présence armée.
Inscription à :
Publier les commentaires (Atom)
Le parchemin des Terres Connues
Le royaume de Morthag
Tabargh
Le château de Tabargh pourrait ressembler à cela
Timnis
Timnis, la Cité du savoir esothérique
Phénycia
La riche Cité phényciane
La Rivière d'Emeraude
"La région des cascades constituait un écrin de végétation pour toutes sortes d’animaux qui nichaient dans les souches, s’abreuvaient dans le petit lagon qui s’étalait en contrebas et se nourrissaient de la végétation grasse et abondante." (Chapitre 4, Sur le sentier de Lassar)
Sur le chemin de Lassar
La Rivière d'Emeraude avant les cascades
L'orage sur Luzii
Le calme après la tempête
Le village de Luzii
La place de crémation vue depuis le promontoire (Chapitre 7, Les derniers hommages)

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire