9. L'épreuve de la vérité

La petite bourgade s’éveilla sous une brume dense tombée des sommets environnants qui masquait le soleil, donnant l’impression d’une torpeur maussade, comme celle d’un lendemain de fête trop arrosée à la bière d’orge. L’humidité ambiante ruisselait des arbres et la couche nuageuse donnait à la vallée un air de désolation déprimante.
Dennish avait fait chauffer du thé qui, espérait-il, allait lui permettre de réconforter son cœur englué dans une sombre mélancolie. Amibatah, les yeux rougis par une nuit courte et agitée, sortit de la chambre et vint le rejoindre.
Le jeune garçon s’installa à la table et Dennish servit le thé brûlant dans deux tasses. Il en tendit une à son fils. Le silence qui s’installa entre le père et son fils devint plus dense et plus lourd à mesure que le temps passait, et plus difficile à briser. Il était évident que le père voulait parler à son fils car des soupirs douloureux s’échappaient de son nez accompagnant des mouvements de dénégation de la tête. Mais Amibatah, les yeux rivés sur sa tasse brûlante, ne voyait pas, ou ne voulait pas voir, le dilemme qui agitait le cœur de Dennish. Il était à mille lieues de là, perdu dans une sombre rêverie.
Amibatah leva soudain la tête, regarda son père droit dans les yeux et au moment où Dennish dit : « Mon fils, il faut que je te parle », Amibatah proposa : « Allons faire un tour dehors ! »
Alors qu’ils cheminaient ensemble et en silence dans les ruelles désertes, leurs pas les menèrent naturellement sur la place de crémation, ce qui eut pour effet de les connecter à nouveau avec l’énergie de la veille, et à l’esprit de Ylda.
- Tu sais Papa, elle va me manquer terriblement, mais je pense aussi à toi, comment tu vas faire sans elle ? Nous avons un bébé et tu ne peux pas t’en occuper tout seul…
- Ne t’inquiète pas pour moi, Amibatah, il y plein de gens au village qui vont nous aider et nous soutenir, à commencer par Ogmin qui s’occupe de Pema comme si c’était sa propre fille…
- Oui, mais moi, je vais être une charge pour toi… comment pourras-tu faire ton travail et t’occuper de moi ? Je pensais que je pourrais partir pour Lassar avec Guilmur et trouver du travail, un apprentissage…
- Non mon fils, non seulement tu es trop jeune pour partir vivre loin d’ici, mais nous devons rester unis, ensemble. Je saurais très bien m’occuper de toi, … si tu n’es pas trop exigeant sur la nourriture et la lessive, ajouta-t-il dans un sourire. On se partagera les tâches de la maison et du troupeau…
- Oh, Papa, c’est si dur et si triste de penser à tout cela… je veux dire, discuter de comment nous allons faire à la maison sans maman…Il y a comme un immense vide que nous ne pourrons jamais combler…
Ils restèrent en silence quelques instants, les yeux mouillés de chagrin, et Amibatah vint se blottir contre son père qui passa son bras sur l’épaule de son fils… Le jeune garçon laissa échapper des sanglots qui venaient des profondeurs de son cœur d’enfant. Il se sentait si petit, et en même temps en devoir de grandir, que cela lui donnait le vertige.
Après un temps que l’esprit ne pouvait mesurer, Dennish, les yeux perdus dans le vide, commença à parler d’une voix sourde :
- Mon fils, il faut que je te parle de ta mère. J’ai connu ta mère il y a dix-huit ans, alors que je faisais mon apprentissage à Timnish… Elle était belle et pleine de vie, et nous nous sommes tout de suite aimés. Elle étudiait le Budze auprès des grands maîtres de la ville et elle avait la capacité de parler aux animaux. A Timnish, les pratiques du Gamdza y étaient enseignées par certains érudits, avec grande discrétion, il faut le dire. Ta mère était une Gamdze, comme on disait, elle pouvait s’allier avec des animaux comme des chèvres, des écureuils ou des mulots… J’étais très impressionné au début, car dans ma région, vers Manchi, cette pratique était considérée comme mauvaise et démoniaque. Les gens qui la pratiquaient étaient considérés comme de dangereux sorciers et on les chassait pour éviter qu’ils n’attirent le malheur sur la ville. A certaines époques, même, on les pourchassait pour les brûler. On pensait que c’était le seul moyen d’éliminer leur esprit… les gens avaient peur de se faire posséder par un Gamdze durant leur sommeil, comme un vulgaire animal …
Amibatah écoutait son père avec tout son cœur, les yeux perdus dans le lointain.
- En tout cas, j’ai beaucoup appris à son contact. Non seulement elle m’a montré les immenses possibilités de son talent envers les animaux, mais elle m’a enseigné l’amour et le respect pour toutes les formes vivantes, pas seulement les êtres humains et les animaux, mais aussi pour tous les végétaux qui partagent avec nous l’esprit de vie. Elle m’a ouvert les yeux sur la tolérance et l’esprit d’ouverture qu’il faut développer envers les enseignements et les connaissances qui nous sont éloignées. Car nous portons sur eux et les gens qui les pratiquent ou les transmettent des jugements qui souvent nous aveuglent et nous rendent intolérants. Ta mère était une jeune femme exceptionnelle. Elle vivait les enseignements du Budlam à chaque instant de sa vie et son esprit rayonnait d’amour et de compassion. Ma vie s’est transformée à son contact et en fut changée à jamais. Je l’ai demandée en mariage à son père qui a accepté et un an après qu’on se soit connus, ton frère est né. A ce moment, elle a décidé d’arrêter de suivre les enseignements de ses maîtres pour élever notre fils et nous sommes venus vivre ici, à Luzii. Nous voulions trouver une ville pas trop grande où nous pourrions vivre notre bonheur en toute simplicité, sans être sous le regard des notables et des autorités d’une grande ville. Nous nous occupions des animaux malades du village, comme les cochons, les chèvres, les vaches et nous avions constitué un troupeau de yacks. Nous avions aussi plusieurs chevaux magnifiques et nous avions commencé à faire un élevage. Les meilleurs chevaux, nous les louions aux paysans qui en avaient besoin au moment des récoltes… Quand Guilmur était tout jeune, la vie nous souriait et tout nous réussissait. Nous nous aimions et tout le village vivait dans une harmonie que nous n’aurions jamais pu vivre à Timnish. Parfois je me suis demandé si tant de bonheur n’était pas une provocation pour les dieux… »

« Mais un jour, des hommes vêtus de rouge et de noir vinrent au village, armés et harnachés comme des soldats en état de guerre. Ils venaient du Royaume de Morthag et ils avaient soif de possession et de domination. Personne n’était préparé à cela au village. Nous vivions alors dans une paix et une sérénité presque naïves. Ces hommes, emmenés par le jeune roi de Tabargh, voulaient prendre nos vivres et notre bétail comme tribut. Ils ne nous ont pas demandé notre avis et ils se sont servis. Certains parmi les habitants se sont opposés à eux et ils ont vu leur maison incendiée et certains ont été purement et simplement massacrés… Nous ne comprenions pas cette violence ni cette injustice, nous qui vivions dans la solidarité et le respect des biens de nos voisins. Une grande colère nous a submergés, en même temps qu’une peur profonde, car nous n’avions pas appris à nous défendre… La violence de ces hommes nous terrorisait. »

« Ces soldats étaient cruels et féroces ; ils s’en prenaient à nous sans la moindre considération et leur but était de prendre, de briser et de détruire. Quand ils ont vu notre cheptel de yacks et de chevaux, ils ont voulu s’en emparer et Ylda s’y est résolument opposée. Elle a fait face à leur chef et a refusé de se soumettre. Les hommes riaient de cette femme sans arme qui avait le front de s’opposer à eux qui avaient des lances, des épées et des sabres. J’étais là quand ta mère a tenu tête à cette racaille et j’étais pétrifié à l’idée qu’elle risquait de se faire tuer. Leur chef n’a pas du tout apprécié cette attitude rebelle et il l’a frappée au visage avec son poing ganté de cuir. J’ai tenté de m’interposer mais ses hommes m’ont tout de suite maîtrisé et cloué au sol. Je criais pour qu’ils la laissent en paix et qu’ils s’en prennent à moi. Le chef a alors ordonné qu’on arrache ma chemise et qu’on m’attache à un arbre. Le premier lieutenant m’a asséné une vingtaine de coups de fouets… Pendant ce temps, j’avais perdu de vue Ylda et je ne savais pas où elle était passée… »

Dennish avaient les yeux perdus dans le passé tandis qu’il racontait cette terrible histoire. Amibatah s’était recroquevillé à ses côtés et regardait son père accablé et blessé à vie par cet événement traumatisant…

« Pendant que je recevais les coups de fouet, je me demandais où ils avaient emmené Ylda. Ma plus grande crainte était qu’ils la tuent ou qu’ils la torturent à mort pour la punir de son audace. Tandis que le soldat me frappait, je hurlais pour qu’ils me détachent, et je suppliais pour qu’ils ne s’en prennent pas à elle. Je me sentais totalement impuissant et les coups violents qui striaient mon dos n’étaient rien en comparaison de la peur et de la colère qui m’habitaient. »

« Quand le lieutenant Zorn m’a détaché, je me suis effondré au sol. Je ne tenais plus sur mes jambes, mais mon esprit était tourné vers ce qui était arrivé à ta mère. J’ai entendu les hommes se rassembler sous les ordres de leur chef et quitter le village. Quand mes jambes ont pu me supporter, je me suis traîné dans notre maison et c’est là que j’ai trouvé Ylda, recroquevillée près de la cheminée, enveloppée dans une couverture. Ses cheveux étaient en bataille, son beau visage était rougi par les larmes. Je la pris dans mes bras et tout son corps fut pris de tremblements. Je la tins serré de toute la force qui me restait et nous restâmes ainsi à pleurer l’un pour l’autre jusqu’à ce que la première vague de tristesse s’épuise… »
- Qu’est-ce qu’ils t’ont fait, dit-moi, qu’est-ce qu’ils t’ont fait ?... Et elle faisait non de la tête… son regard était perdu dans le vide. Le petit chat gris et blanc complètement terrorisé vint se blottir contre elle et elle le prit dans ses bras… « Je ne sais pas, je ne sais pas du tout, je me suis réfugiée dans l’esprit du chat… Ils ont eu mon corps, mais pas mon esprit ! »
« Quand un peu plus tard elle s’est levée pour aller se laver, son drap glissa et je découvris avec horreur que son ventre et sa poitrine étaient recouverts de griffures et d’ecchymoses. »

Dennish leva alors les yeux vers Amibatah qui le dévisageait avec effroi. Il plongea alors ses yeux dans ceux de son fils et son regard portant un poids incommensurable, s’accompagnait d’une tristesse sans fond… Les mots, terribles, déchirants comme du barbelé, vinrent s’échouer sur le bord de ses lèvres tremblantes : « C’était il y a quatorze ans… et tu es né neuf mois plus tard, Amibatah …»

Il mit quelques secondes à comprendre ce que cette phrase signifiait pour lui, imagina encore ce que cela avait pu représenter pour sa mère, et soudain l’implication que cela avait entre lui est son « père » lui explosa en pleine figure. Son sang se glaça dans ses veines et un hurlement silencieux mais strident remplit sa tête.

- Tu n’es pas mon père ? Tu n’as jamais été mon vrai père ? Non, dis-moi que ce n’est pas vrai ! Dis-moi que je n’ai pas compris ! Dis-moi la vérité ! Je t’en supplie…

Dennish pouvait lire la panique et la détresse qui avaient éclaté dans l’esprit de son fils, et lui-même commençait à perdre pied. Combien de fois il avait imaginé le déroulement de cette scène, retournant sous toutes les coutures les différentes réactions que pouvait avoir Amibatah à l’énoncé de ces paroles fatidiques. Jamais il n’avait imaginé devoir dévoiler la vérité dans un tel contexte. Certes il savait que le moment viendrait un jour, et aujourd’hui, au lendemain de la mort de Ylda, il sut que c’était le seul vrai moment où Amibatah devait savoir… Le poids de ce secret avait été lourd à porter pour lui, comme pour Ylda, et maintenant que la vérité avait éclaté, il ne ressentait aucun soulagement… au contraire. Il avait revécu cette terrible journée qui s’était déroulée quatorze ans auparavant, et d’une certaine manière, il l’avait fait vivre à son fils. Le moment avait-il été mal choisi ? Il était trop tard pour faire marche arrière. Il comprit soudainement la portée terrible du coup qu’il venait d’infliger à ce jeune garçon, si doux, si fragile, si naïf… En trois jours, il avait enterré sa mère et perdu son père. Il devenait orphelin.
- C’est la vérité que je t’apprends, la triste et froide réalité de notre passé… mais pour moi, même si je ne suis pas ton géniteur, j’ai toujours été ton père, et tu as toujours été mon fils, et ceci, dans le plus profond de mon cœur, ne changera jamais, au grand jamais. Il prononça ces paroles avec ses yeux, avec ses mains, avec son cœur, avec son âme, entièrement ouverts.
- Tu es le fils d’Ylda, tu es donc mon fils, et Guilmur est ton frère… Ceci ne changera jamais ! Tu ne dois pas l’oublier.
- Guilmur n’est que mon demi-frère, tu n’es pas mon vrai père, et je suis une partie d’une autre famille, avec un père, et peut-être des frères et des sœurs, qui sait ? Même Pema n’est que ma demi-sœur… et je suis un bâtard !
- Non, ne redis jamais cela ! Et ne le pense même pas ! Tu as été élevé dans l’esprit du Budlam, où chaque être vivant a une place à part entière, méritant respect, attention et compassion. Ta mère a souffert au plus profond de sa chair, et pourtant, elle t’a mis au monde, car elle estimait que ta vie était particulièrement précieuse, et jamais elle ne t’a fait porter cette souffrance. Ta mère et moi, nous avons pardonné le crime, si abominable soit-il, et nous t’avons accueilli dans notre famille, dans ce monde, et nous t’avons donné le seul vrai bien qui compte en ce monde cruel : l’amour d’un père et d’une mère !
- Non, non, non, vous m’avez menti depuis le début, vous avez menti aux voisins et aux villageois, je suis venu au monde dans un contexte de violence et non d’amour ! Je ne devrais pas exister, je n’aurais jamais dû naître ! Vous m’avez volé ma vie !
- Tu te trompes mon fils, nous t’avons au contraire donné la vie !
- Ne m’appelle plus ton fils. Tu n’es plus mon père, Dennish !
- Je comprends ta réaction de colère, et je ne t’en veux pas. Mon amour pour toi ne pourra jamais changer… Même si toi tu penses que tout est changé aujourd’hui, sache qu’en réalité rien n’a changé… sauf une chose : maintenant tu es comme moi, tu sais « la vérité, » et nous portons dorénavant ensemble ce terrible secret, juste toi et moi, tu entends, et ceci nous lie encore plus profondément l’un à l’autre, pour toute la vie !

Amibatah resta en silence, le visage caché dans ses mains, immobile, prostré. Dennish lui posa la main sur l’épaule, comme pour le prendre encore une fois sous son aile. Amibatah ne fit rien pour se dégager, mais il ne fit rien non plus pour accepter cette protection qui lui était offerte. Dennish estima ceci constituait la réponse la plus normale pour son fils, aujourd’hui, compte tenu de la situation. Après un temps, il retira sa main et regarda son fils : il pensa que ces épreuve constituaient un choc très violent et en même temps lui offrait une occasion de mûrissement extrêmement rapide et puissant. Il songea qu’Amibatah avait en lui toutes les ressources pour faire face à son destin, et que lui, Dennish, avait joué le rôle qui devait être le sien, dans la vie de ce jeune garçon. Que la volonté du Grand Budzé s’accomplisse par ces actes et ces paroles ! pensa-t-il.

- Je voudrais encore te dire une chose, très importante, concernant ta mère. Après cette terrible journée, elle ne fut plus jamais capable d’exercer son art du Gamdza, comme elle l’avait fait pour la dernière fois avec ce petit chat, qui n’a hélas pas survécu à cette violente intrusion. Avec la mort du petit chat, est mort le pouvoir qu’elle avait de projeter son esprit dans celui des bêtes… En revanche, elle est entrée en communication avec toi alors que tu étais dans son ventre, et elle a pratiqué les prières de purification et suppliques du pardon enseignées par le Sublime Budzé. Elle pensait que ce faisant, elle t’avait transmis son pouvoir de Gamdza. Un jour, le destin te fera peut-être rencontrer un Gamdze et tu devras recevoir l’Initiation de l’esprit des animaux. Mais rappelle-toi, ce cadeau que tu as probablement reçu de ta mère n’est pas à crier sur tous les toits… tu devras rester prudent, car ce pouvoir peut mettre ta vie en danger. Ne l’oublie jamais !

- Merci Dennish, je tâcherai de me rappeler tes paroles. Retourne t’en à la maison maintenant, je veux rester seul ! J’ai besoin de réfléchir. Je passerai à la maison tout à l’heure pour prendre quelques affaires et partirai quelques jours dans la montagne.
Dennish laissa son fils tant aimé sur le lieu où le corps d’Ylda avait rejoint la Terre nourricière, et une puissante vague de compassion pour ce jeune garçon qu’il avait considéré à chaque instant comme son fils emporta son âme, si vieille et si mélancolique en ce jour humide et brumeux.

Amibatah, resté seul, éprouva un certain soulagement à se retrouver seul. Ce sentiment naquit du fait qu’il avait à faire le point sur ce qui lui était arrivé et à faire face à sa nouvelle situation. Son esprit était si mélangé qu’il n’arrivait pas à faire le tri et à placer à sa juste place ces deux événements qui n’étaient pas directement liés. Il sentait le besoin de prendre sa vie en main, seul, sans aide extérieure. Dorénavant, il déciderait pour lui ce qu’il ferait de sa vie. Mais cette impression de solitude lui pesait trop pour rester tout seul. Il se résolut à partager sa peine avec ses amis les plus proches, Brady et Isilda, et imagina leur proposer de partir deux ou trois jours dans la montagne. Ils prendraient de quoi manger et dormir vers le promontoire, ou plus loin, selon leur envie. Sa décision prise, il quitta la place pour aller leur faire part de son projet et préparer son équipement.

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La place de crémation vue depuis le promontoire (Chapitre 7, Les derniers hommages)