Aménodon, vêtu de sa robe de velours noir recouverte d’une étole de soie brodée, se dirigea vers les appartements du roi. Le Grand Chambellan n’avait pas la moindre idée de la raison pour laquelle Bargarn l’avait fait venir de si bonne heure dans la salle d’audience. Sa majesté le faisait quérir à chaque fois qu’il voulait obtenir des renseignements sur la Cour ou échafauder un plan politique. Il savait que le roi ne lui disait pas toujours le fond de sa pensée, qu’il avait d’autres personnes à la Cour pour le renseigner et obtenir d’autres services.
Cette fois, il s’était dit qu’il serait particulièrement vigilant aux propos du roi, ce d’autant qu’il n’avait pas été consulté pour la décision d’envoyer des hommes en Garsham. Il sentait confusément que des informations lui échappaient, car il n’avait pas compris la stratégie du monarque. Il devait jouer serré s’il ne voulait pas se voir évincé des desseins royaux.
Les gardes, ayant tout de suite repéré l’arrivé du Chambellan, marquèrent quelque déférence par des courbettes rapides mais sincères, et l’un d’eux, après avoir frappé avec la garde de son épée, annonça son arrivé d’un tonitruant :
- Messire Aménodon ! La voix de Bargarn fusa aussitôt.
- Faites-le entrer !
La salle des petites audiences comportait une grande table et deux fauteuils près du feu. Le sol était joliment tapissé et les murs garnis de toiles et de bibelots divers. Il régnait une température fort agréable et fraîche. Le roi était aussi à sa table d’étude, couverte de cartes et de manuscrits divers. Aménodon remarqua aussitôt que des fruits frais étaient placés sur la table près des fauteuils, avec un carafon de vin rouge et deux coupes.
- Servez-nous à boire, Chambellan, et installez-vous en attendant que j’arrive !
Pendant que le Chambellan servait le vin, Bargarn vint le rejoindre, s’assit à son côté et saisit la coupe de vin qu’Aménodon lui tendait.
- Buvons au succès du royaume !
- Et de son roi, ajouta Aménodon, avec une sincérité presque indiscutable.
Après avoir bu chacun une gorgée, Bargarn saisit une grappe de raisins et invita son chambellan à se servir.
- Mon cher et fidèle serviteur, je souhaite te tenir au courant de mes projets. Aménodon frémit intérieurement en entendant ces paroles. C’était tout ce qu’il demandait, faire partie des projets royaux. Le roi continua :
- Je souhaite asseoir mon pouvoir sur la province de Garsham et accroître mon influence sur le nord tout entier. Pour cela, j’envisage toutes les options et je voudrais partager mes vues avec vous car je vais avoir besoin de vos services.
- J’espère être à la hauteur de vos exigences, Seigneur ! Quelles sont les différentes options que vous envisagez.
- La première option est purement militaire. J’ai envoyé, comme vous le savez, des hommes faire une mission de reconnaissance du côté de Luzii et de Lassar, afin de tester la réaction du Baron de Timnis.
- Comment pensez-vous qu’il va réagir, si toutefois il apprend que vous avez fait une incursion sur son territoire ? demanda le Chambellan.
- Le Baron Nestorio, depuis qu’il a repris le flambeau de son père, n’a jamais montré le moindre signe d’allégeance à la couronne. Au contraire, il a levé ses propres impôts et n’a jamais reversé quoi que ce soit au trésor. Sa propre armée s’est emparée des frontières de la province et a posté des garnisons dans chaque ville. Il va sûrement être sur ses garder si nos hommes traversent ses terres sans autorisation. Je suis curieux de voir sa réaction.
- En effet, ce sera intéressant ! Vous voulez éveiller sa méfiance ?
- Mon ambition est de reprendre possession des terres historiques du royaume, en envoyant mes hommes au combat. Cette intrusion sera un test pour voir ce qu’il a dans ventre. Que pensez-vous de ce plan, mon cher Chambellan ? dit Bargarn en se tournant vers lui d’un œil pénétrant.
Aménodon s’éclaircit la voix comme pour éclaircir ses pensées.
- Nestorio est un chef de guerre fin et rusé, qui ne se laissera pas envahir avec toute la facilité escomptée, commença le chambellan du roi. Il faut savoir qu’il a assuré sa descendance avec sa femme la duchesse Nolween. Ils ont eu un fils aîné, Xan, qui a maintenant dix-sept ans, comme Wilburn, et qui occupe la place de prétendant à la succession de son père. Ils ont également une fille, qu’on dit fort jolie, du nom d’Emlyn. Elle doit avoir quatorze ans.
- Mmh, intéressant, Chambellan, continuez, continuez !
- Le Baron est un personnage respecté de ses hommes et adulé par le peuple, qui pense, à juste titre, qu’il a sauvé la population de votre tutelle. Sa femme jouit elle aussi d’une forte popularité en Garsham, car elle possède une aura de bonté, ajoutée à sa beauté, qui ne laissent personne indifférent. Le baron est entouré de conseillers astucieux et érudits, parmi lesquels on trouve de nombreux budzes. Leur puissance n’est pas à négliger ; ils sont capables de prodige si leur sécurité est menacée.
- Et sur le plan économique ? De mon souvenir, ce sont des montagnards un peu frustres qui n’ont aucune richesse en dehors de leur bétail.
-Détrompez-vous ! Depuis les quinze ans que Nestorio est au pouvoir, Timnis a développé son économie, On ne s’étonnera pas que la région soit florissante et que leur commerce ne se soit jamais aussi bien porté. Les plus belle étoffes sortent de leurs ateliers de tissage, l’extraction de fer, d’or et de minéraux précieux leur permet de faire marcher leur industrie de guerre et leur artisanat. Les bijoutiers, les tailleurs, et les marchands, qui grâce à la culture des céréales et la production de la bière d’orge, constituent une bourgeoisie puissante et influente…
Aménodon laissa au roi le temps d’élaborer ses propres hypothèses et saisit une poire bien mûre dans laquelle il croqua. « Quelle est votre deuxième option, Seigneur Bargarn ? »
- La deuxième option est celle de l’alliance, dit le roi après quelques secondes. Si je parviens à rallier Garsham sans faire couler de sang de Morthag, et accroître mon pouvoir et mes richesses, je ferai un bon choix. Que dis-tu de mon idée ?
- Le roi ne saurait faire là un choix tactique plus habile. Mais que comptez-vous faire ?
- Emlyn ferait un bon parti pour Aktorn et lorsqu’ils seront en âge de se marier, je rallierai au royaume cette province dissidente par un mariage politique.
- Pourquoi Aktorn, votre Altesse ? C’est la place de Wilburn qui constitue, en tant qu’héritier du trône, le parti le plus intéressant pour le Baron.
- Wilburn n’aura jamais la main assez lourde pour faire le poids dans cette région. Et qu’arriverait-il si Wilburn, dont la santé est fragile, venait à mourir après cette union ? Emlyn pourrait prétendre au trône et diriger l’ensemble. C’est exclu, vous m’entendez ! En revanche, Aktorn est fougueux, rusé, mais respectueux envers son père, il saura être à la hauteur de ce que son roi veut pour lui ! Aktorn me représentera quand je ne serai plus…
- Comment ? Je ne comprends pas ! Comment voulez-vous transmettre les rênes à votre second fils, le protocole ne vous y autorise pas !
- Je n’en sais rien, je fais des hypothèses, c’est tout. Je veux faire d’Aktorn mon extension personnelle. Je le formerai pour cela. Il apprendra l’art du combat, de la politique, des pratiques ancestrales…
- Vous voulez parler de la magie Pönbo ?
- Pourquoi pas ? Je crois qu’il présente de sérieuses dispositions et je lui trouverai un bon maître. Par ailleurs, Messire Aménodon, vous pourriez l’instruire sur les fondements de la politique et la connaissance du protocole. Ensuite, quand il sera prêt et qu’il se mariera, il ira s’installer à Timnis pour diriger cette partie du royaume. Pensez-vous pouvoir éduquer mon fils dans cette perspective, vous, le Grand Chambellan?
- Euh oui, je crois. Vous pouvez compter sur mes talents pour transmettre à Aktorn toutes les connaissances pouvant faire de lui un grand chef et un fin politique, croyez-moi !
- Eh bien qu’il en soit ainsi ! Vous pouvez disposer ! Et Bargarn saisit son verre récemment rempli et se leva. Il invitait de la sorte le Chambellan à rapidement trouver la porte de la sortie. Amenodon allait dire quelque chose, mais il se ravisa et sortit avec le masque de la perplexité.
En effet, se disait-il, il ne m’a laissé aucune initiative dans l’échange, et il m’a manipulé, par-dessus le marché. Au moins ai-je fais passer l’idée qu’une alliance par mariage était une solution plus bénéfique pour le royaume, ce qui me laisserait plus de pouvoir sur les événements à venir. L’idée de promouvoir Aktorn comme successeur du royaume lui déplaisait et déjouait ses plans. Il avait imaginé pouvoir diriger le pays à travers Wilburm à la mort du roi et fonctionner comme éminence grise de la reine Xenia, qui forcément survivrait à Bargarn. La belle Xenia n’a que trente-cinq ans, et le vieux Bargarn, avec ses vingt-cinq ans de plus, se montrait un homme dans la force de l’âge et encore très alerte. Mais qui sait, il pourrait mourir dans les cinq à dix années à venir, sans que quiconque y trouve à redire. Il s’abstint de laisser éclore dans son esprit brillant et ambitieux la pensée qui lui vint juste après, mais elle avait déjà pris naissance dans sa conscience…
Il faut que je parle à la Reine, se dit-il. Il décida donc qu’il irait lui demander une audience dès l’après-midi. Pour l’heure, il devait mettre de l’ordre dans ce qu’il avait compris, et tisser sa toile au mieux de ses intérêts. Se laissant aller à l’introspection, il estima qu’il ne se sentait pas fondamentalement attiré par les richesses, bien que les largesses du roi et de la reine avait fait de lui un homme riche et influent. Ainsi, il n’avait aucune peine à séduire les jeunes suivantes de la cour, dès qu’elles avaient commencé à déployer leurs atouts. Ses pulsions masculines, dirigées vers les jeunes femmes, trouvaient largement de quoi se satisfaire. Mais il visait plus haut gibier.
En réalité, sa motivation la plus profonde résidait dans la quête du pouvoir, et il songea à l’influence qu’il pourrait exercer sur le royaume une fois son plan mis en œuvre, son plan qu’il nourrissait depuis une quinzaine d’années . Ce qui l’excitait au plus point, c’était l’exercice du pouvoir, que ce soit sur les hommes et leurs destinées, ou sur les femmes, avec lesquelles il affûtait son pouvoir de séduction… Il mettait au point ses stratégies au quotidien par son attitude maniérée et la maîtrise calculée de son image. Par exemple, il s’habillait toujours à la hauteur de son rang, avec sobriété certes, mais non dénuée d’une certaine coquetterie, en portant quelques attributs distinctifs : chevalière sertie de rubis, collier en or avec une médaille frappée du sceau royal, toujours avec une cape brodée de soie ou de perles. Tout le monde s’inclinait sur son passage et montrait un respect à la hauteur de son rôle de Grand Chambellan Aménodon.
Il avait eu toute la pause de midi pour se préparer à l’audience qu’il avait obtenue sans trop de difficulté auprès de la reine Xenia. Il avait pris soin de son image en choisissant de porter une large ceinture sertie de pierreries, ainsi que sa coiffe d’apparat de couleur bordeaux. Il espérait ainsi paraître séduisant devant sa reine et mettre toute les chances de son côté dans la partie qu’il devait jouer.
- Ah ! Grand Chambellan, entrez donc dans mes appartements. Que me vaut l’honneur d’une votre visite ?
La reine était éblouissante de beauté et de jeunesse. Sa peau ambrée et lumineuse des filles du sud, ses longs cheveux dorés, ses yeux clairs étaient mis en valeur par une silhouette fine et cambrée, et un maintien qui faisait de sa tête la plus noble de la Cour. Aménodon eut un instant le souffle coupé par son charme naturel, et remarqua alors seulement sa longue robe de soie blanche agrémentée d’une magnifique étole bleue qui couvrait juste ses épaules dénudées. Un chapelet de bracelets à ses poignets, un collier d’or avec un pendentif arborant le sceau royal serti d’une émeraude et de délicates boucles d’oreilles venaient orner sa peau fine.
- Hem, fit le Chambellan en éclaircissant sa voix, je voudrais tout d’abord vous remercier de m’avoir accordé cette audience en cette belle après-midi d’été, votre Altesse ! Pouvons-nous nous asseoir et causer tranquillement des belles années à venir ?
- Je vous en prie, Chambellan, prenons place à ma table et partageons une coupe de liqueur d’abricot. Elle vient directement de Phenycia » . Elle servit deux tasses du précieux breuvage, tandis qu’Aménodon prenait place à l’angle de la table. La reine s’assit à l’autre coin et ils trinquèrent.
- Alors, quelle urgence vous amène hors de vos appartements, Grand Chambellan ? N’avez-vous pas eu audience ce matin auprès du Roi ?
- Effectivement, Ma Reine. Et je dois dire que j’ai été surpris d’entendre les intentions du roi. Aménodon, se racla la gorge, car mille pensées envahissaient son esprit. La reine ne devait rien ignorer des plans de son époux. Il devait jouer serré et il guetta la réaction de Xenia. Celle-ci dans son comportement ne laissa rien filtrer. Elle gardait la tête haute et le regardait avec un regard interrogateur, attendant la réponse à sa dernière question. Aménodon jugea préférable de maintenir le but de cette négociation dans sa ligne de mire. Il répliqua simplement.
- Le roi se fait vieux, tandis que vous êtes en pleine jeunesse, avec des … ambitions toute personnelles. Vous pouvez espérer survivre à votre époux et caresser des desseins en accord avec vos aspirations…
- Cessez de vous cacher ainsi avec des mots mystérieux. Dites-moi franchement le fond de votre pensée !
- Ma reine, connaissez-vous le Protocole ? Qu’adviendra-t-il de vous lorsque le roi mourra, car il mourra bel et bien un jour … Y avez-vous déjà songé ?
- Ma foi, pas vraiment, car je m’en remets à vous Chambellan, c’est bien votre rôle que d’être le garant du Protocole, n’est-ce pas ? Que voulez-vous m’apprendre à ce sujet?
- Eh bien, vous deviendrez la Reine plénipotentiaire et vous aurez la charge devant le peuple et la noblesse de diriger le royaume, jusqu’à ce que vous ayez couronné votre aîné Wilburn à la succession du roi. Ceci ne devrait pas dépasser un an pour couronner le futur roi sur son trône. Après, vous n’aurez formellement plus l’exercice du pouvoir. Il vous faudra des alliés…
- J’ai beaucoup d’appuis au sein de la Cour et je crois que…
- Pardon de vous interrompre, Ma reine, mais je ne pensais pas à ce niveau-là. Je vois au-delà de la Cour. L’influence de quelques nobles et de riches marchands ne vous sera pas d’une grande utilité au cas où le Baron de Timnis venait à attaquer Morthag. Sauriez-vous faire face à une guerre venant du nord ?
- Je ne veux pas la guerre, et je ne vois pas pourquoi Timnis, inféodée à la couronne, viendrait à caresser l’idée de nous attaquer !
- Je vois que vous ne savez pas ce que le roi a en tête ! dit-il avec véhémence. Il veut « asseoir son pouvoir sur Garsham » et ceci en dépit de l’audacieuse autonomie dont le Baron Nestorio fait preuve envers le pouvoir du roi ! Le temps n’est plus à la paix, ô très chère Reine !...
Aménodon laissa à Xenia le temps de digérer son intervention et trouva dans le regard de la reine impénétrable une lueur d’inquiétude. Celle-ci n’en montra rien et lâcha avec un certain dédain :
- Mon Grand Chambellan a sûrement une idée en tête, lui aussi, et je me réjouis de vous écouter me conseiller. Je verrai ce que je ferai de vos suggestions. Mais je vous préviens, il est hors de question que je trahisse mon époux de roi.
- Rassurez-vous, ma très belle reine, il n’en sera rien. N’oubliez pas que je suis le plus fidèle serviteur de la couronne, et le plus avisé sans doute…
- Je ne l’oublie pas et je saurai m’en souvenir le moment venu. Allez-y, parlez, je brûle d’en savoir plus.
Aménodon triompha intérieurement de la disposition de la reine à l’égard de ses projets. Elle était prête à entrer dans son jeu, il le savait. Restait à trouver les mots qui la feraient se rallier à sa cause.
- Vous êtes la fille de feu Messire Sirius, issu de la plus grande bourgeoisie de Phenycia, et en tant que femme du Sud, je vous suggère d’établir une alliance avec la cité phenyciane.
- Et comment voulez-vous que je m’y prenne ?
- Il vous faut préparer Wilburn, le prince héritier, à diriger le royaume, avec l’appui politique de Phénycia. Morthag y gagnera en richesse et en influence sur tout le pays.
- Je tâcherai de m’en souvenir Aménodon. Je vais réfléchir à vos conseils. Laissez-moi maintenant, j’ai besoin d’être seule et de réfléchir à tout ceci.
7. Les derniers hommages
Les gens du village commençaient à se rassembler sur la place de crémation où un bûcher avait été dressé. Tout le monde au village connaissait et appréciait Ylda et Dennish et la peine se lisait sur le visage de chacun. De coutume, chaque famille offrait un présent au veuf ou à la veuve, lui apportant ainsi une petite contribution matérielle. Certains amenaient de la vaisselle, d’autres des habits, des tissus, du cuir, ou même un jambon, du cidre ou de la bière. L’attention se portait plus sur le symbole de don que sur la valeur monétaire de l’objet. Chacun offrait ce qu’il jugeait bon d’offrir.
Il y avait là Zalafir, en costume d’apparat, Ogmin, qui portait dans ses bras la petite Pema endormie et emmitouflée dans un plaid blanc, Dennish, s’affairant à donner les derniers ordres pour la cérémonie, et Guilmur, que certains venaient saluer avec amitié et respect. Tous deux s’approchèrent du bûcher au pied duquel reposait Ylda installée sur une litière de bois tressé, le corps recouvert d’un linceul de soie blanche.
Un petit feu efficacement alimenté délimitait l’entrée de la zone sacrée que seuls la famille et les proches pouvaient franchir. Des poignées de bâtons d’encens brûlaient aux quatre coins du bûcher, indiquant les quatre points cardinaux, et des rubans de prières flottaient aux quatre vents. Zalafir prononçait des incantations en effectuant le tour du bûcher, tout en manipulant son rosaire entre ses doigts.
La foule continuait à s’amasser dans l’aire de recueillement, et Amibatah, de son regard aux yeux clairs reflétant le ciel, contemplait cette scène depuis la petite colline qui surplombait le village. Brady, son ami de toujours, se tenait à ses côtés, assis sur le rocher et Isilda, la complice de leurs aventures, debout à côté de ce petit promontoire, avait sa main posée sur l’épaule d’Amibatah. Ce dernier poussa un gros soupir et laissa échapper un morceau de son fardeau fait de chagrin et de culpabilité.
- Il y en a du monde au village ! Je crois que tout le monde est venu ! dit Brady. Puis il se tortilla sur ses fesses en agitant ses jambes. Il cherchait ses mots, pour dire à son ami le plus proche les paroles de réconfort qui habitaient son cœur :
- Je… voudrais que tu saches… que mon amitié pour toi, comment dire, je ne peux pas imaginer qu’elle puisse être limitée te concernant. Tu es comme mon frère. En ce moment, je ressens ce que tu peux ressentir, je suis associé à ton esprit, … et je pleure avec toi.
- Tu ne peux pas savoir ce que je ressens, répliqua Amibatah sur un ton plus sec qu’il ne l’aurait souhaité. Je ne pleure même pas. Je suis fâché contre l’Esprit qui l’a rappelée à lui ! » Puis, peu après, il rajouta : « Mais je te remercie pour ce que tu m’as dit. » Un silence s’installa entre eux, alors que leurs regards se tournaient vers la place de crémation où les gens continuaient à se rassembler. Brady prit son ami par l’épaule, et ils s’étreignirent fraternellement. Isilda vint les rejoindre dans leur embrassade, et ils restèrent ainsi de longs instants.
Isilda se détacha la première et se retourna en direction du village. «Tout le monde doit être là maintenant, ils t’attendent pour que tu allumes la flamme. Il est temps que nous y allions. Nous serons avec toi ! »
C’était toujours la fille ou le fils cadet qui allumait le bûcher. Tout en traversant la foule, Amitabah sentit la vague de compassion qui émanait de chacun. Il se présenta alors vers Zalafir. Son cœur s’ouvrit à ce qui était advenu à sa mère bien-aimée, elle qui avait donné sa vie contre celle de cette petite fille, sa petite sœur. Une vague de chagrin lui traversa le corps tout entier, mais il se contint car il ne voulait pas montrer ses émotions en public. C’était avant tout la pudeur qui lui procurait cette image de dignité, lui permettant de contenir sa tristesse. Un mélange de force et de faiblesse affectait son âme, qui lui disait : « Sois fort, et sois triste aussi, car tu l’es ! ».
Zalafir l’intima du regard à s’approcher en passant à côté du feu sacré et à venir faire face au bûcher. La foule était maintenant rassemblée, et les paroles se changèrent en murmures, puis le silence se fit. Le cadavre de la défunte était déjà déposé sur le bûcher, prêt à libérer définitivement l’âme emprisonné dans ce corps qui avait souffert maints tourments.
Dennish et Gilmur avaient rejoint Amibatah dans l’aire sacrée ; Ogmin se tenait là aussi, tenant la petite Pema, qui reposait tranquillement dans ses bras. Zalafir tendit à Amibatah une torche prête à être enflammée ; ce dernier inclina la tête en la recevant, esquissant même une petite révérence. Zalafir s’approcha de lui et lui parla doucement mais distinctement, de sorte que les plus proches purent entendre :
- Tu as l’honneur d’enflammer toi-même le bûcher, Amibatah, et tu es à la hauteur de cette tâche. Regarde sur les quatre points cardinaux, il y a des mèches de paille ; il faudra les allumer l’une après l’autre, en commençant par l’Est, symbole de la naissance et du premier éveil. Puis viendra le sud, pour célébrer la lumière et l’abondance des récoltes, puis l’Ouest, symbole du déclin et de l’accomplissement de la vie, et enfin le Nord, signifiant la fin d’un cycle, promesse de renouveau.
Les pensées d’Amibatah se dirigeaient vers sa mère, qui avait été si bonne avec lui et lui avait donné tout le meilleur qu’une mère puisse donner. Cette mère qui le quittait, lui et sa famille, il allait devoir la laisser partir, couper les liens d’attachement qui font souffrir le cœur si longtemps. Son père se tenait maintenant derrière lui, à la droite, tandis que Gilmur s’était rapproché de lui à la gauche. Amibatah vit son visage rougi par les larmes ; il semblait si profondément affecté qu’il ressentit de la pitié pour son grand frère. Il constata à quel point le visage de son frère différait du sien. Les cheveux de son frère étaient noirs et son teint légèrement mat, avec un visage ovale si jovial d’habitude. Ses yeux étaient foncés et reflétaient de la douceur. Au contraire, Amibatah arborait de longs cheveux châtain clair, virant presqu’au blond en plein été, en cadrant un visage allongé à Zalafir posa ses mains sur les épaules du garçon et lui dit : « Tu vas maintenant inviter le feu sacré sur ta torche et l’offrir en offrande au ciel et à la terre. Ta mère a terminé ses souffrances et il est temps de la libérer de ses obligations terrestres. D’autres expériences l’attendent dans le pays de l’Esprit de Lumière infinie. Ouvre encore plus grand ton cœur pour la laisser partir vers sa destinée nouvelle. »
Amibatah contourna alors le bûcher en direction du feu sacré ; il croisa du regard Brady et Isilda qui avaient réussi à se frayer un passage pour être proches de la ligne sacrée. Il plongea alors la torche dans le feu consacré qui était gardé par Normin, l’apprenti de Zalafir. Il la fit tourner dans la flamme vive et revint en direction de sa famille et du budviche. En passant devant Ogmin, il s’arrêta pour prendre dans ses bras sa petite sœur qu’il tint contre son corps. Il lut dans les yeux de son père un immense chagrin mais aussi un poids qui pesait lourdement sur ses épaules. Amibatah sut tout de suite qu’il faisait partie de ce fardeau de douleur et il sentit qu’ils allaient devoir se parler pour chasser cette douleur de leur cœur. Il croisa le regard sage et profond de Zalafir qui semblait le réconforter, mais il ne put percer le voile de larmes de Guilmur pour y lire autre chose que de la tristesse.
Amibatah s’accroupit près de la première mèche, et parla à l’oreille du bébé : « Pema, ma petite sœur, comme tu ne peux pas le faire toi-même, c’est moi qui vais allumer pour toi la porte de l’Est, dont tu es le symbole vivant. Nous le faisons ensemble, pour cette maman si bonne que tu ne connaîtras jamais. Mais je serai toujours là pour t’en parler quand tu te poseras des questions à son sujet. »
Il brandit la torche vers la mèche qui prit feu rapidement. Puis il retourna vers son père et lui tendit l’enfant. Dennish accueillit sa fille dans ses bras, peut-être pour la première fois avec un cœur ouvert, et se pencha pour admirer son visage, qui déjà reflétait déjà la beauté de sa mère. Un sourire inonda son visage, déridant ses traits. Puis Amibatah prit son frère par le bras et l’entraîna vers la porte du Sud. «Tu es le symbole de la riche récolte par tes talents, et tu représentes la force future de la famille. Allume avec moi ce bûcher qui libère maman ».
Gilmur sortit de sa torpeur et s’approcha de la couche funéraire. Il recouvrit la main droite de son frère qui tenait la torche, et tous deux allumèrent la deuxième mèche. Ils s’écartèrent ensemble du feu qui commençait à crépiter et Gilmur retourna à sa place. Amibatah s’approcha de la troisième porte et fit signe à son père de s’approcher. « Père, tu es l’illustration de la porte de l’Ouest, car ta maturité et ton expérience font de toi le principal pilier de la famille. Nous avons besoin de toi pour nous protéger! »
- Amibatah, je suis là pour vous donner toute la protection dont vous aurez besoin, et je suis fier de ce que mes fils sont devenus. Nous n’oublierons jamais qui était ta mère, et ce qu’elle a accompli dans cette vie. »
Dennish prit la torche qu’Amibatah lui tendait, lança une prière muette en direction de son épouse, et bouta le feu à la troisième mèche. Tous deux revinrent en direction des autres. Amibatah s’arrêta devant la dernière porte, et regarda Zalafir d’un air interrogateur. Le budviche s’approcha du jeune homme et tous deux allumèrent la dernière mèche du bûcher qui commençait déjà à dégager de la chaleur. Tout le monde alentour fit un pas en arrière.
- « Maître Zalafir, vous qui connaissez comme personne la porte entre les deux mondes, guidez ma mère vers un doux ermitage, dans la lumière de Budlam. »
-« Rassure-toi, fils, ta mère a déjà migré vers les Terres Eternelles de Budlam, et j’ai perçu qu’elle y était dans la félicité. Je continuerais les prières pendant sept jours et sept nuits, et le huitième matin, je ferai les dernières offrandes aux esprits du ciel et de la terre. »
Le feu crépitant avait commencé à consumer le cadavre de Ylda et la chaleur qui se dégageait du bûcher était devenue intense. Normin ramenait avec une fourche les morceaux de bois incandescents pour rassembler vers le feu, tandis que le budviche prenait place sur un petit trône pour réciter les prières rituelles. La famille s’assit sur un grand banc de bois sur un côté de l’aire sacrée. Les villageois passaient à tour de rôle pour leur apporter des présents et leur prodiguer des paroles de réconfort. Les présents étaient destinés généralement à la famille tout entière, comme les provisions, jambons, fromage, sacs de légumes, sachets de thé, ou les ustensiles domestiques comme des chaudrons, des vases, des coupes… Dennish reçut ainsi un bel harnachement de cuir, simple mais bien fini, une hache bien affutée et une flasque de liqueur de prune. Gilmur se vit offrir un tablier de cuir pour travailler à la forge, et une toque en fourrure blanche de renard des neiges. Amibatah reçut un coutelas avec un manche en bois de cèdre poli, une belle paire de bottes fourrée en cuir, et une gourde en peau de vachette, avec des poils beiges et bruns. Ogmin vint vers lui à la fin de la cérémonie et lui fit présent d’une belle besace solide et bien conçue, avec de nombreuses poches et qui pouvait se porter en bandoulière.
Le bûcher avait bien diminué et les restes de la défunte étaient pratiquement consumés. Les villageois s’étaient petit à petit retirés pour laisser ensemble les trois hommes de la famille, Dennish, Gilmur et Amibtah, ainsi qu’Ogmin et le bébé qu’elle tenait avec beaucoup d’attention, Zalafir, qui commençait à ranger ses textes de prières et ses objets rituels ; quelques amis restaient encore là, à contempler le feu qui achevait de se consumer, pendant que Normin rassemblait les braises et les derniers restes de la dépouille au centre du foyer.
L’atmosphère était paisible. L’émotion partagée entre les villageois, pleine de compassion et de respect pour Ylda, avait rendu cette cérémonie chaleureuse et digne. Les larmes des uns et des autres avaient séché pour faire place aux sourires et aux regards profonds. Le peuple de Luzii savait accepter et accompagner le malheur quand il frappait, et une crémation comme celle qu’ils venaient de partager avait pour effet de renforcer les liens, d’ouvrir les cœurs et développer la solidarité entre les villageois.
Lorsque Zalafir eut terminé de rassembler ses affaires, il s’approcha de Dennish qui se leva pour rendre hommage au budviche, lequel avait admirablement bien conduit cette cérémonie. Ils se prirent par les avant-bras et Zalafir posa son front contre celui de Dennish. Cette coutume avait pour but de faire une transmission d’esprit à esprit, et permettait, disait-on, de transvaser les énergies de l’un à l’autre. Quand ils rompirent le contact, le visage de Dennish était devenu paisible et rayonnant. Des larmes, qui n’étaient ni de tristesse, ni de joie, débordaient de son âme. Zalafir sortit de son sac un vieux rosaire en perles de bois de rose qu’il déposa sur la tête de Dennish en guise de bénédiction, puis, en le saisissant par le poignet, déposa l’objet sacré dans sa main et lui referma les doigts, tout en le regardant droit dans les yeux. Aucune parole ne fut échangée, les deux hommes n’avaient pas besoin de mots pour partager leurs sentiments. Puis le budviche se tourna vers Gilmur, dont le visage avait quitté son masque de chagrin, le saisit par la nuque et vint poser son front contre le sien. Des sanglots longs secouèrent les épaules du jeune homme pendant quelques instants, puis un grand soupir sortit du fond de son âme. Quand leurs fronts se quittèrent, Gilmur se redressa avec un sourire reconnaissant. Zalafir sortit précautionneusement de son sac un petit paquet de soie blanche qu’il tendit à Gilmur de ses deux mains. Ce dernier l’ouvrit avec délicatesse pour découvrir une statuette en bronze représentant le Budlam en position d’offrande, les deux paumes ouvertes à la hauteur du cœur. Guilmur la porta contre sa poitrine en fermant les yeux en signe de recueillement.
Le budviche reporta son attention sur Amibatah et le regarda avec ses yeux pénétrants. Il posa ses deux mains sur les épaules du jeune garçon et lui dit dans un murmure :
- Tu es plein de tristesse et de colère, mais ton cœur reste pur, ne l’oublie jamais ! Tu auras encore bien des épreuves dans la vie, et tu traverseras celle-là, crois-moi. Garde toujours la tête haute dans l’adversité, et défais-toi de la rancœur qui empoisonne ton esprit.
Amibatah fit mine de comprendre ce que lui disait le budviche, mais dans sa tête se bousculaient mille pensées rebelles. « Je tâcherai de m’en rappeler, ô Maître Zalafir. Que dois-je faire ? Je ne suis qu’un enfant, et Mère est morte. Que vais-je devenir ?
- Laisse-toi pénétrer de la force de la nature, qui n’est ni douce, ni cruelle, et accepte sa loi contre laquelle tu ne peux rien. Un jour viendra où tu pourras te servir de cette force et accomplir des prodiges… car je sens en toi un potentiel dont tu n’as pas encore idée, mais qui te mènera vers des sommets. Mais avant, tu dois cheminer dans la vallée.
Zalafir prononça ces paroles prophétiques dans un souffle de voix qui ne s’adressaient qu’aux oreilles du garçon, qui se promit de les graver dans son esprit et d’en comprendre la signification. Zalafir colla alors son front au sien et ses paupières se fermèrent. Un halo de lumière colorée s’imposa à son esprit qui s’illumina soudain. Des sons venus de l’espace, comme une myriade de petites clochettes, vinrent bercer sa conscience et son esprit se mêla à celui du Maître. L’espace se déforma en prenant une ampleur inimaginable et il se sentit à la fois minuscule et immense, comme s’il pouvait avec son esprit remplir l’univers tout entier. Il se sentait à la fois complètement seul, et à la fois entouré par la présence de Zalafir, qui lui montra une partie infime d’un pouvoir incroyable qui se trouva à sa portée, mais dont il n’avait qu’une toute petite idée de l’étendue. Il eut le sentiment qu’une porte donnant sur un pays sans limites s’entrouvrait légèrement et que le budviche lui en indiquait simplement l’existence. La porte se referma lorsque le vieux maître retira son front. Ce dernier chancela un instant et dut prendre appui sur ses épaules pour rester debout. Quand il ouvrit les yeux, il vit dans le regard de Zalafir un mélange de surprise et de quelque chose qui lui sembla être de l’admiration, mais aussi une profonde lassitude qui lui donna subitement l’apparence d’un vieillard.
Le budviche toussota en plaquant son poing contre sa bouche, puis il reprit contenance. «Tu viens de me prouver que je ne me suis pas trompé à ton sujet, je l’ai toujours su… tu portes cela en toi depuis ta naissance… »
Alors le budviche plongea sa main dans sa besace et en sortit un livre précieusement emballé dans une étoffe de soie mauve, et habilement ficelé avec un cordon tressé de coton noir et or. «Ce livre a été écrit par le Grand Tarom, le Sublime Budze ; il contient la quintessence de ses enseignement sur les pouvoirs de l’Esprit. Il te faudra l’aide d’un maître de la Tradition pour en réaliser le sens profond. Puisse cette sagesse divine t’accompagner toute ta vie et te guider sur le chemin de ton destin ! ».
Amibatah ne sut quoi dire pour le remercier. Zalafir plaqua le livre sur le sommet de sa tête en signe de bénédiction et le remit dans les mains d’Amibatah en disant : «Prends en grand soin, car cet exemplaire est rare et précieux. Mets-le bien à l’abri. »
Amibatah avisa la besace que lui avait offerte Ogmin et le glissa dans une ses poches qu’il referma soigneusement. Son frère et son père étaient en train de rassembler les présents qu’ils avaient reçus et ne lui prêtaient pas attention, tout occupés à leur tâche. Ogmin les aida à empaqueter les affaires et ils se dirigèrent tous vers la maison, laissant derrière eux le bûcher que Normin finissait de nourrir. Zalafir avait déjà disparu pour prendre du repos.
Il y avait là Zalafir, en costume d’apparat, Ogmin, qui portait dans ses bras la petite Pema endormie et emmitouflée dans un plaid blanc, Dennish, s’affairant à donner les derniers ordres pour la cérémonie, et Guilmur, que certains venaient saluer avec amitié et respect. Tous deux s’approchèrent du bûcher au pied duquel reposait Ylda installée sur une litière de bois tressé, le corps recouvert d’un linceul de soie blanche.
Un petit feu efficacement alimenté délimitait l’entrée de la zone sacrée que seuls la famille et les proches pouvaient franchir. Des poignées de bâtons d’encens brûlaient aux quatre coins du bûcher, indiquant les quatre points cardinaux, et des rubans de prières flottaient aux quatre vents. Zalafir prononçait des incantations en effectuant le tour du bûcher, tout en manipulant son rosaire entre ses doigts.
La foule continuait à s’amasser dans l’aire de recueillement, et Amibatah, de son regard aux yeux clairs reflétant le ciel, contemplait cette scène depuis la petite colline qui surplombait le village. Brady, son ami de toujours, se tenait à ses côtés, assis sur le rocher et Isilda, la complice de leurs aventures, debout à côté de ce petit promontoire, avait sa main posée sur l’épaule d’Amibatah. Ce dernier poussa un gros soupir et laissa échapper un morceau de son fardeau fait de chagrin et de culpabilité.
- Il y en a du monde au village ! Je crois que tout le monde est venu ! dit Brady. Puis il se tortilla sur ses fesses en agitant ses jambes. Il cherchait ses mots, pour dire à son ami le plus proche les paroles de réconfort qui habitaient son cœur :
- Je… voudrais que tu saches… que mon amitié pour toi, comment dire, je ne peux pas imaginer qu’elle puisse être limitée te concernant. Tu es comme mon frère. En ce moment, je ressens ce que tu peux ressentir, je suis associé à ton esprit, … et je pleure avec toi.
- Tu ne peux pas savoir ce que je ressens, répliqua Amibatah sur un ton plus sec qu’il ne l’aurait souhaité. Je ne pleure même pas. Je suis fâché contre l’Esprit qui l’a rappelée à lui ! » Puis, peu après, il rajouta : « Mais je te remercie pour ce que tu m’as dit. » Un silence s’installa entre eux, alors que leurs regards se tournaient vers la place de crémation où les gens continuaient à se rassembler. Brady prit son ami par l’épaule, et ils s’étreignirent fraternellement. Isilda vint les rejoindre dans leur embrassade, et ils restèrent ainsi de longs instants.
Isilda se détacha la première et se retourna en direction du village. «Tout le monde doit être là maintenant, ils t’attendent pour que tu allumes la flamme. Il est temps que nous y allions. Nous serons avec toi ! »
C’était toujours la fille ou le fils cadet qui allumait le bûcher. Tout en traversant la foule, Amitabah sentit la vague de compassion qui émanait de chacun. Il se présenta alors vers Zalafir. Son cœur s’ouvrit à ce qui était advenu à sa mère bien-aimée, elle qui avait donné sa vie contre celle de cette petite fille, sa petite sœur. Une vague de chagrin lui traversa le corps tout entier, mais il se contint car il ne voulait pas montrer ses émotions en public. C’était avant tout la pudeur qui lui procurait cette image de dignité, lui permettant de contenir sa tristesse. Un mélange de force et de faiblesse affectait son âme, qui lui disait : « Sois fort, et sois triste aussi, car tu l’es ! ».
Zalafir l’intima du regard à s’approcher en passant à côté du feu sacré et à venir faire face au bûcher. La foule était maintenant rassemblée, et les paroles se changèrent en murmures, puis le silence se fit. Le cadavre de la défunte était déjà déposé sur le bûcher, prêt à libérer définitivement l’âme emprisonné dans ce corps qui avait souffert maints tourments.
Dennish et Gilmur avaient rejoint Amibatah dans l’aire sacrée ; Ogmin se tenait là aussi, tenant la petite Pema, qui reposait tranquillement dans ses bras. Zalafir tendit à Amibatah une torche prête à être enflammée ; ce dernier inclina la tête en la recevant, esquissant même une petite révérence. Zalafir s’approcha de lui et lui parla doucement mais distinctement, de sorte que les plus proches purent entendre :
- Tu as l’honneur d’enflammer toi-même le bûcher, Amibatah, et tu es à la hauteur de cette tâche. Regarde sur les quatre points cardinaux, il y a des mèches de paille ; il faudra les allumer l’une après l’autre, en commençant par l’Est, symbole de la naissance et du premier éveil. Puis viendra le sud, pour célébrer la lumière et l’abondance des récoltes, puis l’Ouest, symbole du déclin et de l’accomplissement de la vie, et enfin le Nord, signifiant la fin d’un cycle, promesse de renouveau.
Les pensées d’Amibatah se dirigeaient vers sa mère, qui avait été si bonne avec lui et lui avait donné tout le meilleur qu’une mère puisse donner. Cette mère qui le quittait, lui et sa famille, il allait devoir la laisser partir, couper les liens d’attachement qui font souffrir le cœur si longtemps. Son père se tenait maintenant derrière lui, à la droite, tandis que Gilmur s’était rapproché de lui à la gauche. Amibatah vit son visage rougi par les larmes ; il semblait si profondément affecté qu’il ressentit de la pitié pour son grand frère. Il constata à quel point le visage de son frère différait du sien. Les cheveux de son frère étaient noirs et son teint légèrement mat, avec un visage ovale si jovial d’habitude. Ses yeux étaient foncés et reflétaient de la douceur. Au contraire, Amibatah arborait de longs cheveux châtain clair, virant presqu’au blond en plein été, en cadrant un visage allongé à
Amibatah contourna alors le bûcher en direction du feu sacré ; il croisa du regard Brady et Isilda qui avaient réussi à se frayer un passage pour être proches de la ligne sacrée. Il plongea alors la torche dans le feu consacré qui était gardé par Normin, l’apprenti de Zalafir. Il la fit tourner dans la flamme vive et revint en direction de sa famille et du budviche. En passant devant Ogmin, il s’arrêta pour prendre dans ses bras sa petite sœur qu’il tint contre son corps. Il lut dans les yeux de son père un immense chagrin mais aussi un poids qui pesait lourdement sur ses épaules. Amibatah sut tout de suite qu’il faisait partie de ce fardeau de douleur et il sentit qu’ils allaient devoir se parler pour chasser cette douleur de leur cœur. Il croisa le regard sage et profond de Zalafir qui semblait le réconforter, mais il ne put percer le voile de larmes de Guilmur pour y lire autre chose que de la tristesse.
Amibatah s’accroupit près de la première mèche, et parla à l’oreille du bébé : « Pema, ma petite sœur, comme tu ne peux pas le faire toi-même, c’est moi qui vais allumer pour toi la porte de l’Est, dont tu es le symbole vivant. Nous le faisons ensemble, pour cette maman si bonne que tu ne connaîtras jamais. Mais je serai toujours là pour t’en parler quand tu te poseras des questions à son sujet. »
Il brandit la torche vers la mèche qui prit feu rapidement. Puis il retourna vers son père et lui tendit l’enfant. Dennish accueillit sa fille dans ses bras, peut-être pour la première fois avec un cœur ouvert, et se pencha pour admirer son visage, qui déjà reflétait déjà la beauté de sa mère. Un sourire inonda son visage, déridant ses traits. Puis Amibatah prit son frère par le bras et l’entraîna vers la porte du Sud. «Tu es le symbole de la riche récolte par tes talents, et tu représentes la force future de la famille. Allume avec moi ce bûcher qui libère maman ».
Gilmur sortit de sa torpeur et s’approcha de la couche funéraire. Il recouvrit la main droite de son frère qui tenait la torche, et tous deux allumèrent la deuxième mèche. Ils s’écartèrent ensemble du feu qui commençait à crépiter et Gilmur retourna à sa place. Amibatah s’approcha de la troisième porte et fit signe à son père de s’approcher. « Père, tu es l’illustration de la porte de l’Ouest, car ta maturité et ton expérience font de toi le principal pilier de la famille. Nous avons besoin de toi pour nous protéger! »
- Amibatah, je suis là pour vous donner toute la protection dont vous aurez besoin, et je suis fier de ce que mes fils sont devenus. Nous n’oublierons jamais qui était ta mère, et ce qu’elle a accompli dans cette vie. »
Dennish prit la torche qu’Amibatah lui tendait, lança une prière muette en direction de son épouse, et bouta le feu à la troisième mèche. Tous deux revinrent en direction des autres. Amibatah s’arrêta devant la dernière porte, et regarda Zalafir d’un air interrogateur. Le budviche s’approcha du jeune homme et tous deux allumèrent la dernière mèche du bûcher qui commençait déjà à dégager de la chaleur. Tout le monde alentour fit un pas en arrière.
- « Maître Zalafir, vous qui connaissez comme personne la porte entre les deux mondes, guidez ma mère vers un doux ermitage, dans la lumière de Budlam. »
-« Rassure-toi, fils, ta mère a déjà migré vers les Terres Eternelles de Budlam, et j’ai perçu qu’elle y était dans la félicité. Je continuerais les prières pendant sept jours et sept nuits, et le huitième matin, je ferai les dernières offrandes aux esprits du ciel et de la terre. »
Le feu crépitant avait commencé à consumer le cadavre de Ylda et la chaleur qui se dégageait du bûcher était devenue intense. Normin ramenait avec une fourche les morceaux de bois incandescents pour rassembler vers le feu, tandis que le budviche prenait place sur un petit trône pour réciter les prières rituelles. La famille s’assit sur un grand banc de bois sur un côté de l’aire sacrée. Les villageois passaient à tour de rôle pour leur apporter des présents et leur prodiguer des paroles de réconfort. Les présents étaient destinés généralement à la famille tout entière, comme les provisions, jambons, fromage, sacs de légumes, sachets de thé, ou les ustensiles domestiques comme des chaudrons, des vases, des coupes… Dennish reçut ainsi un bel harnachement de cuir, simple mais bien fini, une hache bien affutée et une flasque de liqueur de prune. Gilmur se vit offrir un tablier de cuir pour travailler à la forge, et une toque en fourrure blanche de renard des neiges. Amibatah reçut un coutelas avec un manche en bois de cèdre poli, une belle paire de bottes fourrée en cuir, et une gourde en peau de vachette, avec des poils beiges et bruns. Ogmin vint vers lui à la fin de la cérémonie et lui fit présent d’une belle besace solide et bien conçue, avec de nombreuses poches et qui pouvait se porter en bandoulière.
Le bûcher avait bien diminué et les restes de la défunte étaient pratiquement consumés. Les villageois s’étaient petit à petit retirés pour laisser ensemble les trois hommes de la famille, Dennish, Gilmur et Amibtah, ainsi qu’Ogmin et le bébé qu’elle tenait avec beaucoup d’attention, Zalafir, qui commençait à ranger ses textes de prières et ses objets rituels ; quelques amis restaient encore là, à contempler le feu qui achevait de se consumer, pendant que Normin rassemblait les braises et les derniers restes de la dépouille au centre du foyer.
L’atmosphère était paisible. L’émotion partagée entre les villageois, pleine de compassion et de respect pour Ylda, avait rendu cette cérémonie chaleureuse et digne. Les larmes des uns et des autres avaient séché pour faire place aux sourires et aux regards profonds. Le peuple de Luzii savait accepter et accompagner le malheur quand il frappait, et une crémation comme celle qu’ils venaient de partager avait pour effet de renforcer les liens, d’ouvrir les cœurs et développer la solidarité entre les villageois.
Lorsque Zalafir eut terminé de rassembler ses affaires, il s’approcha de Dennish qui se leva pour rendre hommage au budviche, lequel avait admirablement bien conduit cette cérémonie. Ils se prirent par les avant-bras et Zalafir posa son front contre celui de Dennish. Cette coutume avait pour but de faire une transmission d’esprit à esprit, et permettait, disait-on, de transvaser les énergies de l’un à l’autre. Quand ils rompirent le contact, le visage de Dennish était devenu paisible et rayonnant. Des larmes, qui n’étaient ni de tristesse, ni de joie, débordaient de son âme. Zalafir sortit de son sac un vieux rosaire en perles de bois de rose qu’il déposa sur la tête de Dennish en guise de bénédiction, puis, en le saisissant par le poignet, déposa l’objet sacré dans sa main et lui referma les doigts, tout en le regardant droit dans les yeux. Aucune parole ne fut échangée, les deux hommes n’avaient pas besoin de mots pour partager leurs sentiments. Puis le budviche se tourna vers Gilmur, dont le visage avait quitté son masque de chagrin, le saisit par la nuque et vint poser son front contre le sien. Des sanglots longs secouèrent les épaules du jeune homme pendant quelques instants, puis un grand soupir sortit du fond de son âme. Quand leurs fronts se quittèrent, Gilmur se redressa avec un sourire reconnaissant. Zalafir sortit précautionneusement de son sac un petit paquet de soie blanche qu’il tendit à Gilmur de ses deux mains. Ce dernier l’ouvrit avec délicatesse pour découvrir une statuette en bronze représentant le Budlam en position d’offrande, les deux paumes ouvertes à la hauteur du cœur. Guilmur la porta contre sa poitrine en fermant les yeux en signe de recueillement.
Le budviche reporta son attention sur Amibatah et le regarda avec ses yeux pénétrants. Il posa ses deux mains sur les épaules du jeune garçon et lui dit dans un murmure :
- Tu es plein de tristesse et de colère, mais ton cœur reste pur, ne l’oublie jamais ! Tu auras encore bien des épreuves dans la vie, et tu traverseras celle-là, crois-moi. Garde toujours la tête haute dans l’adversité, et défais-toi de la rancœur qui empoisonne ton esprit.
Amibatah fit mine de comprendre ce que lui disait le budviche, mais dans sa tête se bousculaient mille pensées rebelles. « Je tâcherai de m’en rappeler, ô Maître Zalafir. Que dois-je faire ? Je ne suis qu’un enfant, et Mère est morte. Que vais-je devenir ?
- Laisse-toi pénétrer de la force de la nature, qui n’est ni douce, ni cruelle, et accepte sa loi contre laquelle tu ne peux rien. Un jour viendra où tu pourras te servir de cette force et accomplir des prodiges… car je sens en toi un potentiel dont tu n’as pas encore idée, mais qui te mènera vers des sommets. Mais avant, tu dois cheminer dans la vallée.
Zalafir prononça ces paroles prophétiques dans un souffle de voix qui ne s’adressaient qu’aux oreilles du garçon, qui se promit de les graver dans son esprit et d’en comprendre la signification. Zalafir colla alors son front au sien et ses paupières se fermèrent. Un halo de lumière colorée s’imposa à son esprit qui s’illumina soudain. Des sons venus de l’espace, comme une myriade de petites clochettes, vinrent bercer sa conscience et son esprit se mêla à celui du Maître. L’espace se déforma en prenant une ampleur inimaginable et il se sentit à la fois minuscule et immense, comme s’il pouvait avec son esprit remplir l’univers tout entier. Il se sentait à la fois complètement seul, et à la fois entouré par la présence de Zalafir, qui lui montra une partie infime d’un pouvoir incroyable qui se trouva à sa portée, mais dont il n’avait qu’une toute petite idée de l’étendue. Il eut le sentiment qu’une porte donnant sur un pays sans limites s’entrouvrait légèrement et que le budviche lui en indiquait simplement l’existence. La porte se referma lorsque le vieux maître retira son front. Ce dernier chancela un instant et dut prendre appui sur ses épaules pour rester debout. Quand il ouvrit les yeux, il vit dans le regard de Zalafir un mélange de surprise et de quelque chose qui lui sembla être de l’admiration, mais aussi une profonde lassitude qui lui donna subitement l’apparence d’un vieillard.
Le budviche toussota en plaquant son poing contre sa bouche, puis il reprit contenance. «Tu viens de me prouver que je ne me suis pas trompé à ton sujet, je l’ai toujours su… tu portes cela en toi depuis ta naissance… »
Alors le budviche plongea sa main dans sa besace et en sortit un livre précieusement emballé dans une étoffe de soie mauve, et habilement ficelé avec un cordon tressé de coton noir et or. «Ce livre a été écrit par le Grand Tarom, le Sublime Budze ; il contient la quintessence de ses enseignement sur les pouvoirs de l’Esprit. Il te faudra l’aide d’un maître de la Tradition pour en réaliser le sens profond. Puisse cette sagesse divine t’accompagner toute ta vie et te guider sur le chemin de ton destin ! ».
Amibatah ne sut quoi dire pour le remercier. Zalafir plaqua le livre sur le sommet de sa tête en signe de bénédiction et le remit dans les mains d’Amibatah en disant : «Prends en grand soin, car cet exemplaire est rare et précieux. Mets-le bien à l’abri. »
Amibatah avisa la besace que lui avait offerte Ogmin et le glissa dans une ses poches qu’il referma soigneusement. Son frère et son père étaient en train de rassembler les présents qu’ils avaient reçus et ne lui prêtaient pas attention, tout occupés à leur tâche. Ogmin les aida à empaqueter les affaires et ils se dirigèrent tous vers la maison, laissant derrière eux le bûcher que Normin finissait de nourrir. Zalafir avait déjà disparu pour prendre du repos.
6. L'épreuve du sang
Aktorn encocha la flèche dans la corde et banda son arc qui émit un noble grincement. Il vint apposer ses lèvres sur la corde, comme Gremlyn le lui avait enseigné et ferma son œil gauche. La cible était disposée à trente pas. Il visa soigneusement le cœur de l'homme de paille, bloqua sa respiration et décocha sa flèche qui vint se planter dans la cuisse gauche de l'épouvantail.
- Tu as encore lâché la corde en donnant un à-coup. Recommence!
Gremlyn était un maître d'armes exigeant, mais très patient. Il donnait toujours de bons conseils à son jeune apprenti, qui écoutait avec attention les recommandations de son maître.
Cette fois-ci, Aktorn se concentra en prenant une profonde inspiration. Il cala ses pieds sur le sol, saisit une flèche qu'il plaça avec soin. Il regarda la cible du coin de l'œil, arma son tir et ne fit plus qu'un avec son arme. La corde effleura sa lèvre supérieure et il resta dans cette attitude, sans bouger, sans respirer, sans frémir. Il centra son attention sur la cible et il lui sembla qu'elle s'était rapprochée de son œil. Sans qu'il le décide, ses doigts lâchèrent la flèche au moment précis où celle-ci était prête à voler. L'arc émit un claquement net et sec lorsqu'il se détendit d'un coup. Le trait alla se ficher en plein milieu de la poitrine de la cible.
Des cris de joie s'élevèrent parmi les soldats qui avaient observé la scène. Aktorn regarda autour de lui et croisa le regard de Gremlyn qui hochait la tête avec un large sourire. Il se redressa fièrement et leva son poing vers le ciel. Les hommes applaudirent, puis vaquèrent à leurs occupations.
Le camp avait été dressé dans la forêt, à quelques lieues en aval de Sitalis, au bord de la rivière. La caravane avait avancé lentement à cause des chariots. Zorn n'avait pas cherché à forcer l'allure et il avait décidé de camper après la ville qu'il avait contournée pour éviter d'inquiéter la population. Une troupe de cette importance ne pouvait pas arriver dans une ville et s’attendre à trouver le gîte et le couvert. C’est pourquoi ils emportaient avec eux toute leur intendance, cuisine, nourriture, tentes. Il fallait bien deux heures aux soldats pour rendre le campement opérationnel. Certains hommes étaient dévolus au ramassage du bois mort pour le feu. Généralement, ils en profitaient pour chasser et ramener du petit gibier qui améliorait l’ordinaire. Les autres dressaient les tentes et rangeaient le matériel et les cuisiniers avaient fort à faire pour nourrir toute la troupe.
Soudain, des hommes revinrent des bois en poussant des cris de joie. Tout le monde s’arrêta et l’on s’attroupa autour d’eux. Ils avaient réussi à capturer un faon vivant. La bête avait les pattes liées et gisait sur le flanc en roulant des yeux effrayés. Son petit cœur battait la chamade et sa gueule laissait échapper de l’écume.
Zorn s’avança au milieu des hommes et imposa le silence par un geste de ses bras. Il avisa Aktorn et le pria d’avancer. Le garçon s’approcha de la bête étendue au milieu des hommes et la regarda, fasciné. Le mammifère terrifié semblait implorer qu’on le relâche, mais on pouvait lire dans ses yeux désespérés qu’il avait conscience que sa fin était proche. Zorn s’accroupit près du faon et invita Aktorn à faire de même. Il saisit la tête du faon et dégagea sa gorge qu’il caressa doucement.
- As-tu déjà tué un être vivant de cette taille, mon garçon ? Aktorn fit signe que non de la tête. Alors c’est à toi de le faire aujourd’hui. Il faut lui trancher la gorge d’un coup, sur toute la largeur, afin de sectionner les carotides de façon nette.
Zorn sortit une grosse dague de son étui accroché à sa ceinture et tendit le manche au prince.
-Quand tu veux, mon jeune ami !
Aktorn saisit le manche et soupesa l’arme, dont la lame était forgée d’un alliage d’acier lourd et massif. La lame étincelante était tranchante comme un rasoir. Le silence s’était fait parmi les hommes qui assistaient à la scène. Chacun comprit le sens de cette initiation et respecta la mise en scène que Zorn avait réservée pour le plus jeune de la troupe. Celui-ci regarda les yeux de la biche et son esprit se troubla. Le jeune faon ne demandait qu’à vivre et Aktorn, à ce moment précis, regretta d’être là.
Il sentit son estomac se contracter et la sueur commença à perler sur son front. Tous les hommes le regardaient, il ne pouvait pas se défiler. Zorn positionna la tête du faon de façon à dégager la gorge et dessina sur le poil de la bête le chemin que devait parcourir la lame pour saigner l’animal.
-Vas-y ! Fais-le, maintenant !
Aktorn serra le manche très fort, comme pour mobiliser son énergie qui avait quitté son corps. Il présenta la lame le long de la gorge et effleura le pelage beige si doux au toucher. Des larmes commencèrent à embuer ses yeux ; il ne ressentait pas exactement de la tristesse, mais une sorte de rage, une puissance qui lui venait du plus profond de son être et qui commença à prendre le dessus. L’orgueil d’être là, à cette place, la peur de perdre ici son innocence d’enfance, la puissance du fort sur le faible, la fierté d’être le centre l’attention, mais aussi l’action d’ôter la vie de façon irrémédiable, tous ces sentiments affluaient dans son esprit, pendant que son sang se chargeait d’adrénaline.
-Vas-y, maintenant, fais-le !
Aktorn posa sa main gauche sur la tête du faon de façon l’immobiliser et de sa main droite, d’un geste net et précis, trancha la gorge sur toute la largeur. Le sang gicla par saccades, tandis que le mammifère était secoué de soubresauts. Ses yeux se voilèrent et l’animal quitta cette vie. Les hommes poussèrent des cris pour féliciter le geste du gamin.
Aussitôt les hommes déplacèrent l’animal près d’un grand arbre et le suspendirent par les pattes arrière. Le sang de la bête s’écoulait encore par les artères tranchées. Zorn reprit la dague des mains d’Aktorn qui n’avait pas bougé mais qui observait la scène de ses yeux écarquillés.
- Viens ! lui dit Zorn.
D’un coup net et précis, Zorn éviscéra la carcasse sur toute sa longueur et fit tomber au sol les tripes et les boyaux encore fumants. Puis il alla chercher le cœur de l’animal et le sectionna d’un geste adroit. De sa main gauche, il le leva au dessus de sa tête et les hommes poussèrent encore des clameurs de victoire. Puis il le déposa, encore chaud, dans les mains du jeune homme qui le considéra avec un mélange de dégoût et de fascination. Le sang dégoulinait entre ses doigts, et la chaleur de l’abat envahit son ventre qui continuait à se révolter.
- A toi l’honneur, mon garçon ! dit-il d’une voix qui ne lui laissait aucune alternative. En mangeant son cœur, tu obtiendras sa vitalité.
Aktorn ne songea même pas à refuser, face à tous les hommes qui le regardaient et surveillaient ses réactions. Le cœur qu’il tenait entre ses paumes en forme de coupe était encore chaud; il les rapprocha de sa bouche et surmontant la nausée qui menaçait à tout instant de retourner son estomac à jeun, il goûta du bout des lèvres la pièce sanguinolente. Sa tentative fut trop timide pour prélever un morceau, mais le goût suave du sang ne fut pas déplaisant. Il entendit les hommes l’encourager et sentit les regards braqués sur lui. Il mordit alors à pleines dents dans le cœur tendre du jeune faon et en arracha un morceau qu’il mastiqua soigneusement, sous les acclamations des hommes qui assistaient à la scène. Aucun parmi eux ne vint à penser que le rituel sanguinaire auquel venait de se livrer le jeune prince était peut-être un peu trop exigeant pour l’enfant qu’il était encore. Au contraire, la joie explosa tout autour de lui, ce qui réjouit sa fierté. On lui reprit le cœur pour lui tendre une coupe de vin qu’il but à pleines gorgées jusqu’au bout. Ses mains et sa bouche étaient tachées de sang frais et de vin et il s’essuya les lèvres de sa manche.
Le feu commençait à lancer ses flammes vers le ciel et le cuisinier avait placé les cuissots à rôtir, pour le plus grand plaisir des soldats affamés. Le vin coulait abondamment et les festivités de la première nuit de bivouac commencèrent alors que la nuit qui tombait sur la forêt. Aktorn se mêla aux soldats dans une euphorie joyeuse, qui devait autant au vin capiteux qu’au pouvoir du rituel du sang qui avait baptisé ses entrailles et prouvé son courage. Le souvenir de ce qu’il avait dit ou fait se dissipa dans les vapeurs de l’alcool et lorsqu’il s’affala près du feu pour vomir ce que son jeune estomac ne pouvait supporter, sa conscience le quitta et le plongea dans un sommeil lourd et pénible. C’est Gremlyn qui l’installa confortablement près qu’une souche mousseuse et l’enveloppa dans une couverture de laine. Il resta près de lui jusqu’à la fin de la nuit pour veiller le petit garçon qu’il était redevenu pendant son sommeil.
- Tu as encore lâché la corde en donnant un à-coup. Recommence!
Gremlyn était un maître d'armes exigeant, mais très patient. Il donnait toujours de bons conseils à son jeune apprenti, qui écoutait avec attention les recommandations de son maître.
Cette fois-ci, Aktorn se concentra en prenant une profonde inspiration. Il cala ses pieds sur le sol, saisit une flèche qu'il plaça avec soin. Il regarda la cible du coin de l'œil, arma son tir et ne fit plus qu'un avec son arme. La corde effleura sa lèvre supérieure et il resta dans cette attitude, sans bouger, sans respirer, sans frémir. Il centra son attention sur la cible et il lui sembla qu'elle s'était rapprochée de son œil. Sans qu'il le décide, ses doigts lâchèrent la flèche au moment précis où celle-ci était prête à voler. L'arc émit un claquement net et sec lorsqu'il se détendit d'un coup. Le trait alla se ficher en plein milieu de la poitrine de la cible.
Des cris de joie s'élevèrent parmi les soldats qui avaient observé la scène. Aktorn regarda autour de lui et croisa le regard de Gremlyn qui hochait la tête avec un large sourire. Il se redressa fièrement et leva son poing vers le ciel. Les hommes applaudirent, puis vaquèrent à leurs occupations.
Le camp avait été dressé dans la forêt, à quelques lieues en aval de Sitalis, au bord de la rivière. La caravane avait avancé lentement à cause des chariots. Zorn n'avait pas cherché à forcer l'allure et il avait décidé de camper après la ville qu'il avait contournée pour éviter d'inquiéter la population. Une troupe de cette importance ne pouvait pas arriver dans une ville et s’attendre à trouver le gîte et le couvert. C’est pourquoi ils emportaient avec eux toute leur intendance, cuisine, nourriture, tentes. Il fallait bien deux heures aux soldats pour rendre le campement opérationnel. Certains hommes étaient dévolus au ramassage du bois mort pour le feu. Généralement, ils en profitaient pour chasser et ramener du petit gibier qui améliorait l’ordinaire. Les autres dressaient les tentes et rangeaient le matériel et les cuisiniers avaient fort à faire pour nourrir toute la troupe.
Soudain, des hommes revinrent des bois en poussant des cris de joie. Tout le monde s’arrêta et l’on s’attroupa autour d’eux. Ils avaient réussi à capturer un faon vivant. La bête avait les pattes liées et gisait sur le flanc en roulant des yeux effrayés. Son petit cœur battait la chamade et sa gueule laissait échapper de l’écume.
Zorn s’avança au milieu des hommes et imposa le silence par un geste de ses bras. Il avisa Aktorn et le pria d’avancer. Le garçon s’approcha de la bête étendue au milieu des hommes et la regarda, fasciné. Le mammifère terrifié semblait implorer qu’on le relâche, mais on pouvait lire dans ses yeux désespérés qu’il avait conscience que sa fin était proche. Zorn s’accroupit près du faon et invita Aktorn à faire de même. Il saisit la tête du faon et dégagea sa gorge qu’il caressa doucement.
- As-tu déjà tué un être vivant de cette taille, mon garçon ? Aktorn fit signe que non de la tête. Alors c’est à toi de le faire aujourd’hui. Il faut lui trancher la gorge d’un coup, sur toute la largeur, afin de sectionner les carotides de façon nette.
Zorn sortit une grosse dague de son étui accroché à sa ceinture et tendit le manche au prince.
-Quand tu veux, mon jeune ami !
Aktorn saisit le manche et soupesa l’arme, dont la lame était forgée d’un alliage d’acier lourd et massif. La lame étincelante était tranchante comme un rasoir. Le silence s’était fait parmi les hommes qui assistaient à la scène. Chacun comprit le sens de cette initiation et respecta la mise en scène que Zorn avait réservée pour le plus jeune de la troupe. Celui-ci regarda les yeux de la biche et son esprit se troubla. Le jeune faon ne demandait qu’à vivre et Aktorn, à ce moment précis, regretta d’être là.
Il sentit son estomac se contracter et la sueur commença à perler sur son front. Tous les hommes le regardaient, il ne pouvait pas se défiler. Zorn positionna la tête du faon de façon à dégager la gorge et dessina sur le poil de la bête le chemin que devait parcourir la lame pour saigner l’animal.
-Vas-y ! Fais-le, maintenant !
Aktorn serra le manche très fort, comme pour mobiliser son énergie qui avait quitté son corps. Il présenta la lame le long de la gorge et effleura le pelage beige si doux au toucher. Des larmes commencèrent à embuer ses yeux ; il ne ressentait pas exactement de la tristesse, mais une sorte de rage, une puissance qui lui venait du plus profond de son être et qui commença à prendre le dessus. L’orgueil d’être là, à cette place, la peur de perdre ici son innocence d’enfance, la puissance du fort sur le faible, la fierté d’être le centre l’attention, mais aussi l’action d’ôter la vie de façon irrémédiable, tous ces sentiments affluaient dans son esprit, pendant que son sang se chargeait d’adrénaline.
-Vas-y, maintenant, fais-le !
Aktorn posa sa main gauche sur la tête du faon de façon l’immobiliser et de sa main droite, d’un geste net et précis, trancha la gorge sur toute la largeur. Le sang gicla par saccades, tandis que le mammifère était secoué de soubresauts. Ses yeux se voilèrent et l’animal quitta cette vie. Les hommes poussèrent des cris pour féliciter le geste du gamin.
Aussitôt les hommes déplacèrent l’animal près d’un grand arbre et le suspendirent par les pattes arrière. Le sang de la bête s’écoulait encore par les artères tranchées. Zorn reprit la dague des mains d’Aktorn qui n’avait pas bougé mais qui observait la scène de ses yeux écarquillés.
- Viens ! lui dit Zorn.
D’un coup net et précis, Zorn éviscéra la carcasse sur toute sa longueur et fit tomber au sol les tripes et les boyaux encore fumants. Puis il alla chercher le cœur de l’animal et le sectionna d’un geste adroit. De sa main gauche, il le leva au dessus de sa tête et les hommes poussèrent encore des clameurs de victoire. Puis il le déposa, encore chaud, dans les mains du jeune homme qui le considéra avec un mélange de dégoût et de fascination. Le sang dégoulinait entre ses doigts, et la chaleur de l’abat envahit son ventre qui continuait à se révolter.
- A toi l’honneur, mon garçon ! dit-il d’une voix qui ne lui laissait aucune alternative. En mangeant son cœur, tu obtiendras sa vitalité.
Aktorn ne songea même pas à refuser, face à tous les hommes qui le regardaient et surveillaient ses réactions. Le cœur qu’il tenait entre ses paumes en forme de coupe était encore chaud; il les rapprocha de sa bouche et surmontant la nausée qui menaçait à tout instant de retourner son estomac à jeun, il goûta du bout des lèvres la pièce sanguinolente. Sa tentative fut trop timide pour prélever un morceau, mais le goût suave du sang ne fut pas déplaisant. Il entendit les hommes l’encourager et sentit les regards braqués sur lui. Il mordit alors à pleines dents dans le cœur tendre du jeune faon et en arracha un morceau qu’il mastiqua soigneusement, sous les acclamations des hommes qui assistaient à la scène. Aucun parmi eux ne vint à penser que le rituel sanguinaire auquel venait de se livrer le jeune prince était peut-être un peu trop exigeant pour l’enfant qu’il était encore. Au contraire, la joie explosa tout autour de lui, ce qui réjouit sa fierté. On lui reprit le cœur pour lui tendre une coupe de vin qu’il but à pleines gorgées jusqu’au bout. Ses mains et sa bouche étaient tachées de sang frais et de vin et il s’essuya les lèvres de sa manche.
Le feu commençait à lancer ses flammes vers le ciel et le cuisinier avait placé les cuissots à rôtir, pour le plus grand plaisir des soldats affamés. Le vin coulait abondamment et les festivités de la première nuit de bivouac commencèrent alors que la nuit qui tombait sur la forêt. Aktorn se mêla aux soldats dans une euphorie joyeuse, qui devait autant au vin capiteux qu’au pouvoir du rituel du sang qui avait baptisé ses entrailles et prouvé son courage. Le souvenir de ce qu’il avait dit ou fait se dissipa dans les vapeurs de l’alcool et lorsqu’il s’affala près du feu pour vomir ce que son jeune estomac ne pouvait supporter, sa conscience le quitta et le plongea dans un sommeil lourd et pénible. C’est Gremlyn qui l’installa confortablement près qu’une souche mousseuse et l’enveloppa dans une couverture de laine. Il resta près de lui jusqu’à la fin de la nuit pour veiller le petit garçon qu’il était redevenu pendant son sommeil.
5. La vision du Pönbo
Sitalis était une ville de taille moyenne, mais d'une grande importance stratégique sur le plan de sa situation géographique. Proche de la frontière avec Garsham, elle était située à mi-chemin entre Tabargh et Luzii. La ville était réputée imprenable car elle était entourée d'une vaste forêt au sud, et de la rivière qui la contournait au nord. Les seules voies permettant d'y accéder étaient aisément contrôlables, que ce soit par le pont ou par la route. La ville produisait beaucoup de bois pour la construction et le chauffage, mais il était difficile d'y cultiver des céréales ou d'y élever des troupeaux. Ceux-ci paissaient en été dans les pâturages à l'est, sur le plateau menant à Tabargh, mais devaient rester à l'étable durant la saison froide. Un intense commerce s'était donc développé entre le bas et le haut de la vallée pour échanger bois contre céréales. De plus, l'artisanat y était particulièrement développé: on y fabriquait toute sortes d'objets en cuivre, en bronze, en fer, de la ferronnerie, de la vannerie, des tissus en chanvre et en lin, les meilleurs cuirs étaient tannés et transformé dans des ateliers qui employaient de nombreux habitants.
Parti la veille de Tabarg, Farzog était arrivé en ville à la tombée du jour et avait passé la nuit dans une auberge qu'il connaissait bien, proche du pont. Il avait emprunté le chemin qui longeait la rive droite de la rivière Dorée par souci de passer inaperçu. Cette voie beaucoup moins fréquentée était difficile car les sentiers qui descendaient le long du torrent étaient tortueux et accidentés. La route habituelle était au contraire large et facile mais beaucoup plus fréquentée. Les voyageurs et les marchands qui venaient de Phénycia pour faire le commerce empruntaient la voie directe depuis Sitalis, le point obligé depuis la côte si on voulait rejoindre Tabargh. Sa vieille monture cheminait avec prudence à travers la rocaille et à plusieurs reprises, il avait dû descendre de cheval pour franchir certaines pentes dangereuses.
Farzog affectionnait tout particulièrement la discrétion, et la solitude inévitable qui l'accompagne. Depuis toujours, sa position avait été celle de l'ombre, du secret, et de la retraite pour agir loin des regards. Sa position d'espion au service de Bargarn, en ce sens, lui convenait tout à fait: agir dans l'ombre, travailler à l'arrière, loin des feux de la notoriété était devenu sa spécialité, et le roi avait trouvé en lui la personne idéale pour régler discrètement certains problèmes politiques.
Son visage et ses traits étaient celui de « monsieur tout le monde », ses habits tout à fait communs, sa monture et ses effets étaient passe-partout. Il pouvait arriver dans une ville, loger dans une auberge fréquentée, entrer en contact avec des habitants pour collecter des informations sans attirer l'attention ni se faire particulièrement remarquer. Pour les rares gens qui le connaissaient de nom, il était un simple perviche solitaire et quelconque ; personne ne savait vraiment où il habitait, s'il s'était marié, s'il avait des enfants. Généralement, il était apprécié, mais sans être pour autant populaire. Personne ne parlait de lui, ni ne se souciait de ce qu'il faisait ou de ce qu'il devenait.
Réveillé par le chant du coq, Farzog quitta l’auberge très tôt, sans avoir pris de petit déjeuner. C’était à dessein qu’il resta à jeun et se contenta d’un grand verre d’eau fraîche. Il quitta rapidement la ville, traversa le pont dans l’autre sens, et continua sa route en direction du Luzii. Il arriva bientôt vers des zones de pâturage, bordées ça et là par des bosquets de pins et mit pied à terre vers un petit bois de mélèzes bien secs. Son cheval attaché à l’abri des regards, il s’arma d’un bâton pour écarter les branches ou soulever des feuilles et plongea sous les épineux à la recherche de champignons. Il ne tarda pas à trouver ce qu’il recherchait, autour d’une vieille souche, une cinquantaine de petits champignons noirs à pied beige qui avaient poussé en cercle. On appelait cela un « cercle magique » ou « rond de sorcier ». Farzog prit dans sa besace un petit bol en terre cuite et entreprit de les cueillir tous, un à un. Il en compta soixante-dix.
Il se dirigea alors vers une petite clairière ou s’écoulait un cours d’eau et s’installa confortablement sur une grosse pierre. Il sortit de sa besace deux petites bourses de cuir et à l’aide d’une petite cuillère en bois de rose commença à saupoudrer les champignons avec deux mesures d’une poudre jaune. Il se mit alors à mélanger le tout à l’aide de sa cuillère pour en faire une pâte sèche à la couleur indéfinissable. Puis il se dirigea vers des plantes à larges feuilles qui avaient collecté la rosée du matin et fit tomber une dizaine de gouttes dans la mixture qu’il mélangea précautionneusement. Puis il ouvrit délicatement la deuxième bourse qui contenait de la poudre blanche, constituée de fins cristaux et il préleva une pointe de couteau qu’il répandit dans le bol. Après un temps de réflexion, il en rajouta une seconde, plus petite et mélangea le tout. Finalement, il rajouta une grosse cuillérée de saindoux et mélangea le gruau pour en faire une pâte grasse de couleur grise. Il se coupa alors une tranche de pain de seigle et étala cette pâte sur la tartine.
Il croqua sa tranche en mâchant avec application chaque bouchée et quand il eut fini, il s’installa au bord de la rivière sur sa vieille couverture qu’il avait disposée entre deux rochers et attendit que les effets atendus se fassent ressentir. Il se concentra en récitant des formules qui le mit rapidement dans un état décalé, où son esprit se tenait en observateur de son corps et de ses sensations.
Soudain, le poison fit son effet et son sang afflua en masse vers son ventre. Il se tordit de douleur et un filet de bave s’échappa de la commissure de ses lèvres. Après les quelques minutes durant lesquelles son estomac se révulsa, sa vision commença à changer. Il vit avec les yeux de la lucidité le monde sauvage qui l’entourait. Son ouïe se fit plus fine, son odorat s’accrut et son esprit s’ouvrit sur un environnement fait de chemins et de passages de la faune qui traversait tous les jours cette clairière pour s’y abreuver. Comme s’il était un animal lui-même, il commença à percevoir le moindre son, le moindre souffle d’air, et le moindre mouvement des animaux qui l’entouraient. Il voyait les fourmis qui s’affairaient autour de la fourmilière, entendait les mouches qui volaient autour d’une crotte de chevreuil, les campanules qui sortaient prudemment de leur trou…
Son corps, sans qu’il s’en rendit compte, s’était rigidifié sous l’effet de la puissante drogue et se tenait aux aguets ; ses yeux exorbités, dont la pupille était dilatée, parcouraient le petit bois dans ses moindres recoins. Prenant conscience de son état, il se détendit petit à petit et son corps trouva une position plus naturelle, et surtout plus confortable. Son esprit observa avec fascination les milliers de sensations qui affluaient dans son cerveau. Des couleurs magnifiques et étranges teintaient sa vision et sa conscience grande ouverte ne faisaient plus qu’un avec la nature. Il expérimenta la Grande Communion, cet état d’ouverture totale avec la nature, dans un océan de félicité et de reconnaissance…
A la fin de l’éternité, ses paupières se souvinrent de ses yeux, à moins que ce ne fût le contraire. Il cligna des yeux à plusieurs reprises puis, comme de lourds volets, ses paupières se refermèrent brutalement sur ses yeux injectés de sang. Il fut pris d’un violent vertige qui le précipita à terre. Tout se mit à tournoyer et la nausée qui s’assaillit retourna son estomac qui refusa de régurgiter la mixture empoisonnée. Il virevolta ainsi dans une chute sans fin qui viola sa conscience et le conduisit à la limite de la panique, aux abords de la folie. Toute lumière avait disparu, le néant et les ténèbres tentèrent de dissoudre son âme qui criait pitié. Pitié ! Il toucha le fond de l’abîme et s’écrasa sans bruit dans le no man’s land.
Tout d’abord, ce fut l’élément lumineux qui lui apparut. L’aube de la conscience, la lumière de son propre esprit. Puis ce fut l’espace, les quatre points cardinaux, le zénith, le nadir, qui s’imposèrent à lui. La blancheur du soleil, le vert intense des frondaisons, le brun profond de la terre. Il vit alors, quelques mètres en dessous de lui, son corps, sans vie, étalé sur la vieille couverture. C’est là, seulement, qu’il prit conscience de sa décorporation, et de l’extraordinaire sentiment de liberté dont il jouissait.
Planant au-dessus des cimes, il parcourut à une vitesse hallucinante la vallée creusée par le torrent. Le paysage défilait à vive allure et avec son esprit, il se dirigea vers le lieu où la rivière Dorée venait se jeter dans le Fleuve d’Emeraude. Il remonta le courant, franchissant les roches, les cascades, les plaines, vola par-dessus le pont, vira à gauche et arriva vers le village de Luzii qu’il surplomba de haut. Il commença sa descente en tournant sur lui-même, lentement, pour observer la vie, tranquille, qui s’y déroulait. Se plaçant à mi-hauteur, il pouvait voir les habitants vaquer à leurs occupations, avec un détachement total qui le surprit.
Alors il commença à s’intéresser à un groupe d’habitants qui s’affairaient près d’une maison dont la façade était décorée d’un grand voile de tulle noire. Les gens y rentraient à tour de rôle avec des fleurs ou des présents. On rendait un dernier hommage à une personne récemment décédée. Farzog s’approcha pour surprendre les conversations.
- Elle est morte durant la tempête pendant qu’elle accouchait, disait une vieille femme à sa voisine qui portait un gros morceau de fromage.
- Et comment va Dennish, le pauvre homme ? demanda-t-elle ?
- Il est effondré ! Mais il se préoccupe du bébé. Ils ont eu une petite fille, qui, elle, est bien en vie. C’est Ogmin qui lui donne le sein, elle a un garçon en bas âge qu’elle allaite toujours…
- Et ses garçons ?
- Amibatah est parti hier matin pour aller chercher son frère à Lassar. Ils seront de retour ce soir, je pense. La cérémonie des derniers adieux aura lieu demain matin. Le budviche prépare la cérémonie…
- Tout le village y sera…
A ce moment, un homme sortit de la maison et on vint lui faire l’accolade… L’homme, de forte corpulence, avait les traits tirés par la fatigue. Il remerciait tous les gens qui étaient venus lui donner du soutien. Farzog se rapprocha encore et observa de plus près le visage l’homme. Il voulait être sûr de le reconnaître…
C’est à ce moment que sa vue se brouilla et qu’il perdit la notion de l’espace ; sa faculté de se déplacer s’altéra et il eut l’impression que l’environnement se plissait. Il se sentit aspiré dans un tourbillon inexorable. Il avait trop tardé et risquait de ne plus rejoindre son corps s’il ne réintégrait pas immédiatement son enveloppe corporelle. Le chemin inverse se fit si vite que sa conscience vacilla en déchirant le voile glauque de l’entre-deux mondes. Il tomba dans un trou noir, profond et froid. La vitesse s’accéléra encore et il tournoya dans le vide sans fond et sans forme. Il voulut hurler mais son cri dérisoire mourut au fond de sa gorge. Seul, dans ce vide hideux et glacé.
Un point de lumière revint. Une tache claire, dans le noir profond. Il s’y accrocha, comme le fil du dernier espoir. La tache grandit encore. Son estomac se révolta… il se tordit de douleur, roula sur le côté, et vomit violemment un torrent de bile et de magma acide. Le front en sueur, les membres et le corps secoués de spasmes incontrôlables, il reprit lentement ses esprits. Il vit la vieille couverture de voyage trempée de sueur, la tache de vomi verdâtre à l’odeur nauséabonde qui maculait ses habits, et la terre, couverte d’épine de sapins et de mousse, qui sentait si bon. La lumière de midi baignait la petite clairière, et la chaleur du soleil réchauffa son âme déchirée par ce voyage brutal. La tiédeur de l’urine qui avait inondé son pantalon commença à lui démanger l’entre-jambe.
Il réussit à se lever, fit quelques pas mal assuré vers la rivière, se rinça la bouche, se dévêtit et commença à faire sa toilette. Sans force, il put à grand peine rincer ses vêtements et les installer sur une branche pour les faire sécher. Puis il s’affala sur sa couverture, s’y enroula et sombra dans un profond sommeil sans rêve.
Lorsqu’il revint à lui, l’après-midi touchait à sa fin et sa tête lui tournait. Il se coupa une large tranche de pain qu’il mangea avec un peu de fromage. Ce repas tardif lui redonna des forces car il avait perdu beaucoup d’énergie. Il avait mis sa vie en danger et il lui faudrait prendre du repos pour récupérer ses facultés et ses pouvoirs qu’il avait dépensé sans compter.
Il essaya alors de faire le point de ce qu’il avait vécu et appris durant ce voyage. Tout d’abord, il entreprit de pratiquer une introspection de son corps et de diagnostiquer son état. Les muscles de son corps étaient épuisés et lui faisaient mal de toutes parts. Certainement il souffrirait de courbatures demain, mais ce petit inconvénient passerait vite. Son estomac avait été fortement intoxiqué. La dose de datura avait été trop forte, il en était certain maintenant. La prochaine fois, il serait vigilant sur ce point ; il n’avait plus le corps d’antan quand il avait appris cette technique. Sans doute qu’une dose plus modérée lui permettrait de voyager plus longtemps ; même si les sensations grisantes qu’il avait ressenties seraient moins fortes, il pourrait mieux contrôler le processus. Ensuite, il avalerait du charbon de bois pour purger son estomac. Il en serait quitte pour une bonne diarrhée. Son esprit également avait été malmené et il garderait encore longtemps les traces qui s’étaient imprégnées dans sa mémoire. Le simple souvenir du vide et de la noire solitude des portes de la mort lui redonnait la nausée. Il devrait faire des pratiques de nettoyage mental avant de se lancer une nouvelle fois dans l’aventure sans risque de voir son esprit sombrer dans une folie sans retour. De plus, il savait que cette pratique avait puisé sur ses réserves vitales, comme à chaque fois qu’il faisait usage d’une pratique magique. Là, il sentit que son foie avait payé un fort tribut et que la peau de son visage avait brulé, marquant encore plus les profondes rides qui marquaient son visage de façon caractéristique.
Par contre, il avait récolté de précieuses informations. Il se les remémora mentalement pour les ancrer dans sa mémoire : le village avait essuyé une tempête magique, une femme était morte en accouchant, une petite fille est née, l’homme s’appelant Dennish est père de deux enfants, Gilmur, l’aîné, habite Lassar, et Amibatah est parti le chercher. Il eut la certitude que ce dernier était bien l’enfant que cherchait le roi. Son enquête avançait, et il s’en réjouit. L’audace d’avoir ingurgité de la drogue avait été payante. Il s’imagina qu’il n’aurait aucune difficulté à repérer cet enfant du nom d’Amibatah et indiquer son signalement à Zorn lorsqu’ils arriveraient à Luzii.
Il réfléchit au trajet qui lui restait à parcourir. Hors de question de repartir aujourd’hui, se dit-il, pas dans cet état. Il trouverait donc un lieu pour bivouaquer la nuit. En reprenant la route le lendemain, il pourrait espérer arriver en fin de journée et peut-être pourrait-il assister à la cérémonie…
Farzog chercha alentour et trouva une niche naturelle, couverte de mousse sèche et décida de s’y installer. La nuit n’allait pas tarder à tomber, alors il entreprit de chercher du bois pour faire du feu.
Parti la veille de Tabarg, Farzog était arrivé en ville à la tombée du jour et avait passé la nuit dans une auberge qu'il connaissait bien, proche du pont. Il avait emprunté le chemin qui longeait la rive droite de la rivière Dorée par souci de passer inaperçu. Cette voie beaucoup moins fréquentée était difficile car les sentiers qui descendaient le long du torrent étaient tortueux et accidentés. La route habituelle était au contraire large et facile mais beaucoup plus fréquentée. Les voyageurs et les marchands qui venaient de Phénycia pour faire le commerce empruntaient la voie directe depuis Sitalis, le point obligé depuis la côte si on voulait rejoindre Tabargh. Sa vieille monture cheminait avec prudence à travers la rocaille et à plusieurs reprises, il avait dû descendre de cheval pour franchir certaines pentes dangereuses.
Farzog affectionnait tout particulièrement la discrétion, et la solitude inévitable qui l'accompagne. Depuis toujours, sa position avait été celle de l'ombre, du secret, et de la retraite pour agir loin des regards. Sa position d'espion au service de Bargarn, en ce sens, lui convenait tout à fait: agir dans l'ombre, travailler à l'arrière, loin des feux de la notoriété était devenu sa spécialité, et le roi avait trouvé en lui la personne idéale pour régler discrètement certains problèmes politiques.
Son visage et ses traits étaient celui de « monsieur tout le monde », ses habits tout à fait communs, sa monture et ses effets étaient passe-partout. Il pouvait arriver dans une ville, loger dans une auberge fréquentée, entrer en contact avec des habitants pour collecter des informations sans attirer l'attention ni se faire particulièrement remarquer. Pour les rares gens qui le connaissaient de nom, il était un simple perviche solitaire et quelconque ; personne ne savait vraiment où il habitait, s'il s'était marié, s'il avait des enfants. Généralement, il était apprécié, mais sans être pour autant populaire. Personne ne parlait de lui, ni ne se souciait de ce qu'il faisait ou de ce qu'il devenait.
Réveillé par le chant du coq, Farzog quitta l’auberge très tôt, sans avoir pris de petit déjeuner. C’était à dessein qu’il resta à jeun et se contenta d’un grand verre d’eau fraîche. Il quitta rapidement la ville, traversa le pont dans l’autre sens, et continua sa route en direction du Luzii. Il arriva bientôt vers des zones de pâturage, bordées ça et là par des bosquets de pins et mit pied à terre vers un petit bois de mélèzes bien secs. Son cheval attaché à l’abri des regards, il s’arma d’un bâton pour écarter les branches ou soulever des feuilles et plongea sous les épineux à la recherche de champignons. Il ne tarda pas à trouver ce qu’il recherchait, autour d’une vieille souche, une cinquantaine de petits champignons noirs à pied beige qui avaient poussé en cercle. On appelait cela un « cercle magique » ou « rond de sorcier ». Farzog prit dans sa besace un petit bol en terre cuite et entreprit de les cueillir tous, un à un. Il en compta soixante-dix.
Il se dirigea alors vers une petite clairière ou s’écoulait un cours d’eau et s’installa confortablement sur une grosse pierre. Il sortit de sa besace deux petites bourses de cuir et à l’aide d’une petite cuillère en bois de rose commença à saupoudrer les champignons avec deux mesures d’une poudre jaune. Il se mit alors à mélanger le tout à l’aide de sa cuillère pour en faire une pâte sèche à la couleur indéfinissable. Puis il se dirigea vers des plantes à larges feuilles qui avaient collecté la rosée du matin et fit tomber une dizaine de gouttes dans la mixture qu’il mélangea précautionneusement. Puis il ouvrit délicatement la deuxième bourse qui contenait de la poudre blanche, constituée de fins cristaux et il préleva une pointe de couteau qu’il répandit dans le bol. Après un temps de réflexion, il en rajouta une seconde, plus petite et mélangea le tout. Finalement, il rajouta une grosse cuillérée de saindoux et mélangea le gruau pour en faire une pâte grasse de couleur grise. Il se coupa alors une tranche de pain de seigle et étala cette pâte sur la tartine.
Il croqua sa tranche en mâchant avec application chaque bouchée et quand il eut fini, il s’installa au bord de la rivière sur sa vieille couverture qu’il avait disposée entre deux rochers et attendit que les effets atendus se fassent ressentir. Il se concentra en récitant des formules qui le mit rapidement dans un état décalé, où son esprit se tenait en observateur de son corps et de ses sensations.
Soudain, le poison fit son effet et son sang afflua en masse vers son ventre. Il se tordit de douleur et un filet de bave s’échappa de la commissure de ses lèvres. Après les quelques minutes durant lesquelles son estomac se révulsa, sa vision commença à changer. Il vit avec les yeux de la lucidité le monde sauvage qui l’entourait. Son ouïe se fit plus fine, son odorat s’accrut et son esprit s’ouvrit sur un environnement fait de chemins et de passages de la faune qui traversait tous les jours cette clairière pour s’y abreuver. Comme s’il était un animal lui-même, il commença à percevoir le moindre son, le moindre souffle d’air, et le moindre mouvement des animaux qui l’entouraient. Il voyait les fourmis qui s’affairaient autour de la fourmilière, entendait les mouches qui volaient autour d’une crotte de chevreuil, les campanules qui sortaient prudemment de leur trou…
Son corps, sans qu’il s’en rendit compte, s’était rigidifié sous l’effet de la puissante drogue et se tenait aux aguets ; ses yeux exorbités, dont la pupille était dilatée, parcouraient le petit bois dans ses moindres recoins. Prenant conscience de son état, il se détendit petit à petit et son corps trouva une position plus naturelle, et surtout plus confortable. Son esprit observa avec fascination les milliers de sensations qui affluaient dans son cerveau. Des couleurs magnifiques et étranges teintaient sa vision et sa conscience grande ouverte ne faisaient plus qu’un avec la nature. Il expérimenta la Grande Communion, cet état d’ouverture totale avec la nature, dans un océan de félicité et de reconnaissance…
A la fin de l’éternité, ses paupières se souvinrent de ses yeux, à moins que ce ne fût le contraire. Il cligna des yeux à plusieurs reprises puis, comme de lourds volets, ses paupières se refermèrent brutalement sur ses yeux injectés de sang. Il fut pris d’un violent vertige qui le précipita à terre. Tout se mit à tournoyer et la nausée qui s’assaillit retourna son estomac qui refusa de régurgiter la mixture empoisonnée. Il virevolta ainsi dans une chute sans fin qui viola sa conscience et le conduisit à la limite de la panique, aux abords de la folie. Toute lumière avait disparu, le néant et les ténèbres tentèrent de dissoudre son âme qui criait pitié. Pitié ! Il toucha le fond de l’abîme et s’écrasa sans bruit dans le no man’s land.
Tout d’abord, ce fut l’élément lumineux qui lui apparut. L’aube de la conscience, la lumière de son propre esprit. Puis ce fut l’espace, les quatre points cardinaux, le zénith, le nadir, qui s’imposèrent à lui. La blancheur du soleil, le vert intense des frondaisons, le brun profond de la terre. Il vit alors, quelques mètres en dessous de lui, son corps, sans vie, étalé sur la vieille couverture. C’est là, seulement, qu’il prit conscience de sa décorporation, et de l’extraordinaire sentiment de liberté dont il jouissait.
Planant au-dessus des cimes, il parcourut à une vitesse hallucinante la vallée creusée par le torrent. Le paysage défilait à vive allure et avec son esprit, il se dirigea vers le lieu où la rivière Dorée venait se jeter dans le Fleuve d’Emeraude. Il remonta le courant, franchissant les roches, les cascades, les plaines, vola par-dessus le pont, vira à gauche et arriva vers le village de Luzii qu’il surplomba de haut. Il commença sa descente en tournant sur lui-même, lentement, pour observer la vie, tranquille, qui s’y déroulait. Se plaçant à mi-hauteur, il pouvait voir les habitants vaquer à leurs occupations, avec un détachement total qui le surprit.
Alors il commença à s’intéresser à un groupe d’habitants qui s’affairaient près d’une maison dont la façade était décorée d’un grand voile de tulle noire. Les gens y rentraient à tour de rôle avec des fleurs ou des présents. On rendait un dernier hommage à une personne récemment décédée. Farzog s’approcha pour surprendre les conversations.
- Elle est morte durant la tempête pendant qu’elle accouchait, disait une vieille femme à sa voisine qui portait un gros morceau de fromage.
- Et comment va Dennish, le pauvre homme ? demanda-t-elle ?
- Il est effondré ! Mais il se préoccupe du bébé. Ils ont eu une petite fille, qui, elle, est bien en vie. C’est Ogmin qui lui donne le sein, elle a un garçon en bas âge qu’elle allaite toujours…
- Et ses garçons ?
- Amibatah est parti hier matin pour aller chercher son frère à Lassar. Ils seront de retour ce soir, je pense. La cérémonie des derniers adieux aura lieu demain matin. Le budviche prépare la cérémonie…
- Tout le village y sera…
A ce moment, un homme sortit de la maison et on vint lui faire l’accolade… L’homme, de forte corpulence, avait les traits tirés par la fatigue. Il remerciait tous les gens qui étaient venus lui donner du soutien. Farzog se rapprocha encore et observa de plus près le visage l’homme. Il voulait être sûr de le reconnaître…
C’est à ce moment que sa vue se brouilla et qu’il perdit la notion de l’espace ; sa faculté de se déplacer s’altéra et il eut l’impression que l’environnement se plissait. Il se sentit aspiré dans un tourbillon inexorable. Il avait trop tardé et risquait de ne plus rejoindre son corps s’il ne réintégrait pas immédiatement son enveloppe corporelle. Le chemin inverse se fit si vite que sa conscience vacilla en déchirant le voile glauque de l’entre-deux mondes. Il tomba dans un trou noir, profond et froid. La vitesse s’accéléra encore et il tournoya dans le vide sans fond et sans forme. Il voulut hurler mais son cri dérisoire mourut au fond de sa gorge. Seul, dans ce vide hideux et glacé.
Un point de lumière revint. Une tache claire, dans le noir profond. Il s’y accrocha, comme le fil du dernier espoir. La tache grandit encore. Son estomac se révolta… il se tordit de douleur, roula sur le côté, et vomit violemment un torrent de bile et de magma acide. Le front en sueur, les membres et le corps secoués de spasmes incontrôlables, il reprit lentement ses esprits. Il vit la vieille couverture de voyage trempée de sueur, la tache de vomi verdâtre à l’odeur nauséabonde qui maculait ses habits, et la terre, couverte d’épine de sapins et de mousse, qui sentait si bon. La lumière de midi baignait la petite clairière, et la chaleur du soleil réchauffa son âme déchirée par ce voyage brutal. La tiédeur de l’urine qui avait inondé son pantalon commença à lui démanger l’entre-jambe.
Il réussit à se lever, fit quelques pas mal assuré vers la rivière, se rinça la bouche, se dévêtit et commença à faire sa toilette. Sans force, il put à grand peine rincer ses vêtements et les installer sur une branche pour les faire sécher. Puis il s’affala sur sa couverture, s’y enroula et sombra dans un profond sommeil sans rêve.
Lorsqu’il revint à lui, l’après-midi touchait à sa fin et sa tête lui tournait. Il se coupa une large tranche de pain qu’il mangea avec un peu de fromage. Ce repas tardif lui redonna des forces car il avait perdu beaucoup d’énergie. Il avait mis sa vie en danger et il lui faudrait prendre du repos pour récupérer ses facultés et ses pouvoirs qu’il avait dépensé sans compter.
Il essaya alors de faire le point de ce qu’il avait vécu et appris durant ce voyage. Tout d’abord, il entreprit de pratiquer une introspection de son corps et de diagnostiquer son état. Les muscles de son corps étaient épuisés et lui faisaient mal de toutes parts. Certainement il souffrirait de courbatures demain, mais ce petit inconvénient passerait vite. Son estomac avait été fortement intoxiqué. La dose de datura avait été trop forte, il en était certain maintenant. La prochaine fois, il serait vigilant sur ce point ; il n’avait plus le corps d’antan quand il avait appris cette technique. Sans doute qu’une dose plus modérée lui permettrait de voyager plus longtemps ; même si les sensations grisantes qu’il avait ressenties seraient moins fortes, il pourrait mieux contrôler le processus. Ensuite, il avalerait du charbon de bois pour purger son estomac. Il en serait quitte pour une bonne diarrhée. Son esprit également avait été malmené et il garderait encore longtemps les traces qui s’étaient imprégnées dans sa mémoire. Le simple souvenir du vide et de la noire solitude des portes de la mort lui redonnait la nausée. Il devrait faire des pratiques de nettoyage mental avant de se lancer une nouvelle fois dans l’aventure sans risque de voir son esprit sombrer dans une folie sans retour. De plus, il savait que cette pratique avait puisé sur ses réserves vitales, comme à chaque fois qu’il faisait usage d’une pratique magique. Là, il sentit que son foie avait payé un fort tribut et que la peau de son visage avait brulé, marquant encore plus les profondes rides qui marquaient son visage de façon caractéristique.
Par contre, il avait récolté de précieuses informations. Il se les remémora mentalement pour les ancrer dans sa mémoire : le village avait essuyé une tempête magique, une femme était morte en accouchant, une petite fille est née, l’homme s’appelant Dennish est père de deux enfants, Gilmur, l’aîné, habite Lassar, et Amibatah est parti le chercher. Il eut la certitude que ce dernier était bien l’enfant que cherchait le roi. Son enquête avançait, et il s’en réjouit. L’audace d’avoir ingurgité de la drogue avait été payante. Il s’imagina qu’il n’aurait aucune difficulté à repérer cet enfant du nom d’Amibatah et indiquer son signalement à Zorn lorsqu’ils arriveraient à Luzii.
Il réfléchit au trajet qui lui restait à parcourir. Hors de question de repartir aujourd’hui, se dit-il, pas dans cet état. Il trouverait donc un lieu pour bivouaquer la nuit. En reprenant la route le lendemain, il pourrait espérer arriver en fin de journée et peut-être pourrait-il assister à la cérémonie…
Farzog chercha alentour et trouva une niche naturelle, couverte de mousse sèche et décida de s’y installer. La nuit n’allait pas tarder à tomber, alors il entreprit de chercher du bois pour faire du feu.
4. Sur le sentier de Lassar
Gilmur habitait dans la ville de Lassar, la deuxième ville de Garsham, où il était artisan forgeron. Il était parti il y a trois ans de cela, alors qu’il n’avait que quatorze ans, pour y faire son apprentissage. Le fils aîné de Dennish avait toujours montré d’excellentes aptitudes au travail des mains ; il travaillait le cuir, le fer, le bois et son père, voyant l’étendue de son talent, l’avait envoyé apprendre le métier de forgeron en ville. C’était une chance pour Gilmur d’avoir été pris comme apprenti par un des meilleurs artisans de Lassar, et une fierté pour Dennish d’avoir un fils aussi habile de ses mains.
Il revenait une fois par mois au village, et à chaque visite, il ramenait une pièce qu’il avait fabriquée. La première fois, c’était une bêche en fer qu’il avait offerte à son père. L’outil était large et tranchant, le manche avait été taillé dans une branche de chêne qu’il avait habilement décoré de gravures réalisées avec soin. Il avait par la suite développé une spécialité dans la réalisation de lames, comme les haches, les couteaux, les hachoirs. Il avait également réalisé plusieurs épées, sous la direction du maître forgeron.
Parti du village pour aller quérir son frère, Amibatah chevauchait sa mule depuis plusieurs heures déjà le long de la rivière d’Emeraude, frontière naturelle entre les provinces de Garsham et de Tabargh. Il arriva vers une sorte de clairière d’herbe tendre au bord du torrent. Tout le long du trajet, il avait serré les dents et laissé couler son chagrin sur ses joues. Il ne devait pas être trop loin de la mi-journée et il était temps pour une halte. Sa mule méritait de brouter cette herbe tendre et son estomac commençait à le rappeler à ses propres besoins vitaux. Il décida de s’arrêter là pour se désaltérer au ruisselet proche qui se jetait dans le fleuve un peu plus en aval, et de croquer dans le pain et le fromage qu’il avait emportés pour la route.
Son esprit se débattait sans cesse entre la révolte et la tristesse. Les souvenirs tendres et chaleureux qu’il avait de sa mère l’assaillaient comme autant de poignards, ravivant sa douleur. Il se rappelait sa douceur, la clarté de son visage, l’éclat de sa longue chevelure brune… Assis sur une grosse pierre, au milieu de nulle part, il se sentit soudain si seul qu’il se mit à pleurer à chaudes larmes. Il laissa éclater sa tristesse sans retenue, ouvrant les vannes de son chagrin.
A ce moment, sorti de nulle part, apparut un vieil homme aux cheveux rasés, vêtu pauvrement d’une robe de bure. Il essaya prestement ses larmes car il avait sa fierté et baissa la tête. Le vieillard qui s’appuyait sur un bâton se dirigea directement vers lui et s’adressa à lui d’une voix douce :
- Petit, qui fais-tu tout seul ici, au milieu de la forêt ?
- Je vais à Lassar pour rejoindre mon frère. Puis, après quelques instants il rajouta : « Ma mère est morte cette nuit, je vais le chercher pour le rituel sacré du dernier adieu. »
Le vieil homme resta un moment silencieux et posa un regard plein d’amour sur le jeune garçon orphelin. Amibatah vit un sourire se dessiner dans les yeux du vieil homme, bien que son visage restât grave. Il observa l’homme qui s’était posté devant lui : sa peau était mate et burinée, son œil était clair et brillant, ses mains fines mais solides…
- Buvons un peu de thé, cela nous fera du bien ! s’exclama soudainement le vieil homme. Il sortit de sa besace une gourde en peau de chèvre et deux gobelets. Il doit être encore chaud. J’y ai mis un peu de miel, cela te fera du bien au corps et à l’âme !
Amibatah accepta l’offre en lui faisant un peu de place sur le rocher. L’homme versa le liquide fumant dans le premier gobelet et le lui tendit. Puis il se versa une rasade dans le second et le tint entre ses mains pour en ressentir la chaleur. Assis côte à côte, faisant face à la rivière dont le chant clair rebondissait sur les cailloux, ils burent à petites gorgées le thé de montagne noir et sucré.
- Je m’appelle Mönlam. J’habite dans le village de Dewaschen et je me rends également à Lassar. Et toi ?
- Moi, j’habite à Luzii. Je m’appelle Amibatah, fils de Dennish. Je suis content de vous avoir rencontré. Je me sens un peu mieux maintenant… grâce à vous.
- Dis-moi, Amibatah, je t’ai offert le thé. Qu’as-tu à m’offrir ?
- J’ai du pain et du fromage. Vous en voulez ?
- J’accepte volontiers que nous partagions ce repas ensemble. Cela fera le plus grand bien à mon corps… et à mon âme !
Ils rirent de bon cœur et Amibatah se leva pour aller chercher dans la fonte de sa mule la besace qui contenait la nourriture. Le vieux avait sorti un couteau de sa poche et quand Amibatah eut déballé son manger, l’homme coupa deux belles tranches de pain de la miche, puis deux morceaux de fromage qu’il disposa sur chaque tranche. Il versa encore du thé dans chaque gobelet, puis joignit les mains pour rendre hommage et bénir la nourriture qu’ils allaient partager. Amibatah, en signe de respect fit de même. Le vieux Mönlam entonna alors un court chant de bénédiction dans la langue sacrée… sa voix grave et profonde résonna dans la clairière, et toucha le cœur du jeune garçon. C’était un chant budviche qu’il avait déjà entendu dans la bouche de Zalafir et qu’il chantait à chaque fois qu'il l’avait invité à manger à la maison. Cet hymne rendait grâce à la nourriture prodiguée par la terre, confectionnée par les hommes, nourrissant le corps et apaisant l’âme. Ce chant de remerciement bénissait tous les convives réunis autour d’une table en appelant la gloire du divin à se répandre parmi eux.
Quand il eut terminé, il invita l’enfant à se nourrir d’un geste, et ils partagèrent ce repas simple dans un silence rempli de sérénité. Amibatah se sentit apaisé et calme. Il avait presque oublié son chagrin. Les nuages de son esprit s’étaient dissipés et son cœur avait retrouvé le sourire. La présence de cet homme, si doux, si prévenant, avait pour ainsi dire nettoyé la douleur qui ne l’avait pas quittée depuis cette nuit atroce. Il en conçut presque une sorte de honte: comment pouvait-il se sentir bien alors que sa mère était morte?
- Vous êtes un budviche ? J’ai reconnu le chant que vous chantiez tout à l’heure…
- En effet, je suis une sorte de budviche, mais mon rôle est un peu différent ici bas. Je vis seul dans une cabane en dehors du village. Je suis un ermite. Tu es la première personne à qui je parle depuis plusieurs mois, Amibatah, fils de Dennish, et cela me fait grand plaisir de t'avoir rencontré.
Encore une fois, ils échangèrent un regard profond et Amibatah ressentit un bien-être encore plus intense l’envahir. Des larmes mouillèrent ses yeux, mais ce n’était pas des larmes de tristesse. Un sentiment nouveau naquit en lui, une joie profonde et puissante, qu’il n’avait que rarement éprouvée.
- Tu es un jeune homme plein de richesses, lui dit-il, comme s’il avait lu dans son regard. La valeur de ton cœur est inestimable, rappelles-en toi à chaque occasion que la noirceur empoisonne ton âme. Sache faire luire la lumière de ton cœur dans l’obscurité des moments les plus sombres et tu gagneras la force qui te sera nécessaire pour affronter les obstacles qui se dresseront devant toi tout au long de ta vie. Des épreuves dont tu n’as pas encore idée t’attendent et tu devras y faire face avec vaillance.
Amibatah trouva les paroles du vieil homme plutôt étranges et mystérieuses, mais il les laissa résonner en lui et les plaça dans son esprit comme un précieux enseignement. Lorsqu’il leva la tête, il vit que Mönlam avait commencé à ranger ses affaires et se préparait à reprendre la route.
- Allons-y, dit-il, Lassar est encore à trois heures de marche. Je ferai route avec toi si tu n’y vois pas d’inconvénient. Le chemin est toujours plus facile lorsqu’on voyage avec un compagnon. Dépêche-toi de rassembler tes affaires, nous partons!
- Avec plaisir, Maître Mönlam, dit Amibatah. Cela m’a fait grand bien de partager ce repas avec toi. J’ai maintenant le cœur en paix.
Lorsqu’ils quittèrent la paisible clairière, Amibatah se retourna pour graver dans sa mémoire le paysage et y associer les paroles qu’ils avaient échangées. Le garçon avait proposé au vieux budviche de monter sur la mule et il marchait devant pour imposer son rythme à la monture.
Il songeait à son frère Gilmur et à la façon qu’il y prendrait pour lui annoncer la mort de leur mère. Son frère, bien qu’il aimât beaucoup sa mère, avait déjà quitté le foyer familial et il s’imaginait qu’il saurait faire face avec courage à la terrible nouvelle. En même temps, il était heureux d’aller chercher son grand frère tant admiré et même si sa mission était douloureuse, il en ressentait une sorte de fierté. Il avait quitté le village pour aller à Lassar et son père accablé lui avait confié cette tâche qui prouvait la confiance qu’il lui avait accordée, malgré son jeune âge. Il avait déjà fait cette route vers la grande ville à plusieurs reprises, mais jamais il ne s’était aventuré aussi loin tout seul. La mort de sa mère l’avait fait grandir ; il n’était plus le petit enfant resté sagement à la maison, mais un fils qui pouvait remplir un rôle important pour la famille, qui avait sa propre place et ses propres responsabilités.
Il songea aussi à son père, Dennish, qui perdait à la fois sa femme tant aimée et la mère de ses enfants. Ce père avait maintenant un nouveau-né dont il fallait s’occuper, sa petite sœur Pema, et il voyait mal comment son père, ce brave homme, fermier et éleveur, pourrait éduquer seul un nourrisson et d’un garçon comme lui. Le chagrin lui étreignit la gorge car il lui sembla ressentir l’impuissance et le désarroi que son père devait éprouver. A son chagrin se rajoutait maintenant celui que son père ressentait sans doute et il se sentit soudain coupable de représenter une charge pour son père.
C’est à ce moment qu’il décida qu’il irait vivre en ville, sans doute avec son frère et qu’il trouverait une place d’apprentissage pour soulager son père de la charge qu’il représentait. Sa décision, même s’il ne savait pas encore comment il allait s’y prendre, lui procura du courage, donnant un nouveau sens à sa vie.
Pendant ce temps, alors qu’ils cheminaient en silence sur le sentier, le vieil homme récitait des prières en chantonnant, laissant Amibatah vagabonder dans ses pensées. Les deux compagnons de voyages$ respectaient mutuellement leur intimité respective. Ce silence scella entre eux une mystérieuse complicité. Amibatah se retournait de temps en temps pour vérifier que le vieux budviche le suivait bien sur sa mule. Maître Mönlam lui adressa un sourire bienveillant qui semblait dire « Ne te soucie pas pour moi, tout va bien ».
Ils arrivèrent bientôt au niveau des cascades qui marquaient les derniers efforts à fournir avant d’arriver au grand pont du sud de la ville. Le sentier faisait des lacets le long de la pente et le budviche descendit de la mule par prudence. Les cascades successives dégageaient des embruns qui rafraîchissaient l’atmosphère et le tintamarre des paquets d’eau qui s’écrasaient sur les rochers résonnait dans la vallée, très encaissée à cet endroit. La végétation y était différente, plus abondante et plus riche, car l’humidité ambiante y faisait croître toutes sortes de mousses, de fougères et de hauts arbres feuillus. La région des cascades constituait un écrin de végétation pour toutes sortes d’animaux qui nichaient dans les souches, s’abreuvaient dans le petit lagon et se nourrissaient de la végétation grasse et abondante. Le panorama exceptionnel portait au recueillement et procura aux deux voyageurs apaisement et sérénité.
Enfin, ils arrivèrent au sommet du col, et lorsqu'ils franchirent la dernière côte, ils arrivèrent sur le plateau de Lassar. La ville s'étalait sur toute la largeur de la vallée, laissant couler en son centre la rivière limpide qui coulait doucement en faisant de larges méandres. Ils laissèrent sur leur droite le large pont de bois qui franchisait la rivière en contrebas de la ville et qui permettait de se rendre à Kronberg, le village des montagnes de la province de Mortagh. La rivière qui marquait la frontière entre Mortagh et Garsham avait eu le temps de déposer ses alluvions arrachées aux montagnes environnantes, ce qui lui donnait cette couleur vert foncé qui lui avait valu son nom.
L'après-midi touchait à sa fin lorsqu'ils arrivèrent aux portes de la ville. La chaleur sur le plateau contrastait avec la fraîcheur de la vallée des cascades qu'ils venaient de quitter. Ils s'arrêtèrent donc vers la grande fontaine pour laisser s'abreuver la mule et boire eux-mêmes de cette eau pure et fraîche. Leurs chemins se séparaient ici. Le budviche s'approcha du jeune homme, le prit par les épaules et vint poser son front contre son front en guise de salut. Ce contact intime eut sur Amibatah un effet inattendu qui le plongea dans un état émotionnel puissant; il se sentit à la fois minuscule devant la force psychique dégagée par le vieillard, et immense par la place qui s'ouvrait en lui. Ce paradoxe, il le relia intuitivement aux derniers événements, se sentant un petit orphelin triste et seul, et en même temps, éprouvant un vaste sentiment de liberté en regard de l'avenir qui s'ouvrait devant lui. Petit et grand dans le même instant et dans le même corps, son âme chavira en pensant à ce qui l'attendait, la responsabilité qu'il avait de prévenir Gilmur, et de retourner au village auprès de son père pour le rituel du dernier adieu à sa mère.
Lorsque le front du vieux maître quitta celui du jeune homme, le temps reprit son cours normal.
- Maître Mönlam, te reverrai-je un jour?
- Oui, jeune Amibatah, fils de Dennish, nous partagerons encore le thé et le pain. Ils rirent de bon cœur à ces paroles simples qui leur rappelaient le pique-nique partagé au bord de la rivière.
- Quand tu auras terminé ce que tu dois faire, tu sauras où me trouver. Ma maison se trouve sur les hauteurs de Dewaschen. Demande aux gens du village, ils t'indiqueront le chemin qui mène à mon ermitage. J'ai des choses à t'apprendre sur toi et sur l'esprit. Je t'attendrai…
Amibatah alla chercher sa mule à l'abreuvoir afin de mener à bien sa mission auprès de son frère. Quand il se retourna pour saluer le vieux budviche, celui-ci avait disparu. En montant sur sa mule, il s'aperçut que le rosaire de prières en perles de bois de santal du maître était resté accroché au pommeau de la selle.
Il revenait une fois par mois au village, et à chaque visite, il ramenait une pièce qu’il avait fabriquée. La première fois, c’était une bêche en fer qu’il avait offerte à son père. L’outil était large et tranchant, le manche avait été taillé dans une branche de chêne qu’il avait habilement décoré de gravures réalisées avec soin. Il avait par la suite développé une spécialité dans la réalisation de lames, comme les haches, les couteaux, les hachoirs. Il avait également réalisé plusieurs épées, sous la direction du maître forgeron.
Parti du village pour aller quérir son frère, Amibatah chevauchait sa mule depuis plusieurs heures déjà le long de la rivière d’Emeraude, frontière naturelle entre les provinces de Garsham et de Tabargh. Il arriva vers une sorte de clairière d’herbe tendre au bord du torrent. Tout le long du trajet, il avait serré les dents et laissé couler son chagrin sur ses joues. Il ne devait pas être trop loin de la mi-journée et il était temps pour une halte. Sa mule méritait de brouter cette herbe tendre et son estomac commençait à le rappeler à ses propres besoins vitaux. Il décida de s’arrêter là pour se désaltérer au ruisselet proche qui se jetait dans le fleuve un peu plus en aval, et de croquer dans le pain et le fromage qu’il avait emportés pour la route.
Son esprit se débattait sans cesse entre la révolte et la tristesse. Les souvenirs tendres et chaleureux qu’il avait de sa mère l’assaillaient comme autant de poignards, ravivant sa douleur. Il se rappelait sa douceur, la clarté de son visage, l’éclat de sa longue chevelure brune… Assis sur une grosse pierre, au milieu de nulle part, il se sentit soudain si seul qu’il se mit à pleurer à chaudes larmes. Il laissa éclater sa tristesse sans retenue, ouvrant les vannes de son chagrin.
A ce moment, sorti de nulle part, apparut un vieil homme aux cheveux rasés, vêtu pauvrement d’une robe de bure. Il essaya prestement ses larmes car il avait sa fierté et baissa la tête. Le vieillard qui s’appuyait sur un bâton se dirigea directement vers lui et s’adressa à lui d’une voix douce :
- Petit, qui fais-tu tout seul ici, au milieu de la forêt ?
- Je vais à Lassar pour rejoindre mon frère. Puis, après quelques instants il rajouta : « Ma mère est morte cette nuit, je vais le chercher pour le rituel sacré du dernier adieu. »
Le vieil homme resta un moment silencieux et posa un regard plein d’amour sur le jeune garçon orphelin. Amibatah vit un sourire se dessiner dans les yeux du vieil homme, bien que son visage restât grave. Il observa l’homme qui s’était posté devant lui : sa peau était mate et burinée, son œil était clair et brillant, ses mains fines mais solides…
- Buvons un peu de thé, cela nous fera du bien ! s’exclama soudainement le vieil homme. Il sortit de sa besace une gourde en peau de chèvre et deux gobelets. Il doit être encore chaud. J’y ai mis un peu de miel, cela te fera du bien au corps et à l’âme !
Amibatah accepta l’offre en lui faisant un peu de place sur le rocher. L’homme versa le liquide fumant dans le premier gobelet et le lui tendit. Puis il se versa une rasade dans le second et le tint entre ses mains pour en ressentir la chaleur. Assis côte à côte, faisant face à la rivière dont le chant clair rebondissait sur les cailloux, ils burent à petites gorgées le thé de montagne noir et sucré.
- Je m’appelle Mönlam. J’habite dans le village de Dewaschen et je me rends également à Lassar. Et toi ?
- Moi, j’habite à Luzii. Je m’appelle Amibatah, fils de Dennish. Je suis content de vous avoir rencontré. Je me sens un peu mieux maintenant… grâce à vous.
- Dis-moi, Amibatah, je t’ai offert le thé. Qu’as-tu à m’offrir ?
- J’ai du pain et du fromage. Vous en voulez ?
- J’accepte volontiers que nous partagions ce repas ensemble. Cela fera le plus grand bien à mon corps… et à mon âme !
Ils rirent de bon cœur et Amibatah se leva pour aller chercher dans la fonte de sa mule la besace qui contenait la nourriture. Le vieux avait sorti un couteau de sa poche et quand Amibatah eut déballé son manger, l’homme coupa deux belles tranches de pain de la miche, puis deux morceaux de fromage qu’il disposa sur chaque tranche. Il versa encore du thé dans chaque gobelet, puis joignit les mains pour rendre hommage et bénir la nourriture qu’ils allaient partager. Amibatah, en signe de respect fit de même. Le vieux Mönlam entonna alors un court chant de bénédiction dans la langue sacrée… sa voix grave et profonde résonna dans la clairière, et toucha le cœur du jeune garçon. C’était un chant budviche qu’il avait déjà entendu dans la bouche de Zalafir et qu’il chantait à chaque fois qu'il l’avait invité à manger à la maison. Cet hymne rendait grâce à la nourriture prodiguée par la terre, confectionnée par les hommes, nourrissant le corps et apaisant l’âme. Ce chant de remerciement bénissait tous les convives réunis autour d’une table en appelant la gloire du divin à se répandre parmi eux.
Quand il eut terminé, il invita l’enfant à se nourrir d’un geste, et ils partagèrent ce repas simple dans un silence rempli de sérénité. Amibatah se sentit apaisé et calme. Il avait presque oublié son chagrin. Les nuages de son esprit s’étaient dissipés et son cœur avait retrouvé le sourire. La présence de cet homme, si doux, si prévenant, avait pour ainsi dire nettoyé la douleur qui ne l’avait pas quittée depuis cette nuit atroce. Il en conçut presque une sorte de honte: comment pouvait-il se sentir bien alors que sa mère était morte?
- Vous êtes un budviche ? J’ai reconnu le chant que vous chantiez tout à l’heure…
- En effet, je suis une sorte de budviche, mais mon rôle est un peu différent ici bas. Je vis seul dans une cabane en dehors du village. Je suis un ermite. Tu es la première personne à qui je parle depuis plusieurs mois, Amibatah, fils de Dennish, et cela me fait grand plaisir de t'avoir rencontré.
Encore une fois, ils échangèrent un regard profond et Amibatah ressentit un bien-être encore plus intense l’envahir. Des larmes mouillèrent ses yeux, mais ce n’était pas des larmes de tristesse. Un sentiment nouveau naquit en lui, une joie profonde et puissante, qu’il n’avait que rarement éprouvée.
- Tu es un jeune homme plein de richesses, lui dit-il, comme s’il avait lu dans son regard. La valeur de ton cœur est inestimable, rappelles-en toi à chaque occasion que la noirceur empoisonne ton âme. Sache faire luire la lumière de ton cœur dans l’obscurité des moments les plus sombres et tu gagneras la force qui te sera nécessaire pour affronter les obstacles qui se dresseront devant toi tout au long de ta vie. Des épreuves dont tu n’as pas encore idée t’attendent et tu devras y faire face avec vaillance.
Amibatah trouva les paroles du vieil homme plutôt étranges et mystérieuses, mais il les laissa résonner en lui et les plaça dans son esprit comme un précieux enseignement. Lorsqu’il leva la tête, il vit que Mönlam avait commencé à ranger ses affaires et se préparait à reprendre la route.
- Allons-y, dit-il, Lassar est encore à trois heures de marche. Je ferai route avec toi si tu n’y vois pas d’inconvénient. Le chemin est toujours plus facile lorsqu’on voyage avec un compagnon. Dépêche-toi de rassembler tes affaires, nous partons!
- Avec plaisir, Maître Mönlam, dit Amibatah. Cela m’a fait grand bien de partager ce repas avec toi. J’ai maintenant le cœur en paix.
Lorsqu’ils quittèrent la paisible clairière, Amibatah se retourna pour graver dans sa mémoire le paysage et y associer les paroles qu’ils avaient échangées. Le garçon avait proposé au vieux budviche de monter sur la mule et il marchait devant pour imposer son rythme à la monture.
Il songeait à son frère Gilmur et à la façon qu’il y prendrait pour lui annoncer la mort de leur mère. Son frère, bien qu’il aimât beaucoup sa mère, avait déjà quitté le foyer familial et il s’imaginait qu’il saurait faire face avec courage à la terrible nouvelle. En même temps, il était heureux d’aller chercher son grand frère tant admiré et même si sa mission était douloureuse, il en ressentait une sorte de fierté. Il avait quitté le village pour aller à Lassar et son père accablé lui avait confié cette tâche qui prouvait la confiance qu’il lui avait accordée, malgré son jeune âge. Il avait déjà fait cette route vers la grande ville à plusieurs reprises, mais jamais il ne s’était aventuré aussi loin tout seul. La mort de sa mère l’avait fait grandir ; il n’était plus le petit enfant resté sagement à la maison, mais un fils qui pouvait remplir un rôle important pour la famille, qui avait sa propre place et ses propres responsabilités.
Il songea aussi à son père, Dennish, qui perdait à la fois sa femme tant aimée et la mère de ses enfants. Ce père avait maintenant un nouveau-né dont il fallait s’occuper, sa petite sœur Pema, et il voyait mal comment son père, ce brave homme, fermier et éleveur, pourrait éduquer seul un nourrisson et d’un garçon comme lui. Le chagrin lui étreignit la gorge car il lui sembla ressentir l’impuissance et le désarroi que son père devait éprouver. A son chagrin se rajoutait maintenant celui que son père ressentait sans doute et il se sentit soudain coupable de représenter une charge pour son père.
C’est à ce moment qu’il décida qu’il irait vivre en ville, sans doute avec son frère et qu’il trouverait une place d’apprentissage pour soulager son père de la charge qu’il représentait. Sa décision, même s’il ne savait pas encore comment il allait s’y prendre, lui procura du courage, donnant un nouveau sens à sa vie.
Pendant ce temps, alors qu’ils cheminaient en silence sur le sentier, le vieil homme récitait des prières en chantonnant, laissant Amibatah vagabonder dans ses pensées. Les deux compagnons de voyages$ respectaient mutuellement leur intimité respective. Ce silence scella entre eux une mystérieuse complicité. Amibatah se retournait de temps en temps pour vérifier que le vieux budviche le suivait bien sur sa mule. Maître Mönlam lui adressa un sourire bienveillant qui semblait dire « Ne te soucie pas pour moi, tout va bien ».
Ils arrivèrent bientôt au niveau des cascades qui marquaient les derniers efforts à fournir avant d’arriver au grand pont du sud de la ville. Le sentier faisait des lacets le long de la pente et le budviche descendit de la mule par prudence. Les cascades successives dégageaient des embruns qui rafraîchissaient l’atmosphère et le tintamarre des paquets d’eau qui s’écrasaient sur les rochers résonnait dans la vallée, très encaissée à cet endroit. La végétation y était différente, plus abondante et plus riche, car l’humidité ambiante y faisait croître toutes sortes de mousses, de fougères et de hauts arbres feuillus. La région des cascades constituait un écrin de végétation pour toutes sortes d’animaux qui nichaient dans les souches, s’abreuvaient dans le petit lagon et se nourrissaient de la végétation grasse et abondante. Le panorama exceptionnel portait au recueillement et procura aux deux voyageurs apaisement et sérénité.
Enfin, ils arrivèrent au sommet du col, et lorsqu'ils franchirent la dernière côte, ils arrivèrent sur le plateau de Lassar. La ville s'étalait sur toute la largeur de la vallée, laissant couler en son centre la rivière limpide qui coulait doucement en faisant de larges méandres. Ils laissèrent sur leur droite le large pont de bois qui franchisait la rivière en contrebas de la ville et qui permettait de se rendre à Kronberg, le village des montagnes de la province de Mortagh. La rivière qui marquait la frontière entre Mortagh et Garsham avait eu le temps de déposer ses alluvions arrachées aux montagnes environnantes, ce qui lui donnait cette couleur vert foncé qui lui avait valu son nom.
L'après-midi touchait à sa fin lorsqu'ils arrivèrent aux portes de la ville. La chaleur sur le plateau contrastait avec la fraîcheur de la vallée des cascades qu'ils venaient de quitter. Ils s'arrêtèrent donc vers la grande fontaine pour laisser s'abreuver la mule et boire eux-mêmes de cette eau pure et fraîche. Leurs chemins se séparaient ici. Le budviche s'approcha du jeune homme, le prit par les épaules et vint poser son front contre son front en guise de salut. Ce contact intime eut sur Amibatah un effet inattendu qui le plongea dans un état émotionnel puissant; il se sentit à la fois minuscule devant la force psychique dégagée par le vieillard, et immense par la place qui s'ouvrait en lui. Ce paradoxe, il le relia intuitivement aux derniers événements, se sentant un petit orphelin triste et seul, et en même temps, éprouvant un vaste sentiment de liberté en regard de l'avenir qui s'ouvrait devant lui. Petit et grand dans le même instant et dans le même corps, son âme chavira en pensant à ce qui l'attendait, la responsabilité qu'il avait de prévenir Gilmur, et de retourner au village auprès de son père pour le rituel du dernier adieu à sa mère.
Lorsque le front du vieux maître quitta celui du jeune homme, le temps reprit son cours normal.
- Maître Mönlam, te reverrai-je un jour?
- Oui, jeune Amibatah, fils de Dennish, nous partagerons encore le thé et le pain. Ils rirent de bon cœur à ces paroles simples qui leur rappelaient le pique-nique partagé au bord de la rivière.
- Quand tu auras terminé ce que tu dois faire, tu sauras où me trouver. Ma maison se trouve sur les hauteurs de Dewaschen. Demande aux gens du village, ils t'indiqueront le chemin qui mène à mon ermitage. J'ai des choses à t'apprendre sur toi et sur l'esprit. Je t'attendrai…
Amibatah alla chercher sa mule à l'abreuvoir afin de mener à bien sa mission auprès de son frère. Quand il se retourna pour saluer le vieux budviche, celui-ci avait disparu. En montant sur sa mule, il s'aperçut que le rosaire de prières en perles de bois de santal du maître était resté accroché au pommeau de la selle.
3. Le fils préféré
Déjà depuis son plus jeune âge, le prince Aktorn avait montré des aptitudes aux arts de la guerre et du combat, à l’opposé de Wilburn, son frère aîné, qui était pourtant destiné à remplacer Bargarn sur le trône à la mort de celui-ci. Autant Aktorn se montrait vif d’esprit, combatif, hargneux et rusé, autant Wilburn était chétif, craintif, et renfermé, comme si la perspective de devenir un jour le prince héritier l’avait bloqué dans son développement, à moins que la pression exercée par son père depuis son plus jeune âge n’ait eu l’inverse de l’effet escompté.
Wilburn était proche de sa mère et plus enclin à fréquenter la compagnie des dames de la cour que de courir les bois avec les jeunes gens de son âge ou s’exercer au maniement du bâton et de l’épée. Il aimait la lecture et la poésie, le jardinage et la botanique, et souffrait tous les jours des remarques acerbes et moqueuses de son père qui le traitait souvent de mauviette. Sa mère, Xénia, le protégeait de la colère de son père et le couvait comme une poule protège son poussin. Ils passaient de longues heures ensemble, mère et fils, à lire, à broder, à prendre le thé avec les femmes de la cour, qui retenaient leurs moqueries, en se souvenant qu’il était le protégé de la reine et qu’un jour, vraisemblablement, il deviendrait le roi. Personne ne pouvait imaginer dans la physionomie de ce garçon de dix-sept ans au teint pâle, aux cheveux fillasses, aux manières si précieuses, le futur monarque du Pays de Morthag qu'il était appelé à devenir.
Son premier frère, Aktorn, de trois ans son cadet, était déjà plus fort que lui et le rattraperait bientôt en taille s’il continuait à croître aussi vite.
Aktorn était la fierté de son père. Le sang du pouvoir et de la conquête coulait dans ses veines. Bargarn en venait parfois à regretter la naissance de son fils aîné qui le couvrait de honte, et à imaginer que c’est Aktorn qui lui succèderait sur le trône. Toute l’attention qu’il aurait dû porter à Wilburn se reportait sur Aktorn, lequel se prenait déjà pour l’enfant qui compterait vraiment dans les projets de son père.
Le revers de cette médaille était que le roi ne supportait pas les erreurs ou les faiblesses de son deuxième fils: il pouvait entrer dans des colères violentes à chaque déception. L’exigence du père avait rendu Aktorn avide de reconnaissance et de gloire, ambitieux et calculateur.
Le cadet de cette fratrie, Shanon, avait grandi dans l’ombre d’Aktorn, bien que seulement un an les séparait. Il suivait les pas de son frère et entrait souvent en compétition avec lui, jouait les mêmes jeux, et participait aux mêmes coups. Aktorn était son modèle et il faisait tout pour lui ressembler. Son frère était son idole, son héros, et bien qu’il n’arrivait pas à se hisser à son niveau dans tous les secteurs de leurs activités communes, il formait avec son frère une paire solide, solidaire, et surtout redoutable.
C’est ensemble qu’ils prenaient leurs cours d’art du combat, leurs leçons d’équitation, ensemble qu’ils mangeaient, jouaient, dormaient, ensemble qu’ils faisaient les quatre cents coups et complotaient contre Wilbrun. Aktorn avait pris son jeune frère sous sa coupe et le considérait comme son faire-valoir. Avec lui, il se sentait plus fort, plus inventif, plus malin, et Shanon lui devait tout ce qu’il avait appris sur la vie.
Ce duo faisait l’admiration de tous les gens de la cour, mais inspirait aussi une crainte certaine … ensemble, ils étaient des enfants terribles. On ne comptait plus les mauvais coups et les petits forfaits qu’ils avaient commis ensemble, comme le jour où ils avaient mis le feu aux cuisines en jetant une jarre d’huile dans la grande cheminée où rôtissaient les jarrets de porc pour les hommes de garde du château. La punition de Bargarn avait consisté à les enfermer deux jours durant, chacun isolé dans une pièce, sans manger, sans leur laisser la moindre occupation ou une quelconque distraction, pour leur permettre de méditer sur la gravité de leur bêtise. Puis, il les avait convoqués, chacun séparément, pour leur faire prononcer leur mea culpa en public, devant toute la cour et les gens des cuisines. Ce châtiment mortifiant avait calmé pour un temps leurs ardeurs et brisé leur indéfectible complicité.
Bargarn était particulièrement dur avec ses deux jeunes fils, n’hésitant pas à les humilier publiquement. La cruauté du roi avait heurté plus d’un parmi les gens de la cour. Le roi avait joué cette carte en toute connaissance de cause, car par cet acte d’autorité paternelle, il asseyait encore plus son pouvoir auprès de ses sujets, pour peu qu’ils aient eu quelque idée de rébellion ou d’acte de désobéissance. Il entendait ainsi montrer à tous qu’il gouvernait avec force, et que le châtiment qu’il réservait à tout sujet coupable de trahison, serait terrible et sans pitié.
- Père, père, s’écria Aktorn en entrant précipitamment dans la salle du conseil, j’ai appris que vous envoyiez des hommes en Garsham pour une expédition… Je voudrais partir avec eux…
- Silence Aktorn ! tonna le roi. Ne t'avise plus jamais de faire irruption dans la salle du conseil et de prendre la parole sans que je t'en donne l'ordre.
-Excusez-moi, Père! C'est juste que je suis impatient de faire mes preuves sur le terrain et que je…
- Tu ne partiras pas ! Toi et ton frère, vous êtes encore trop jeunes et pas assez aguerris pour ce genre de mission !
-S’il vous plaît, Père ! Shanon est encore un enfant. Mais moi, je suis grand maintenant ! Je veux partir découvrir le monde… Et puis, j’ai accompli mes épreuves ! lança-t-il comme argument massue.
Aktorn faisait allusion aux épreuves d’équitation et de maniement de l’épée qu’il avait accomplies avec succès il y a quelques semaines. Cela ne faisait pas encore de lui un guerrier confirmé, mais cela conférait à sa demande une certaine légitimité.
- Et puis, j’ai vu Farzog partir tôt ce matin… il m’a dit qu’il partait en éclaireur pour cette expédition et que je pourrais le voir si je me joignais à la troupe. Aktorn se lança dans ce mensonge en sachant parfaitement que son père ne pourrait le vérifier de sitôt. Il regarda son père droit dans les yeux et s’essaya à envoyer des éclairs de persuasion.
Il s’était aperçu que son regard avait un certain pouvoir et il avait développé cette aptitude en lançant des éclairs avec ses yeux clairs qu’il croyait puissants et infaillibles. Et de fait, il avait rarement été démenti dans cette capacité. Cela lui avait permis de persuader des cuisiniers de lui donner des friandises, des gardes de le laisser passer, ou des camarades de lui donner tel vêtement ou tel objet de sa convoitise. Jamais il n’avait imaginé que son statut de prince lui donnait des privilèges que personne ne pouvait véritablement lui refuser…
Bargarn réfléchit quelques instants et Aktorn continua à envoyer ses messages persuasifs en faisant étinceler ses yeux.
- D’accord, finit-il par dire, je te laisse partir, mais à deux conditions : tu resteras sous les ordres de Zorn, ce qui veut dire que tu devras toujours rester à portée de son regard et lui obéir en toute circonstance. Ensuite, je veux que tu continues ton entraînement chaque jour et que tu deviennes expert dans le maniement de l’arc. A ton retour, tu devras passer les épreuves de tir de précision. C’est ta mission pour ce voyage ! Et tu n’as pas intérêt à me décevoir…
- Vos désirs sont des ordres, Père, je deviendrai le meilleur archer de tout le pays, je vous le promets.
- C'est qu'on verra, dit-il d'un air sévère et dubitatif. Il allait le laisser partir, mais il éprouva le besoin de mettre au point la règle du jeu.
- Encore une chose, Aktorn ! Etant entendu que Shanon restera ici au château, tu ne devras en aucun cas représenter une charge pour les hommes durant tout le voyage, ce qui signifie obéir en toute circonstance, ne pas poser de question sur la mission, et surtout pas d’entourloupe ni de problème par ta faute ! Je me suis bien fait comprendre, Aktorn, fils de Bargarn ?
A son tour, le roi lança à son fils un regard noir qui en disait long sur le châtiment exemplaire qui l’attendrait s’il faisait un pas de travers.
Le lendemain, à l’aube, une troupe de trente hommes s’apprêtait à partir, avec à sa tête, le capitaine Zorn, le jeune Aktorn, et l’écuyer du roi, Wilfried, qui avait été affecté comme serviteur personnel du jeune prince. Une grande effervescence animait les écuries, chacun s’activant à préparer ses affaires. Trois chariots de vivres et de matériel étaient chargés par les intendants sous la direction de Zorn qui donnait des ordres pour que tout l’équipement soit réparti correctement et bien arrimé. Les soldats sanglaient les chevaux, vérifiaient le contenu de leurs fontes, et paraient leurs armes et leurs boucliers.
Bargarn arriva sur les lieux pour vérifier les préparatifs, puis il alla s’entretenir discrètement avec Zorn pour lui donner les dernières instructions. Zorn hochait la tête d’un air entendu en écoutant le monarque qui regardait Aktorn du coin de l’œil. Ce dernier observait la scène et c’est avec une pointe d’appréhension qu’il vit arriver son père à grands pas dans sa direction. Il fit un signe au maître d’armes qui lui emboîta le pas. Aktorn, les cheveux en bataille et l’œil encore embrumé de sa courte nuit, se tenait près de son cheval et attendait les ordres. Bargarn se fit remettre par le maître d’armes un arc et un carquois qu’il présenta à son fils.
- Voici l’arme qui fera de toi un archer valeureux, mon fils. Voilà, il est à toi. Prends-en grand soin.
Aktorn prit l’arc dans ses mains et le regarda avec attention et fierté. Il s’inclina devant son père et tendit la corde pour en vérifier la force. Il en caressa le bois poli et finement sculpté, et tout en observant sa ligne élégante, il sentit toute la puissance que l’arme renfermait. Le carquois de bois et de cuir était de belle facture et il contenait sept flèches ; il en sortit une pour l’admirer. Bien droite, en bois durci par le feu, avec une fine pointe de fer et un empennage de plumes de faucon, le trait était à la hauteur du guerrier en devenir qui se tenait devant son père, le Roi de Mortag. Il ne put masquer, devant Bargarn qui guettait ses réactions, son expression de joie, émotion enfantine pure.
- Gremlyn t’apprendra le maniement de l’arc et continuera à t’enseigner le bâton et l’épée. Il te fera travailler une heure chaque jour pendant la pause des soldats. Le monde s’ouvre devant toi, mon fils. A toi de tirer les enseignements que la vie va placer sur ton chemin et de prouver ta valeur et ton courage. Sois digne de la confiance que je place en toi et ne me déçois pas. Quand tu reviendras, tu ne seras plus un enfant, mais un homme !
- Merci Père pour ta confiance ! Je ne te décevrai pas !
- Donne-moi ton épée !
Bargarn tira l’épée du fourreau et la fit tournoyer autour de son poignet. L’arme fendit l’air en sifflant. De taille moyenne, la lame fine et brillante était bien aiguisée et la garde pas trop grosse. Elle pouvait tenir aisément dans la main de l’enfant qui avait appris les premières passes avec cette belle arme d’entraînement. Le roi la remit dans son fourreau et la rendit à Aktorn.
- C’est une bonne lame pour toi. Prends-en soin et fais-en bon usage !
-Oui, Père. Je trancherai des bras et ferai tomber des têtes grâce à elle !
Il avait prononcé ces mots qui dépassaient ses pensées en voulant faire honneur à son père, mais il n’arrivait pas à s’imaginer un jour devoir faire usage d’une arme autrement que pour mesurer sa force dans des combats d’entraînement. Pourtant, ces paroles eurent sur lui un effet à la fois grisant et effrayant et il frissonna. Son père dut sans doute s’en rendre compte car il ébouriffa sa longue chevelure claire d’une main vigoureuse et lui donna une petite claque sur la joue. Ses yeux se mouillèrent légèrement au contact de cette main paternelle forte et rassurante. Il cacha son trouble en baissant la tête, et quand il la releva, il regarda son père droit dans les yeux avec une assurance qu’il était allé chercher au fond de son être.
Pendant ce temps, les préparatifs de l’expédition se terminaient et la cour du château résonnait des cris et des appels des hommes qui s’organisaient. Les cuisiniers terminaient de ramener la dernière fournée de pain, les palefreniers vérifiaient les sangles et les fers de chevaux, les intendants, listes à la main, cochaient les dernières lignes des effets à emporter. Les femmes, aussi en très grand nombre, venaient embrasser leur époux et leur remettre de petits paquets contenant de la nourriture ou des flasques d’alcool. Chaque soldat avait accroché sur sa tunique ou sur son cheval une petite fleur fraîche ou un talisman de protection qui les accompagnerait durant l’expédition. Cette petite superstition donnait du courage aux hommes et rassurait les épouses qui voyaient partir leur mari avec l’espoir d’un retour rapide, et surtout sain et sauf.
La corne de Zorn retentit dans la cour et les hommes poussèrent des cris de joie. Tout le monde monta en selle et alla rejoindre la colonne qui se formait dans la cour principale. Aktorn, monté sur sa jument, portait son arc et son carquois en bandoulière. Il était accompagné de Wilfried qui portait une partie de son équipement. C’est à ce moment que Shanon accourut en criant :
- Aktorn, Aktorn, ne pars pas sans me dire au revoir !
- Adieu, petit frère. Ne sois pas triste, la prochaine fois, tu partiras avec moi, je te le promets !
- Reviens vite, mon frère. Sans toi, je ne suis rien. Je t’aime tellement! Tu me manqueras !
La voix de Zorn aboya un ordre :
- Aktorn, viens près de moi !
D’un coup d’étrier dans les flancs de sa jument, Aktorn se porta à la tête de la colonne auprès du capitaine Zorn.
- Voilà Capitaine, à vos ordres !
- Tu es prêt ? Allons-y !
La corne retentit encore une fois dans la vaste cour du château et la troupe se mit en marche. Les trois chariots de matériel et de vivres, tirés par des mulets étaient encadrés par un groupe de vingt hommes à l’avant et de dix hommes à l’arrière. Gremlyn et Wilfried faisaient partie de l’arrière-garde, tandis que Zorn, accompagné d’Aktorn, avait pris la tête de la colonne.
Aktorn se retourna pour saluer son père une dernière fois, mais il ne put l’apercevoir. Il était sans doute déjà rentré dans ses appartements. Le garçon ressentit une vague de tristesse qui se mêlait aux sentiments d’excitation et d’appréhension qui l’envahissait depuis son réveil aux aurores. Il partait à la guerre, et à la découverte du grand monde. C’était un grand jour pour le jeune homme encore tendre.
La colonne franchit les remparts du château et s’étira dans la ville qui commençait tout juste à s’animer. Quand ils sortirent enfin du bourg, laissant derrière eux les hauts remparts noirs, le soleil inondait toute la vallée, déchirant la brume matinale de ses rayons puissants.
Wilburn était proche de sa mère et plus enclin à fréquenter la compagnie des dames de la cour que de courir les bois avec les jeunes gens de son âge ou s’exercer au maniement du bâton et de l’épée. Il aimait la lecture et la poésie, le jardinage et la botanique, et souffrait tous les jours des remarques acerbes et moqueuses de son père qui le traitait souvent de mauviette. Sa mère, Xénia, le protégeait de la colère de son père et le couvait comme une poule protège son poussin. Ils passaient de longues heures ensemble, mère et fils, à lire, à broder, à prendre le thé avec les femmes de la cour, qui retenaient leurs moqueries, en se souvenant qu’il était le protégé de la reine et qu’un jour, vraisemblablement, il deviendrait le roi. Personne ne pouvait imaginer dans la physionomie de ce garçon de dix-sept ans au teint pâle, aux cheveux fillasses, aux manières si précieuses, le futur monarque du Pays de Morthag qu'il était appelé à devenir.
Son premier frère, Aktorn, de trois ans son cadet, était déjà plus fort que lui et le rattraperait bientôt en taille s’il continuait à croître aussi vite.
Aktorn était la fierté de son père. Le sang du pouvoir et de la conquête coulait dans ses veines. Bargarn en venait parfois à regretter la naissance de son fils aîné qui le couvrait de honte, et à imaginer que c’est Aktorn qui lui succèderait sur le trône. Toute l’attention qu’il aurait dû porter à Wilburn se reportait sur Aktorn, lequel se prenait déjà pour l’enfant qui compterait vraiment dans les projets de son père.
Le revers de cette médaille était que le roi ne supportait pas les erreurs ou les faiblesses de son deuxième fils: il pouvait entrer dans des colères violentes à chaque déception. L’exigence du père avait rendu Aktorn avide de reconnaissance et de gloire, ambitieux et calculateur.
Le cadet de cette fratrie, Shanon, avait grandi dans l’ombre d’Aktorn, bien que seulement un an les séparait. Il suivait les pas de son frère et entrait souvent en compétition avec lui, jouait les mêmes jeux, et participait aux mêmes coups. Aktorn était son modèle et il faisait tout pour lui ressembler. Son frère était son idole, son héros, et bien qu’il n’arrivait pas à se hisser à son niveau dans tous les secteurs de leurs activités communes, il formait avec son frère une paire solide, solidaire, et surtout redoutable.
C’est ensemble qu’ils prenaient leurs cours d’art du combat, leurs leçons d’équitation, ensemble qu’ils mangeaient, jouaient, dormaient, ensemble qu’ils faisaient les quatre cents coups et complotaient contre Wilbrun. Aktorn avait pris son jeune frère sous sa coupe et le considérait comme son faire-valoir. Avec lui, il se sentait plus fort, plus inventif, plus malin, et Shanon lui devait tout ce qu’il avait appris sur la vie.
Ce duo faisait l’admiration de tous les gens de la cour, mais inspirait aussi une crainte certaine … ensemble, ils étaient des enfants terribles. On ne comptait plus les mauvais coups et les petits forfaits qu’ils avaient commis ensemble, comme le jour où ils avaient mis le feu aux cuisines en jetant une jarre d’huile dans la grande cheminée où rôtissaient les jarrets de porc pour les hommes de garde du château. La punition de Bargarn avait consisté à les enfermer deux jours durant, chacun isolé dans une pièce, sans manger, sans leur laisser la moindre occupation ou une quelconque distraction, pour leur permettre de méditer sur la gravité de leur bêtise. Puis, il les avait convoqués, chacun séparément, pour leur faire prononcer leur mea culpa en public, devant toute la cour et les gens des cuisines. Ce châtiment mortifiant avait calmé pour un temps leurs ardeurs et brisé leur indéfectible complicité.
Bargarn était particulièrement dur avec ses deux jeunes fils, n’hésitant pas à les humilier publiquement. La cruauté du roi avait heurté plus d’un parmi les gens de la cour. Le roi avait joué cette carte en toute connaissance de cause, car par cet acte d’autorité paternelle, il asseyait encore plus son pouvoir auprès de ses sujets, pour peu qu’ils aient eu quelque idée de rébellion ou d’acte de désobéissance. Il entendait ainsi montrer à tous qu’il gouvernait avec force, et que le châtiment qu’il réservait à tout sujet coupable de trahison, serait terrible et sans pitié.
- Père, père, s’écria Aktorn en entrant précipitamment dans la salle du conseil, j’ai appris que vous envoyiez des hommes en Garsham pour une expédition… Je voudrais partir avec eux…
- Silence Aktorn ! tonna le roi. Ne t'avise plus jamais de faire irruption dans la salle du conseil et de prendre la parole sans que je t'en donne l'ordre.
-Excusez-moi, Père! C'est juste que je suis impatient de faire mes preuves sur le terrain et que je…
- Tu ne partiras pas ! Toi et ton frère, vous êtes encore trop jeunes et pas assez aguerris pour ce genre de mission !
-S’il vous plaît, Père ! Shanon est encore un enfant. Mais moi, je suis grand maintenant ! Je veux partir découvrir le monde… Et puis, j’ai accompli mes épreuves ! lança-t-il comme argument massue.
Aktorn faisait allusion aux épreuves d’équitation et de maniement de l’épée qu’il avait accomplies avec succès il y a quelques semaines. Cela ne faisait pas encore de lui un guerrier confirmé, mais cela conférait à sa demande une certaine légitimité.
- Et puis, j’ai vu Farzog partir tôt ce matin… il m’a dit qu’il partait en éclaireur pour cette expédition et que je pourrais le voir si je me joignais à la troupe. Aktorn se lança dans ce mensonge en sachant parfaitement que son père ne pourrait le vérifier de sitôt. Il regarda son père droit dans les yeux et s’essaya à envoyer des éclairs de persuasion.
Il s’était aperçu que son regard avait un certain pouvoir et il avait développé cette aptitude en lançant des éclairs avec ses yeux clairs qu’il croyait puissants et infaillibles. Et de fait, il avait rarement été démenti dans cette capacité. Cela lui avait permis de persuader des cuisiniers de lui donner des friandises, des gardes de le laisser passer, ou des camarades de lui donner tel vêtement ou tel objet de sa convoitise. Jamais il n’avait imaginé que son statut de prince lui donnait des privilèges que personne ne pouvait véritablement lui refuser…
Bargarn réfléchit quelques instants et Aktorn continua à envoyer ses messages persuasifs en faisant étinceler ses yeux.
- D’accord, finit-il par dire, je te laisse partir, mais à deux conditions : tu resteras sous les ordres de Zorn, ce qui veut dire que tu devras toujours rester à portée de son regard et lui obéir en toute circonstance. Ensuite, je veux que tu continues ton entraînement chaque jour et que tu deviennes expert dans le maniement de l’arc. A ton retour, tu devras passer les épreuves de tir de précision. C’est ta mission pour ce voyage ! Et tu n’as pas intérêt à me décevoir…
- Vos désirs sont des ordres, Père, je deviendrai le meilleur archer de tout le pays, je vous le promets.
- C'est qu'on verra, dit-il d'un air sévère et dubitatif. Il allait le laisser partir, mais il éprouva le besoin de mettre au point la règle du jeu.
- Encore une chose, Aktorn ! Etant entendu que Shanon restera ici au château, tu ne devras en aucun cas représenter une charge pour les hommes durant tout le voyage, ce qui signifie obéir en toute circonstance, ne pas poser de question sur la mission, et surtout pas d’entourloupe ni de problème par ta faute ! Je me suis bien fait comprendre, Aktorn, fils de Bargarn ?
A son tour, le roi lança à son fils un regard noir qui en disait long sur le châtiment exemplaire qui l’attendrait s’il faisait un pas de travers.
Le lendemain, à l’aube, une troupe de trente hommes s’apprêtait à partir, avec à sa tête, le capitaine Zorn, le jeune Aktorn, et l’écuyer du roi, Wilfried, qui avait été affecté comme serviteur personnel du jeune prince. Une grande effervescence animait les écuries, chacun s’activant à préparer ses affaires. Trois chariots de vivres et de matériel étaient chargés par les intendants sous la direction de Zorn qui donnait des ordres pour que tout l’équipement soit réparti correctement et bien arrimé. Les soldats sanglaient les chevaux, vérifiaient le contenu de leurs fontes, et paraient leurs armes et leurs boucliers.
Bargarn arriva sur les lieux pour vérifier les préparatifs, puis il alla s’entretenir discrètement avec Zorn pour lui donner les dernières instructions. Zorn hochait la tête d’un air entendu en écoutant le monarque qui regardait Aktorn du coin de l’œil. Ce dernier observait la scène et c’est avec une pointe d’appréhension qu’il vit arriver son père à grands pas dans sa direction. Il fit un signe au maître d’armes qui lui emboîta le pas. Aktorn, les cheveux en bataille et l’œil encore embrumé de sa courte nuit, se tenait près de son cheval et attendait les ordres. Bargarn se fit remettre par le maître d’armes un arc et un carquois qu’il présenta à son fils.
- Voici l’arme qui fera de toi un archer valeureux, mon fils. Voilà, il est à toi. Prends-en grand soin.
Aktorn prit l’arc dans ses mains et le regarda avec attention et fierté. Il s’inclina devant son père et tendit la corde pour en vérifier la force. Il en caressa le bois poli et finement sculpté, et tout en observant sa ligne élégante, il sentit toute la puissance que l’arme renfermait. Le carquois de bois et de cuir était de belle facture et il contenait sept flèches ; il en sortit une pour l’admirer. Bien droite, en bois durci par le feu, avec une fine pointe de fer et un empennage de plumes de faucon, le trait était à la hauteur du guerrier en devenir qui se tenait devant son père, le Roi de Mortag. Il ne put masquer, devant Bargarn qui guettait ses réactions, son expression de joie, émotion enfantine pure.
- Gremlyn t’apprendra le maniement de l’arc et continuera à t’enseigner le bâton et l’épée. Il te fera travailler une heure chaque jour pendant la pause des soldats. Le monde s’ouvre devant toi, mon fils. A toi de tirer les enseignements que la vie va placer sur ton chemin et de prouver ta valeur et ton courage. Sois digne de la confiance que je place en toi et ne me déçois pas. Quand tu reviendras, tu ne seras plus un enfant, mais un homme !
- Merci Père pour ta confiance ! Je ne te décevrai pas !
- Donne-moi ton épée !
Bargarn tira l’épée du fourreau et la fit tournoyer autour de son poignet. L’arme fendit l’air en sifflant. De taille moyenne, la lame fine et brillante était bien aiguisée et la garde pas trop grosse. Elle pouvait tenir aisément dans la main de l’enfant qui avait appris les premières passes avec cette belle arme d’entraînement. Le roi la remit dans son fourreau et la rendit à Aktorn.
- C’est une bonne lame pour toi. Prends-en soin et fais-en bon usage !
-Oui, Père. Je trancherai des bras et ferai tomber des têtes grâce à elle !
Il avait prononcé ces mots qui dépassaient ses pensées en voulant faire honneur à son père, mais il n’arrivait pas à s’imaginer un jour devoir faire usage d’une arme autrement que pour mesurer sa force dans des combats d’entraînement. Pourtant, ces paroles eurent sur lui un effet à la fois grisant et effrayant et il frissonna. Son père dut sans doute s’en rendre compte car il ébouriffa sa longue chevelure claire d’une main vigoureuse et lui donna une petite claque sur la joue. Ses yeux se mouillèrent légèrement au contact de cette main paternelle forte et rassurante. Il cacha son trouble en baissant la tête, et quand il la releva, il regarda son père droit dans les yeux avec une assurance qu’il était allé chercher au fond de son être.
Pendant ce temps, les préparatifs de l’expédition se terminaient et la cour du château résonnait des cris et des appels des hommes qui s’organisaient. Les cuisiniers terminaient de ramener la dernière fournée de pain, les palefreniers vérifiaient les sangles et les fers de chevaux, les intendants, listes à la main, cochaient les dernières lignes des effets à emporter. Les femmes, aussi en très grand nombre, venaient embrasser leur époux et leur remettre de petits paquets contenant de la nourriture ou des flasques d’alcool. Chaque soldat avait accroché sur sa tunique ou sur son cheval une petite fleur fraîche ou un talisman de protection qui les accompagnerait durant l’expédition. Cette petite superstition donnait du courage aux hommes et rassurait les épouses qui voyaient partir leur mari avec l’espoir d’un retour rapide, et surtout sain et sauf.
La corne de Zorn retentit dans la cour et les hommes poussèrent des cris de joie. Tout le monde monta en selle et alla rejoindre la colonne qui se formait dans la cour principale. Aktorn, monté sur sa jument, portait son arc et son carquois en bandoulière. Il était accompagné de Wilfried qui portait une partie de son équipement. C’est à ce moment que Shanon accourut en criant :
- Aktorn, Aktorn, ne pars pas sans me dire au revoir !
- Adieu, petit frère. Ne sois pas triste, la prochaine fois, tu partiras avec moi, je te le promets !
- Reviens vite, mon frère. Sans toi, je ne suis rien. Je t’aime tellement! Tu me manqueras !
La voix de Zorn aboya un ordre :
- Aktorn, viens près de moi !
D’un coup d’étrier dans les flancs de sa jument, Aktorn se porta à la tête de la colonne auprès du capitaine Zorn.
- Voilà Capitaine, à vos ordres !
- Tu es prêt ? Allons-y !
La corne retentit encore une fois dans la vaste cour du château et la troupe se mit en marche. Les trois chariots de matériel et de vivres, tirés par des mulets étaient encadrés par un groupe de vingt hommes à l’avant et de dix hommes à l’arrière. Gremlyn et Wilfried faisaient partie de l’arrière-garde, tandis que Zorn, accompagné d’Aktorn, avait pris la tête de la colonne.
Aktorn se retourna pour saluer son père une dernière fois, mais il ne put l’apercevoir. Il était sans doute déjà rentré dans ses appartements. Le garçon ressentit une vague de tristesse qui se mêlait aux sentiments d’excitation et d’appréhension qui l’envahissait depuis son réveil aux aurores. Il partait à la guerre, et à la découverte du grand monde. C’était un grand jour pour le jeune homme encore tendre.
La colonne franchit les remparts du château et s’étira dans la ville qui commençait tout juste à s’animer. Quand ils sortirent enfin du bourg, laissant derrière eux les hauts remparts noirs, le soleil inondait toute la vallée, déchirant la brume matinale de ses rayons puissants.
2. La tempête
La nuit était sur le point de tomber sur Luzii et l’orage menaçait déjà de s’abattre sur les montagnes environnantes. Chacun s’affairait à mettre à l’abri les moutons, les chèvres et le bois fraîchement coupé. Les mères criaient après les enfants pour qu’ils rejoignent le foyer, les artisans rassemblaient leurs outils, et les palefreniers tentaient de calmer les chevaux pour les faire entrer à l’écurie.
Luzii était situé au bord de la rivière d’Emeraude, au sud de Lassar. Près de deux mille habitants, vivant principalement de l’élevage de bovins et de chevaux, de l’artisanat du cuir et de culture l’orge et de blé, partageaient l’espace d’une vaste vallée de forêts et de pâturages. Ils y vivaient une vie rude mais agréable, à l’abri des vicissitudes des grandes villes et des bourgades. Tous étaient budlaghs, adeptes du Budlam, le culte de l’Esprit, et suivaient les préceptes du Sublime Budze. Une grande solidarité unissait depuis toujours les villageois, qui s’était encore renforcée depuis l’attaque funeste menée par les hommes de Bargarn il y a une quinzaine d’années. Luzii vivait au rythme des saisons et de la nature, les hommes respectant chaque forme de vie, chaque manifestation du Sublime auquelle ils rendaient hommage par des prières et des rituels. Les gens de Luzii étaient de paisibles paysans et éleveurs, travaillant dur pour tirer un petit profit de leur peine, mais pour rien au monde ils n’auraient échangé leur place pour une autre vie.
Soudain, la foudre s’abattit non loin de là, sur un grand arbre de la forêt toute proche dans un fracas assourdissant. De vives lumières strièrent soudainement le ciel chargés de nuages menaçants. Puis la pluie se mit à tomber; d’abord de grosses gouttes soulevèrent la poussière du sol, puis un déluge d’eau glacée s’abattit sur le bourg, comme un rideau aussi dense que la brume d’hiver. On ne voyait pas à dix pas et la surface du sol formait un nuage d’éclaboussures scintillant. Le tonnerre faisait trembler les murs des baraques en bois et les nombreux impacts tout proches faisaient craquer l’air dans un fracas assourdissant.
Les hommes de la montagne n’aimaient pas les orages d’été, souvent signes de la colère divine. Le déchaînement du ciel apportait toujours son lot de désolation, les pluies diluviennes entraînaient des torrents de boue dans les ruelles de la ville construite sur les pentes du Mont Tulun, le pic qui dominait la vallée.
- Amibatah, va vite chercher le Budviche, cria Dennish en passant sa tête dans l’embrasure de la porte de la chambre à coucher.
Les cris de douleur d’Ylda terrorisaient le jeune garçon qui attendait dans la pièce principale. Les sages-femmes s’affairaient déjà depuis plusieurs heures autour d’Ylda dont le travail avait commencé tôt le matin. Son père affichait une mine inquiète et son ordre péremptoire tira brutalement Amibatah de ses noires pensées. Il bondit hors de la maison et courut sous des trombes d’eau vers la demeure de Zalafir, le budviche de la ville.
Le ciel crachait maintenant tout son venin : le tonnerre venait s’écraser dans les ruelles transformées en torrents de boue et de gravats. Amibatha glissa plusieurs fois sur le sol détrempé et lorsqu’il arriva devant la porte de Zalafir, il était trempé jusqu’aux os et ses pantalons étaient couverts de gadoue.
Le budviche, ouvrit sa porte brutalement sous les coups répétés du jeune garçon sur la lourde porte en bois sculpté du magicien. Comme s’il attendait à devoir quitter sa maison et accompagner la personne qui venait le quérir, Zalafir avait déjà vêtu sa grosse veste en laine en poils de yack.
- Venez vite, c’est ma mère ! L’accouchement se présente mal, se contenta de dire le garçon, en guettant la réaction du budviche.
Zalafir, sans poser de question, enfonça prestement un chapeau sur sa tête rasée et lui emboita les pas. Ils s’élancèrent en courant sous la pluie battante. La foudre s’était un peu calmée mais la pluie, si cela était encore possible, avait redoublé de violence. La pluie se transforma en grêlons qui s’écrasaient sur les toitures et commençaient à tapisser les ruelles de millions de billes blanches dures comme de la pierre.
Lorsqu’ils arrivèrent à sa maison, ruisselants et hors d’haleine, Dennish leur prit leurs manteaux et leur offrit une serviette pour qu’ils puissent s’essuyer le visage meurtri par les bourrasques cinglantes. Zalafir fut alors informé de l’état de la situation. Les sages-femmes lui expliquèrent que le bébé se présentait mal et qu’Ylda avait perdu beaucoup de sang. Dennish, livide et tremblant, lui tendit une tasse de l’infusion aux herbes qui chauffait sur le fourneau de fonte. Toutes les lampes à huiles étaient allumées et un feu crépitant chauffait la pièce. Les femmes invitèrent le budviche à entrer dans la chambre à coucher pour qu’il vienne pratiquer son Art. Zalafir acheva de se sécher le visage et les cheveux avec la serviette et entra dans la pièce, son rosaire en bois précieux à la main.
La porte de la chambre se referma derrière lui et Amibatah alla se réfugier dans les bras de son père assis près du feu. Dennish caressa doucement les cheveux mouillés de son fils et murmura : « Ami, Ami, tout ira bien, mon fils, tout ira bien maintenant. » La voix de son père apaisa l’angoisse qui enserrait la gorge d’Amibatah qui se mit à sangloter doucement en se serrant contre la poitrine puissante de son père.
On entendit la litanie sacrée que le budviche avait commencé à réciter pour apaiser les esprits et invoquer les déesses protectrices et les entités bienveillantes. La puissance de son art résidait aussi bien dans les vers composés dans la langue des Anciens que dans les sons émis par la voix profonde de l’officiant ; les prières rituelles prononcées depuis des millénaires par une lignée interrompue d’hommes sages, avec les mêmes intentions et les mêmes convictions, avaient acquis un pouvoir magique si puissant qu’elles pouvaient se dresser en rempart contre la plupart des maléfices et les sortilèges. Les guérisons et les miracles, relatés par les Écritures et les récits oraux que chacun connaissait et racontait lors des veillées, attestaient de l’efficacité de ces pratiques ancestrales.
Les budviches étaient aussi appelé « magiciens », car leur place auprès de la population leur conférait un statut particulier. Les gens faisaient appel à eux à chaque étape importante de la vie d’une famille, pour les mariages, les naissances, les décès ou les récoltes… Leur pouvoir allait bien au-delà de la sphère spirituelle dans laquelle ils étaient censés intervenir. On les consultait pour toutes les grandes décisions de la vie, on écoutait leurs conseils et leurs avis, avec respect et dévotion. Certains budviches prenaient des enfants en apprentissage, pour leur enseigner la lecture et l’écriture, et leur transmettre les rudiments de leur savoir et leur faire étudier la langue et les textes des Anciens. Ils différaient des budzes, qui, eux, se tenaient éloignés de la population, reclus dans les monastères ou dans les ermitages perdus dans les montagnes.
Les budzes pratiquaient des cultes encore plus puissants, selon des rituels tenus secrets, transmis de maîtres à disciples, au cours de cérémonies réservées aux seuls initiés. Leur influence n’était pas moins grande, mais ils intervenaient à des niveaux d’évolution rarement atteints ou compris par le commun des mortels. Ils agissaient sur les esprits eux-mêmes, au moyen de pouvoirs occultes qui pouvaient influencer, disait-on, les grandes directions de ce monde. Mais tous pratiquaient la même religion, le Budlam, issue d’une tradition millénaire dont les origines se perdaient dans la diversité des cultes et des particularismes régionaux.
Dehors, la tempête faisait rage et gagnait encore en intensité. La grêle tombait de plus fort, frappant les murs et le toit de la maison avec acharnement et le vent redoublait de violence. Le père et le fils, blottis l’un contre l’autre, avaient les yeux rivés sur la porte de la chambre d’où filtrait les cris de plus en plus faibles de Ylda. Peinant à couvrir les récitations de Zalafir. Soudain, il y eut un déluge d’éclairs et la foudre s’abattit si près de la maison qu’un craquement épouvantable fit trembler tout le mobilier pendant de longues secondes. Tout le monde dans la maison ploya la tête en fermant les yeux, comme si le toit allait s’effondrer sur eux. Puis, alors que le danger semblait écarté et qu’un calme relatif revint, il y eu des petits vagissements de bébé nouveau-né. Mais pas d’exclamation de joie. Dennish et Amibatah bondirent hors du fauteuil de rotin. De longues minutes s’écoulèrent où le père et le fils se tenaient prêts, côte à côte, mais sans oser se regarder. Amibatah alors prit la main de son père qui serra celle de son fils avec force.
Puis la porte s’ouvrit doucement, et l’une des femmes portant le bébé emmailloté dans une serviette propre s’approcha de Dennish avec un regard emprunt de compassion. Ils comprirent tout de suite que Ylda avait cédé sa place dans ce monde à son petit bébé.
- Elle a perdu trop de sang, dit-elle, elle est partie rejoindre le Grand-Tout dans sa lumière. Puisse son âme atteindre la Plaine de la Grande Félicité.
Dennish, les yeux brillants de larmes, était complètement sonné. Abasourdi, il tendit ses bras pour accueillir le bébé. Il le regarda alors en esquissant un sourire et se pencha vers Amibatah pour qu’il puisse le voir à son tour. Amibatah regarda le petit enfant tout fripé mais il ne put pas le voir au travers de ses yeux embrumés. Dehors, la tempête avait cessé, comme par magie, mais la pluie continuait encore de tomber.
- C’est une fille, dit la deuxième sage-femme. Elle s’appelle Pema. C’est le nom qu’elle a voulu lui donner avant de partir. Elle va avoir besoin de vous deux maintenant…
- Non, non, ce n’est pas possible ! s’écria Amibatah, exprimant ainsi sa révolte et son incompréhension devant le malheur qui les frappait, lui et sa famille.
Zalafir entonna alors un chant funèbre de sa voix douce et puissante, pour accompagner Ylda dans l’Au-delà, faisant tinter une clochette sacrée au rythme de la scansion des vers. Dennish interrogea des yeux les deux sages-femmes qui acquiescèrent avec un sourire las. Dennish, toujours portant le bébé dans ses bras puissants, entra avec précaution dans la chambre pour rendre hommage à sa femme qui s’était battue de nombreuses heures pour faire vivre l’enfant. Mais Amibatah s’enfuit hors de la maison en poussant un cri de désespoir et disparut dans la nuit noire. Dehors, la pluie avait cessé mais l'eau continuait à ruisseler des toits et à couler dans les ruelles entre les maisons, charriant des tonnes la boue noire.
Amibatah reparut le lendemain matin, les yeux rougis de chagrin ; il s’assit à la table et enfouit sa tête entre ses bras. Il avait passé la nuit chez les parents de son meilleur copain, Brady, qui l’avaient accueilli dans leur foyer et essayé de le consoler comme ils le pouvaient. Dennish posa devant lui une tasse de thé chaud et s’assit à côté de lui. Lui non plus n’avait pas dormi… il avait veillé la dépouille de sa femme bien aimée, accompagnant ainsi le budviche qui avait prié jusqu’à l’aube. Il s’était aussi occupé du bébé. Heureusement, une femme du nom d’Ogmin, qui avait enfanté quelques mois auparavant d’un petit garçon, était venue spontanément offrir le lait de son sein au nouveau-né qui hurlait sa faim. Et pour soulager le cœur meurtri de Dennish, elle avait proposé de prendre la petite Pema à sa maison pour s’en occuper, car le brave père ne pouvait remplacer la chaleur d’une mère auprès du bébé qui venait de naître. Il lui en était profondément reconnaissant… ici, dans le village, la solidarité entre les gens était le ciment de la vie…
- Il faut prévenir ton frère Gilmur, dit son père. Nous ferons la cérémonie du dernier adieu pour ta mère Ylda quand il sera de retour parmi nous. Après avoir mangé, tu prendras la mule et tu iras le chercher à Lassar.
En disant ceci de sa voix brisée, il s’assit à côté de son fils et ils pleurèrent longuement dans les bras l’un de l’autre.
Quand ils sortirent de leur bulle de chagrin, ils s’aperçurent que Zalafir était assis au coin du feu dans lequel il avait plongé son regard. Il tripotait inlassablement son rosaire en récitant des prières à voix basse.
Le père et le fils et s’approchèrent lentement du feu et Dennish apporta une tasse de thé fumant au vieux sage qui la prit entre ses deux mains avec un large sourire. Lui aussi avait l’air fatigué, mais une lumière indéfinissable luisait derrière ses yeux. Après avoir bu deux ou trois gorgées du breuvage chaud et sucré et s’être replongé dans la contemplation du feu, il lâcha un grand soupir, comme s’il hésitait à prendre la parole. Plusieurs minutes s’écoulèrent durant lesquelles les trois hommes n’échangèrent aucune parole, puis Zalafir brisa le silence :
- Cette nuit, j’ai senti un déferlement de magie frapper la maison. Je n’étais pas préparé à cela, et je n’ai pas pu faire grand chose pour contrer cette force. Je crains que c’est cela qui a tué Ylda.
Dennish et Amibatah se regardèrent, sans comprendre tout de suite ce que Zalafir voulait leur dire. Amibatah avait la bouche bée et les yeux écarquillés, et Dennish finit par demander :
- Est-ce possible, vous en êtes sûr ?
- Pas de doute possible, mon pauvre Dennish, j’ai reconnu la signature de la magie Pönbo à la couleur pourpre qui l’accompagne et à la vibration particulière qu’elle génère. C’est une entité de mort qui été envoyée cette nuit, puissante et terrifiante. Ylda s’est battue avec toute la force qui lui restait, et je me suis battu à ses côtés pour contrer le maléfice ; mais sa proie était trop fragile pour résister à cette attaque. Tenez-vous sur vos gardes car celui qui a fait cela a des intentions malfaisantes !
- Comment pouvons-nous nous protéger si nous sommes frappés ? demanda Amibatah.
- Approchez, je vais vous donner une protection.
Zalafir sortit de sa manche une petite bourse qui contenait divers objets précieux et extirpa deux petits pendentifs constitués chacun de trois petits sacs contenant des substances précieuses, un rouge, un bleu et un vert. Ils étaient séparés par des nœuds en formes de huit. Il noua les brins ensemble pour en faire un collier, les prit dans sa main et souffla dessus pour y mettre des intentions et les passa autour de leur cou.
- N’oubliez pas, leur dit-il, la magie du Pönbo frappe au cœur et enserre votre esprit dans le sombre néant, vous faisant perdre tout espoir et toute vitalité. Vous pouvez contrer cette force en visualisant la lumière inextinguible du Grand Budze dans votre cœur et en récitant des prières de souhaits. Ne vous laissez jamais entraîner dans la noirceur de ces entités ; c’est la seule chose qui puisse vous sauver, car leurs maléfices sont particulièrement puissants.
En disant cela, il leur donna la bénédiction à tour de rôle en posant sa main droite sur leur tête. Dennish et Amibatah accueillirent les conseils du vieux sage avec gravité ; ils touchèrent leur pendentif en le pressant contre leur poitrine pour en sentir la puissante vibration bienfaisante. Ils fermèrent les yeux pour se recueillir et Zalafir en profita pour s’éclipser discrètement et les laisser à leur destin.
Luzii était situé au bord de la rivière d’Emeraude, au sud de Lassar. Près de deux mille habitants, vivant principalement de l’élevage de bovins et de chevaux, de l’artisanat du cuir et de culture l’orge et de blé, partageaient l’espace d’une vaste vallée de forêts et de pâturages. Ils y vivaient une vie rude mais agréable, à l’abri des vicissitudes des grandes villes et des bourgades. Tous étaient budlaghs, adeptes du Budlam, le culte de l’Esprit, et suivaient les préceptes du Sublime Budze. Une grande solidarité unissait depuis toujours les villageois, qui s’était encore renforcée depuis l’attaque funeste menée par les hommes de Bargarn il y a une quinzaine d’années. Luzii vivait au rythme des saisons et de la nature, les hommes respectant chaque forme de vie, chaque manifestation du Sublime auquelle ils rendaient hommage par des prières et des rituels. Les gens de Luzii étaient de paisibles paysans et éleveurs, travaillant dur pour tirer un petit profit de leur peine, mais pour rien au monde ils n’auraient échangé leur place pour une autre vie.
Soudain, la foudre s’abattit non loin de là, sur un grand arbre de la forêt toute proche dans un fracas assourdissant. De vives lumières strièrent soudainement le ciel chargés de nuages menaçants. Puis la pluie se mit à tomber; d’abord de grosses gouttes soulevèrent la poussière du sol, puis un déluge d’eau glacée s’abattit sur le bourg, comme un rideau aussi dense que la brume d’hiver. On ne voyait pas à dix pas et la surface du sol formait un nuage d’éclaboussures scintillant. Le tonnerre faisait trembler les murs des baraques en bois et les nombreux impacts tout proches faisaient craquer l’air dans un fracas assourdissant.
Les hommes de la montagne n’aimaient pas les orages d’été, souvent signes de la colère divine. Le déchaînement du ciel apportait toujours son lot de désolation, les pluies diluviennes entraînaient des torrents de boue dans les ruelles de la ville construite sur les pentes du Mont Tulun, le pic qui dominait la vallée.
- Amibatah, va vite chercher le Budviche, cria Dennish en passant sa tête dans l’embrasure de la porte de la chambre à coucher.
Les cris de douleur d’Ylda terrorisaient le jeune garçon qui attendait dans la pièce principale. Les sages-femmes s’affairaient déjà depuis plusieurs heures autour d’Ylda dont le travail avait commencé tôt le matin. Son père affichait une mine inquiète et son ordre péremptoire tira brutalement Amibatah de ses noires pensées. Il bondit hors de la maison et courut sous des trombes d’eau vers la demeure de Zalafir, le budviche de la ville.
Le ciel crachait maintenant tout son venin : le tonnerre venait s’écraser dans les ruelles transformées en torrents de boue et de gravats. Amibatha glissa plusieurs fois sur le sol détrempé et lorsqu’il arriva devant la porte de Zalafir, il était trempé jusqu’aux os et ses pantalons étaient couverts de gadoue.
Le budviche, ouvrit sa porte brutalement sous les coups répétés du jeune garçon sur la lourde porte en bois sculpté du magicien. Comme s’il attendait à devoir quitter sa maison et accompagner la personne qui venait le quérir, Zalafir avait déjà vêtu sa grosse veste en laine en poils de yack.
- Venez vite, c’est ma mère ! L’accouchement se présente mal, se contenta de dire le garçon, en guettant la réaction du budviche.
Zalafir, sans poser de question, enfonça prestement un chapeau sur sa tête rasée et lui emboita les pas. Ils s’élancèrent en courant sous la pluie battante. La foudre s’était un peu calmée mais la pluie, si cela était encore possible, avait redoublé de violence. La pluie se transforma en grêlons qui s’écrasaient sur les toitures et commençaient à tapisser les ruelles de millions de billes blanches dures comme de la pierre.
Lorsqu’ils arrivèrent à sa maison, ruisselants et hors d’haleine, Dennish leur prit leurs manteaux et leur offrit une serviette pour qu’ils puissent s’essuyer le visage meurtri par les bourrasques cinglantes. Zalafir fut alors informé de l’état de la situation. Les sages-femmes lui expliquèrent que le bébé se présentait mal et qu’Ylda avait perdu beaucoup de sang. Dennish, livide et tremblant, lui tendit une tasse de l’infusion aux herbes qui chauffait sur le fourneau de fonte. Toutes les lampes à huiles étaient allumées et un feu crépitant chauffait la pièce. Les femmes invitèrent le budviche à entrer dans la chambre à coucher pour qu’il vienne pratiquer son Art. Zalafir acheva de se sécher le visage et les cheveux avec la serviette et entra dans la pièce, son rosaire en bois précieux à la main.
La porte de la chambre se referma derrière lui et Amibatah alla se réfugier dans les bras de son père assis près du feu. Dennish caressa doucement les cheveux mouillés de son fils et murmura : « Ami, Ami, tout ira bien, mon fils, tout ira bien maintenant. » La voix de son père apaisa l’angoisse qui enserrait la gorge d’Amibatah qui se mit à sangloter doucement en se serrant contre la poitrine puissante de son père.
On entendit la litanie sacrée que le budviche avait commencé à réciter pour apaiser les esprits et invoquer les déesses protectrices et les entités bienveillantes. La puissance de son art résidait aussi bien dans les vers composés dans la langue des Anciens que dans les sons émis par la voix profonde de l’officiant ; les prières rituelles prononcées depuis des millénaires par une lignée interrompue d’hommes sages, avec les mêmes intentions et les mêmes convictions, avaient acquis un pouvoir magique si puissant qu’elles pouvaient se dresser en rempart contre la plupart des maléfices et les sortilèges. Les guérisons et les miracles, relatés par les Écritures et les récits oraux que chacun connaissait et racontait lors des veillées, attestaient de l’efficacité de ces pratiques ancestrales.
Les budviches étaient aussi appelé « magiciens », car leur place auprès de la population leur conférait un statut particulier. Les gens faisaient appel à eux à chaque étape importante de la vie d’une famille, pour les mariages, les naissances, les décès ou les récoltes… Leur pouvoir allait bien au-delà de la sphère spirituelle dans laquelle ils étaient censés intervenir. On les consultait pour toutes les grandes décisions de la vie, on écoutait leurs conseils et leurs avis, avec respect et dévotion. Certains budviches prenaient des enfants en apprentissage, pour leur enseigner la lecture et l’écriture, et leur transmettre les rudiments de leur savoir et leur faire étudier la langue et les textes des Anciens. Ils différaient des budzes, qui, eux, se tenaient éloignés de la population, reclus dans les monastères ou dans les ermitages perdus dans les montagnes.
Les budzes pratiquaient des cultes encore plus puissants, selon des rituels tenus secrets, transmis de maîtres à disciples, au cours de cérémonies réservées aux seuls initiés. Leur influence n’était pas moins grande, mais ils intervenaient à des niveaux d’évolution rarement atteints ou compris par le commun des mortels. Ils agissaient sur les esprits eux-mêmes, au moyen de pouvoirs occultes qui pouvaient influencer, disait-on, les grandes directions de ce monde. Mais tous pratiquaient la même religion, le Budlam, issue d’une tradition millénaire dont les origines se perdaient dans la diversité des cultes et des particularismes régionaux.
Dehors, la tempête faisait rage et gagnait encore en intensité. La grêle tombait de plus fort, frappant les murs et le toit de la maison avec acharnement et le vent redoublait de violence. Le père et le fils, blottis l’un contre l’autre, avaient les yeux rivés sur la porte de la chambre d’où filtrait les cris de plus en plus faibles de Ylda. Peinant à couvrir les récitations de Zalafir. Soudain, il y eut un déluge d’éclairs et la foudre s’abattit si près de la maison qu’un craquement épouvantable fit trembler tout le mobilier pendant de longues secondes. Tout le monde dans la maison ploya la tête en fermant les yeux, comme si le toit allait s’effondrer sur eux. Puis, alors que le danger semblait écarté et qu’un calme relatif revint, il y eu des petits vagissements de bébé nouveau-né. Mais pas d’exclamation de joie. Dennish et Amibatah bondirent hors du fauteuil de rotin. De longues minutes s’écoulèrent où le père et le fils se tenaient prêts, côte à côte, mais sans oser se regarder. Amibatah alors prit la main de son père qui serra celle de son fils avec force.
Puis la porte s’ouvrit doucement, et l’une des femmes portant le bébé emmailloté dans une serviette propre s’approcha de Dennish avec un regard emprunt de compassion. Ils comprirent tout de suite que Ylda avait cédé sa place dans ce monde à son petit bébé.
- Elle a perdu trop de sang, dit-elle, elle est partie rejoindre le Grand-Tout dans sa lumière. Puisse son âme atteindre la Plaine de la Grande Félicité.
Dennish, les yeux brillants de larmes, était complètement sonné. Abasourdi, il tendit ses bras pour accueillir le bébé. Il le regarda alors en esquissant un sourire et se pencha vers Amibatah pour qu’il puisse le voir à son tour. Amibatah regarda le petit enfant tout fripé mais il ne put pas le voir au travers de ses yeux embrumés. Dehors, la tempête avait cessé, comme par magie, mais la pluie continuait encore de tomber.
- C’est une fille, dit la deuxième sage-femme. Elle s’appelle Pema. C’est le nom qu’elle a voulu lui donner avant de partir. Elle va avoir besoin de vous deux maintenant…
- Non, non, ce n’est pas possible ! s’écria Amibatah, exprimant ainsi sa révolte et son incompréhension devant le malheur qui les frappait, lui et sa famille.
Zalafir entonna alors un chant funèbre de sa voix douce et puissante, pour accompagner Ylda dans l’Au-delà, faisant tinter une clochette sacrée au rythme de la scansion des vers. Dennish interrogea des yeux les deux sages-femmes qui acquiescèrent avec un sourire las. Dennish, toujours portant le bébé dans ses bras puissants, entra avec précaution dans la chambre pour rendre hommage à sa femme qui s’était battue de nombreuses heures pour faire vivre l’enfant. Mais Amibatah s’enfuit hors de la maison en poussant un cri de désespoir et disparut dans la nuit noire. Dehors, la pluie avait cessé mais l'eau continuait à ruisseler des toits et à couler dans les ruelles entre les maisons, charriant des tonnes la boue noire.
Amibatah reparut le lendemain matin, les yeux rougis de chagrin ; il s’assit à la table et enfouit sa tête entre ses bras. Il avait passé la nuit chez les parents de son meilleur copain, Brady, qui l’avaient accueilli dans leur foyer et essayé de le consoler comme ils le pouvaient. Dennish posa devant lui une tasse de thé chaud et s’assit à côté de lui. Lui non plus n’avait pas dormi… il avait veillé la dépouille de sa femme bien aimée, accompagnant ainsi le budviche qui avait prié jusqu’à l’aube. Il s’était aussi occupé du bébé. Heureusement, une femme du nom d’Ogmin, qui avait enfanté quelques mois auparavant d’un petit garçon, était venue spontanément offrir le lait de son sein au nouveau-né qui hurlait sa faim. Et pour soulager le cœur meurtri de Dennish, elle avait proposé de prendre la petite Pema à sa maison pour s’en occuper, car le brave père ne pouvait remplacer la chaleur d’une mère auprès du bébé qui venait de naître. Il lui en était profondément reconnaissant… ici, dans le village, la solidarité entre les gens était le ciment de la vie…
- Il faut prévenir ton frère Gilmur, dit son père. Nous ferons la cérémonie du dernier adieu pour ta mère Ylda quand il sera de retour parmi nous. Après avoir mangé, tu prendras la mule et tu iras le chercher à Lassar.
En disant ceci de sa voix brisée, il s’assit à côté de son fils et ils pleurèrent longuement dans les bras l’un de l’autre.
Quand ils sortirent de leur bulle de chagrin, ils s’aperçurent que Zalafir était assis au coin du feu dans lequel il avait plongé son regard. Il tripotait inlassablement son rosaire en récitant des prières à voix basse.
Le père et le fils et s’approchèrent lentement du feu et Dennish apporta une tasse de thé fumant au vieux sage qui la prit entre ses deux mains avec un large sourire. Lui aussi avait l’air fatigué, mais une lumière indéfinissable luisait derrière ses yeux. Après avoir bu deux ou trois gorgées du breuvage chaud et sucré et s’être replongé dans la contemplation du feu, il lâcha un grand soupir, comme s’il hésitait à prendre la parole. Plusieurs minutes s’écoulèrent durant lesquelles les trois hommes n’échangèrent aucune parole, puis Zalafir brisa le silence :
- Cette nuit, j’ai senti un déferlement de magie frapper la maison. Je n’étais pas préparé à cela, et je n’ai pas pu faire grand chose pour contrer cette force. Je crains que c’est cela qui a tué Ylda.
Dennish et Amibatah se regardèrent, sans comprendre tout de suite ce que Zalafir voulait leur dire. Amibatah avait la bouche bée et les yeux écarquillés, et Dennish finit par demander :
- Est-ce possible, vous en êtes sûr ?
- Pas de doute possible, mon pauvre Dennish, j’ai reconnu la signature de la magie Pönbo à la couleur pourpre qui l’accompagne et à la vibration particulière qu’elle génère. C’est une entité de mort qui été envoyée cette nuit, puissante et terrifiante. Ylda s’est battue avec toute la force qui lui restait, et je me suis battu à ses côtés pour contrer le maléfice ; mais sa proie était trop fragile pour résister à cette attaque. Tenez-vous sur vos gardes car celui qui a fait cela a des intentions malfaisantes !
- Comment pouvons-nous nous protéger si nous sommes frappés ? demanda Amibatah.
- Approchez, je vais vous donner une protection.
Zalafir sortit de sa manche une petite bourse qui contenait divers objets précieux et extirpa deux petits pendentifs constitués chacun de trois petits sacs contenant des substances précieuses, un rouge, un bleu et un vert. Ils étaient séparés par des nœuds en formes de huit. Il noua les brins ensemble pour en faire un collier, les prit dans sa main et souffla dessus pour y mettre des intentions et les passa autour de leur cou.
- N’oubliez pas, leur dit-il, la magie du Pönbo frappe au cœur et enserre votre esprit dans le sombre néant, vous faisant perdre tout espoir et toute vitalité. Vous pouvez contrer cette force en visualisant la lumière inextinguible du Grand Budze dans votre cœur et en récitant des prières de souhaits. Ne vous laissez jamais entraîner dans la noirceur de ces entités ; c’est la seule chose qui puisse vous sauver, car leurs maléfices sont particulièrement puissants.
En disant cela, il leur donna la bénédiction à tour de rôle en posant sa main droite sur leur tête. Dennish et Amibatah accueillirent les conseils du vieux sage avec gravité ; ils touchèrent leur pendentif en le pressant contre leur poitrine pour en sentir la puissante vibration bienfaisante. Ils fermèrent les yeux pour se recueillir et Zalafir en profita pour s’éclipser discrètement et les laisser à leur destin.
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Sur le chemin de Lassar
La Rivière d'Emeraude avant les cascades
L'orage sur Luzii
Le calme après la tempête
Le village de Luzii
La place de crémation vue depuis le promontoire (Chapitre 7, Les derniers hommages)
