11. La main du destin

En arrivant en vue du village dans le village à la suite de Zorn, de Farzog et Wilfried, Aktorn, qui fermait la marche, n’en menait pas large. Mille pensées se bousculaient dans sa tête. Il repensait à ses cours de tir à l’arc et d’épée pour se donner confiance. Il avait fait de bons progrès dans le maniement de ses armes, mais son inexpérience faisait de lui une cible assez facile. Sauf qu’il se trouvait dans le groupe de Zorn, le capitaine dur et respecté, et de Farzog, le mystérieux perviche, qui avait débarqué par surprise, à l’aube. Il ressentit tout à coup une vague de reconnaissance envers Wilfried, son compagnon de voyage ; ces trois jours qui lui avaient paru durer toute une semaine, car tant de choses s’étaient passées. Il se disait qu’il devait avoir les mêmes appréhensions que lui. La peur. La Peur de mourir. Elle était précisément sur le point de le submerger. Son estomac était noué, ses jambes tremblaient, et sa mâchoire était serrée. Il respira profondément et son esprit se calma un peu. Il ouvrit alors véritablement les yeux et observa ce qui se passait autour de lui.

Les villageois commençaient à sortir des maisons pour les regarder passer. Un frisson lui traversa le dos. Son regard se porta sur l’avant de la colonne ; il vit Zorn se retourner pour demander à Farzog d’un regard s’il s’agissait bien de la maison du jeune garçon qu’ils recherchaient. Le magicien indiqua du doigt la maison qui faisait l’angle avec une ruelle qui montait vers le nord du village. Zorn continua à s’en approcher puis fit halte près d’une barrière servant à attacher les chevaux. Farzog le rejoignit et ils descendirent de cheval. Après s’être discrètement concertés, le capitaine se dirigea vers la maison et frappa fermement à la porte. Le magicien se tenait à courte distance et observa la scène en se tenant sur ses gardes.

La porte s’ouvrit, laissant apparaître un homme d’une cinquantaine d’années, à la barbe et aux cheveux hirsutes. Aktorn s’était approché assez pour entendre ce qui se disait et avait stoppé sa monture à une dizaine de pas de la demeure en bois, plutôt modeste, mais solidement conçue. L’homme ne sembla pas marquer de surprise, mais il barra l’entrée de son bras solide.
- Tu es bien Dennish ? demanda Zorn d’une voix ferme.
- Que lui voulez-vous ? répliqua aussitôt le propriétaire des lieux.
- Où est ton fils ? Je veux le voir immédiatement !
- Puis-je savoir ce que vous lui voulez ? déclara-t-il sur un ton qui visiblement agaça le capitaine. A tel point qu’il haussa le ton au faisant un pas en arrière pour porter la main à la garde de son sabre.
-Va chercher ton fils, tout de suite, ou tu vas le regretter, paysan!
- J’ai deux fils, et ils sont tous les deux sortis. Partez maintenant !
Les deux hommes se toisèrent du regard pendant quelques secondes, puis jeta un regard à la ronde, comme pour laisser à Dennish le temps de se rendre compte de la situation. En effet, les trois rues qui débouchaient sur la petite place étaient chacune gardées par deux cavaliers en armes. L’endroit était encerclé, la situation n’était pas à son avantage. Son visage buriné devint soudain blême, mais il campa sur ses positions en serrant plus fortement la porte qu’il maintenait entrouverte de sa main droite.
Zorn fit un signe aux deux cavaliers les plus proches qui descendirent de cheval et s’avancèrent vers la maison.
- Je veux entrer pour vérifier tes dires, paysan. Laisse-moi entrer !
- Vous ne passerez pas, Monsieur le militaire ! dit-il en reculant d’un pas pour fermer la porte. Zorn s’avança aussitôt pour bloquer la porte de son pied, comme s’il avait anticipé cette action. Il pénétra de force dans la maison avec l’aide des deux hommes venus en renfort. Tous trois s’engouffrèrent dans la demeure et la mirent sens dessus-dessous. On entendit les protestations de Dennish dans un premier temps, puis un cri de douleur, suivit d’un silence. Quand les soldats ressortirent, ils traînaient un jeune homme qui se débattait comme un beau diable.
Zorn sortit en empoignant Dennish par le bras qu’il avait tordu dans son dos, le forçant à avancer en dehors de la maison. Une dague était pointée sur la gorge du jeune homme.
- Ce n’est pas celui que nous cherchons, cria le capitaine. Celui-ci, c’est Gilmur, ton fils aîné. Nous cherchons ton fils cadet, qui répond au nom d’Amibatah. Où est-il? Dis-le-moi !
- Il est parti. Vous arrivez trop tard ! Lâcha-t-il sous le coup de la douleur.
- Où est-il parti ? Parle !
- Je ne sais pas où il est, vous comprenez ? Relâchez-moi maintenant ! Loin de lâcher son prisonnier, Zorn resserra sa prise et lui murmura à l’oreille : « Ton fils t’aidera à parler. Il va m’être très utile pour délier ta langue… » Il fit un signe aux deux soldats qui ramenèrent Gilmur et par une clé habile, il força Dennish à se mettre à genoux.
- Où est ton fils cadet ? Où est-il ? hurla-t-il dans ses oreilles.
Dennish tressaillit, mais se tordit aussitôt de douleur car Zorn avait encore resserré son étreinte et le forçait à ployer le corps jusqu’à ce que sa tête s’écrase sur le sol.
- Il est peut-être parti vers Lassar… se hasarda-t-il dans un murmure.
- Tu mens ! Mais tu vas parler, je te le dis. Ou tu choisis de me donner les réponses que je veux, ou je tranche la main de ton fils …
- Arrêtez cela ! cria Dennish en essayant de se dégager de son étreinte. Je ne sais pas où il se trouve. Je vous le jure. Il est parti ce matin de bonne heure…
Zorn l’envoya valser sur le chemin de terre. Il porta un regard plein de fureur sur cet homme qui tentait de lui résister.
Il se tourna ensuite vers le jeune homme fermement maintenu par les deux guerriers et lui saisit la main droite. Son sabre émit un son cristallin quand il le tira de son fourreau.
- Maintenant, tu vas me dire où tu le caches ! Ou c’est la main de ton fils que j’apporterai à mon roi. » Farzog, qui assistait à la scène à quelques mètres de là, se rapprocha pour accentuer la pression exercée par le capitaine sur le père déjà en fâcheuse posture.
- Je vous dis la vérité! Je ne sais pas où il est parti !
- Je ne te crois pas. Parle, je compte jusqu’à trois ! Tu sais forcément où il a voulu se rendre. Alors dis-le-moi ! UN. Farzog empoigna le bras de Guilmur et le tint ferment devant l’arme étincelante de Zorn.
Dennish, agenouillé sur le sol, secouait la tête en soupirant de désespoir. DEUX. Zorn présenta son sabre sur le poignet de Gilmur. Celui-ci tremblait de tout son corps et roulait des yeux effarés qui fixaient le sabre tranchant.
- Noooon ! Vous ne pouvez pas faire cela. C’est un gamin, il n’y est pour rien. Relâchez-le !
TROIS.
- Tu as raison. C’est toi qui me caches les informations. C’est donc à toi de payer…
Zorn pivota rapidement sur ses pieds et fit un moulinet avec son sabre. Au même moment, Dennish plongea aux pieds du capitaine pour tenter de le déséquilibrer, mais il ne put parer le coup. La lame acérée lui trancha net l’avant bras gauche et le sang se mit à jaillir. Zorn voulut achever le travail et lui envoya un violent coup de pied dans les côtes. Dennish roula sur le côté et Zorn s’empara du bras qu’il avait tranché et le brandit en signe de victoire.
Soudain, son visage se crispa et ses bras se tétanisèrent. Il lâcha son sabre, puis le bras de Dennish et s’écroula sur les genoux en se tenant la poitrine. Farzog fut aussitôt sur le qui-vive ; il lâcha le jeune Gilmur et scruta les environs en tendant la paume de ses mains dans toutes les directions. Il n’eut pas à chercher longtemps, car une douleur fulgurante lui enserra soudain le cœur. Il identifia la source et put juste à temps bloquer l’énergie de couleur bleu métallique qui provenait d’un perviche, perché sur un toit qui surplombait la place. Zalafir, car c’était lui qui s’interposait dans ce combat inégal, tenait de la main gauche son bâton sacré de magicien, sculpté et surmonté d’un cristal de roche, et de sa main droite, il projetait son art. Farzog lutta contre cette force glaciale et déploya un bouclier dont les fréquences pourpres réussirent à freiner l’impact de l’attaque. Les deux puissances s’affrontèrent et s’équilibrèrent. Le temps demeura comme suspendu, sur le point de se déformer.
Puis tout s’arrêta d’un coup. Zalafir s’écroula au sol, pris de petits tremblements, et tout le monde s’écarta prudemment de lui. Zorn commençait à se remettre d’aplomb et s’approcha de son acolyte. D’un regard, il constata que le perviche avait disparu, et que Dennish était en train de se précipiter chez lui en tenant son moignon entouré de sa chemise qui faisait office de garrot.
Zalafir rouvrit alors les yeux et déploya aussitôt sa vigilance. Les habitants, armés de faux et de bâtons, s’étaient rassemblés tout autour de la place, forçant les cavaliers à se replier.
- Tous en selle, cria le capitaine Zorn, on quitte les lieux immédiatement !
A peine étaient-ils en selle que les villageois fondirent sur eux, blessant à l’épaule un cavalier qui avait un peu trop tardé et Zorn fut touché à la jambe par un violent coup de fléau en bambou qui lui brisa net le tibia. La petite troupe, entourant le jeune prince dont le visage était complètement livide et son écuyer qui n’en menait non plus pas large, s’enfuit au galop et s’enfonça dans le sentier qui redescendait dans la vallée par le sud.

Postés en embuscade sur le promontoire dominant le village, Amibatah et ses deux amis avaient regardé avec horreur la scène qui venait de se dérouler sous leurs yeux effarés. Complètement en état de choc, les enfants s’étaient agrippés l’un à l’autre en assistant à la brutalité de ces hommes exercées sur leurs proches. La colère d’Amibatah explosait dans ses entrailles et luttait avec sa peur devant cet acte de violence. Il avait compris qu’il était devenu la cible des hommes de Tabargh, mais il ne comprenait pas pourquoi les sbires du roi cherchaient à lui nuire. Partagé entre un violent désir de vengeance et l’instinct de survie, il avait opté pour la prudence qu’il associa du coup à de la lâcheté.

Ses deux compagnons, Brady et Isilda, complètement choqués par la scène qui se déroulait à quelques centaines de pas de leur cachette, gardaient pourtant leur sang-froid pour protéger leur ami et l’empêcher de se dévoiler. Ils avaient vu Amibatah se mettre à trembler et commencer à perdre la raison ; ils avaient alors chacun saisi un bras de leur ami et lui avaient entouré la tête pour l’empêcher de continuer à regarder ces actes d’exaction. Mais ce dernier, sans pour autant les repousser, s’était dégagé pour observer ce qui se passait : son frère menacé de se faire trancher le bras, son père violemment pris à parti et qui résistait pour le protéger, lui, l’enfant bâtard. Les paroles qu’il n’avait pas voulu entendre ce matin lui revinrent à l’esprit avec une précision incroyable : « Ta mère et moi, nous avons pardonné le crime, si abominable soit-il, et nous t’avons accueilli dans notre famille, dans ce monde, et nous t’avons donné le seul vrai bien qui compte en ce monde cruel : l’amour d’un père et d’une mère ! » Ma mère est morte, mais mon père est de mon côté, se dit-il. Et il se bat encore pour moi ; il lutte avec fierté, par amour pour moi. « Mon amour pour toi ne pourra jamais changer… Nous portons dorénavant ensemble ce terrible secret, juste toi et moi, tu entends, et ceci nous lie encore plus profondément l’un à l’autre, pour toute la vie ! »
Quel destin le liait à ces hommes … quelle faute avait-il commise pour que le sort se déchaîne aujourd’hui contre sa famille ? Tout était confus, incompréhensible, injuste, inacceptable, irréparable, irréversible, intolérable, inoubliable, impardonnable, insupportable.
D’où ils étaient, ils pouvaient voir et entendre tout ce qui se passait et à tout moment, ils risquaient d’être aperçus… la peur le secoua au plus profond de ses tripes et le sang quitta son cerveau ; un frisson glacé lui hérissa chaque poil de son corps qui se figea littéralement.

Alors qu’il assistait, complètement impuissant, au massacre probable et prévisible de sa famille, ne sachant plus quels étaient les liens véritables, il vit soudain Zalafir apparaître sur le toit de sa maison et ressentit immédiatement un sentiment de soulagement. Il sentit vibrer dans sa chair le courroux qui animait l’âme du perviche qui les avait tous bénis la veille, lors de la cérémonie. Ses amis, apparemment, ne l’avaient pas encore aperçu, mais lui, ressentit la vibration qui émana de Zalafir, bleue et froide comme de l’acier et soudain, une décharge subtile mais fulgurante fendit l’espace jaillissant de la main du magicien pour venir frapper le capitaine en pleine poitrine. Il crut même sentir le cœur du soldat se crisper sous le coup puissant qui se déversait sur cet homme implacable, qui paraissait, quelques instants plus tôt, invulnérable et impitoyable. Un goût piquant et métallique envahit son gosier tendu et il ressentit nettement la nature de la magie que le budze déclenchait sur le tortionnaire, lequel s’écroula, terrassé par ce torrent d’énergie.

Puis il vit l’acolyte du soldat, qui était resté en retrait, déployer une onde destinée à faire obstacle au champ de force qui venait de s’abattre sur le groupe. Le bouclier du perviche était d’une toute autre nature ; l’aura qu’il créa autour du groupe était plutôt violette et brûlante, et avait pour ainsi dire un goût amer. C’est en tout cas de cette façon qu’Amibatah identifia la parade du magicien perviche qui tentait de s’opposer à l’attaque de Zalafir. Ce dernier changea de cible pour contrer la riposte de son opposant et pendant un instant, sa projection fléchit sous la force du bouclier qui se transforma en un éclair pourpre.

Amibatah voyait pour la première fois ces manifestations de magie, avec une netteté qui le surprit et se fit tout petit pour se protéger de ce déchaînement de forces absolument incroyable. Il regarda Brady et Isilda avec un regard interloqué et il eut l’impression que ses amis ne parvenaient pas à visualiser ce qui était en train de se passer. Cette perception lui appartenait en propre, et cette considération menaça de le plonger dans un vertigineux flot de pensées, qu’il réussit à stopper immédiatement.

Il vit alors un trait lumineux d’une violence inouïe partir du bâton de Zalafir, ou plus précisément du cristal fixé au sommet, s’abattre comme la foudre sur le magicien perviche et le terrasser brutalement. Ce dernier s’effondra et perdit toute son énergie. Secoué de tremblements incontrôlables, l’homme était vaincu. Toute magie cessa immédiatement et Zalafir disparut.

Amibatah sortit d’un coup de la torpeur qui le magnétisait dans sa vision de la scène et entraîna ses amis à l’écart du promontoire où ils pouvaient à tout instant être repérés.
-Vite, il faut fuir ! Nous sommes en danger. Ils vont nous pourchasser. Partons immédiatement !
Sans une seconde d’hésitation, les trois amis réunirent rapidement leurs affaires et quittèrent leur grotte pour s’enfoncer sans bruit dans la forêt enveloppée de brume froide et humide.

10. Le serment

La troupe s’apprêtait à lever le camp après avoir bivouaqué de l’autre côté de la rivière d’Emeraude, à proximité de Luzii. Aktorn était en train de s’entraîner à l’épée avec le maître d’armes. Les hommes regardaient les évolutions du garçon du coin de l’œil tout en vaquant à leurs activités. Gremlin invectivait le jeune prince qui répondait coup pour coup avec son épée qu’il maniait ce matin avec une certaine dextérité. Tenant son arme des deux mains devant lui, il avança de deux pas, entreprit un moulinet, pivota et frappa de toutes ses forces contre l’épée placée en parade de son maître d’armes, qui dut reculer de deux pas pour ne pas perdre l’équilibre. Puis le maître bondit en avant, enroulant sa lame contre celle d’Aktorn, pivota sur lui-même et le désarma d’un coup sec vers le sol et recula pour laisser au prince une chance de se reprendre. Aktorn roula sur le côté, en profita pour récupérer son arme et se mit en position de défense, prêt à esquiver le prochain coup. Voyant que le maître d’arme ne tentait rien contre lui, il fit deux pas en avant et se fendit pour chercher à atteindre son adversaire à la poitrine ; mais Gremlyn avait anticipé le coup qu’il para sans difficulté. S’en suivit une série de passes de taille et d’estoc qui firent tinter leurs armes au milieu des hommes qui s’étaient rapprochés. Aktorn esquiva un coup hasardeux de son maître en faisant un bond sur le côté et dirigea sa lame vers la poitrine du maître qui accepta de se rendre, dans un grand éclat de rire. Le jeune prince, essoufflé, savoura sa première victoire, et Gremlyn le prit par le cou et le serra contre lui pour le féliciter.

C’est à ce moment que Farzog choisit d’apparaître dans le campement. Vêtu de sombre, caché sous son chapeau de peau, chevauchant sa vieille carne, il était passé inaperçu jusqu’à ce qu’il arrive au cœur du campement où s’était déroulée cette scène de combat. La présence d’Aktorn d’un coup éveilla sa curiosité et son étonnement ; en effet, il ne s’attendait pas à le voir associé à cette expédition, qui comportait des risques certains. Il se demanda quels étaient les desseins de Bargarn en laissant son fils préféré s’enrôler dans cette délicate mission. Il descendit de cheval, attacha les rênes à la branche d’un gros pin et se dirigea vers la tente de Zorn.

Le garde ayant reconnu l’espion du roi s’effaça pour laisser Farzog pénétrer les lieux. Le capitaine Zorn était paré de ses bottes montantes, de son sabre et de ses épaulettes en cottes de maille, prêt à en découdre. Lorsqu’il aperçut l’envoyé du roi, il vint aussitôt à sa rencontre, lui broya presque la main en guise d’accueil qu’il voulut chaleureux et l’entraîna devant sa table de cartes en tapant vigoureusement sur son épaule.
- Bienvenue au campement, Farzog! Je vous fais apporter une tisane ! Et avant que Farzog ait eu le temps de répondre, il avait fait signe à son intendant en lui indiquant d’apporter deux tasses. Puis il continua : « Alors, Maître, que pouvez-vous me dire de la situation ? Mon roi m’a dit que vous aviez des informations précises à nous donner… »
- Voici ce que je sais. Nous devons retrouver ce jeune homme, fils d’un certain Dennish. Leur maison est située dans le centre du village un peu au dessus de la place centrale. J’ai repéré les lieux hier et j’ai vu que les villageois avaient assisté à une cérémonie de crémation pour l’un des leurs, qui devait être l’épouse de ce Dennish, je crois. J’ai aussi repéré les deux garçons. Le plus jeune est notre cible. Nous devons le ramener vivant ! Les ordres sont très clairs sur ce point n’est-ce pas ?
- Oui, absolument. Je n’attenterai pas à sa vie, du moins, j’y tâcherai.
- J’ai votre parole ?
- Vous l’avez ! Je suis avant tout un homme de guerre, et ma parole doit toujours accompagner mes actes si je veux me faire respecter de mes hommes, et mériter la confiance du roi.
- Alors, comment comptez-vous vous y prendre ?
Ils s’approchèrent de la carte. Une figurine de bronze représentant leur troupe était posée à l’endroit supposé du campement. Ils se trouvaient à une heure du pont de Luzii, au pied du ridge qu’ils devaient encore gravir pour avoir la vue sur Luzii.
- Nous pouvons arriver sur place en deux heures, peut-être moins et prendre le village en tenaille. Pour cela, nous allons détacher juste le nombre d’hommes nécessaires. Je laisserai l’intendance ici avec les vivres et les chariots. Pas besoin de nous encombrer au cas nous devrions rapidement évacuer…
L’homme de main du capitaine revint à ce moment avec les deux tasses fumantes, une infusion de thym et de sauge et les posa sur la table. Chacun prit sa tasse et but les premières gorgées brûlantes mais douces, avec toutefois un fond d’amertume énergisant.
- Alors revenons à ce plan, dit le capitaine Zorn. Une fois sur place, que faisons-nous, vous qui connaissez déjà le terrain ?
- Je propose que nous entrions dans le village par petit groupes de deux cavaliers et qui bloqueront les issues autour de la place principale. Nous serons aidés par cette brume qui semble bien épaisse sur les hauteurs. Nous pourrons pénétrer en toute discrétion dans le village avant qu’ils aient pu sonner l’alarme. Nous deux, nous irons dans la maison de ce Dennish pour nous emparer du garçon. C’est un jeune homme de quatorze ans, aux yeux bleu clair avec une longue tignasse blonde. Nous ne pouvons pas le manquer. Quand nous l’aurons neutralisé, nous repartirons comme nous sommes venus, par petites escouades autonomes. Il vaut mieux opérer discrètement si nous ne voulons pas attirer la colère des habitants… Ils gardent un assez mauvais souvenir de notre dernier passage… il y a quinze ans maintenant.

Le fait d’avoir traversé la rivière d’Emeraude à l’embouchure de la Rivière Dorée avait rallongé la route de deux journées de chevauchée, mais les chars avaient pu les suivre tout du long de la route, qui n’était pas mauvaise, au contraire. Maintenant ils étaient sur le point d’arriver au deuxième pont qui enjambait la Rivière d’Emeraude. La matinée était déjà bien avancée ; une brume dense et grise bouchait totalement le ciel, et par endroits on ne voyait pas à plus de cinquante mètres. Là, la troupe, composée d’une trentaine d’hommes, se dispersa dans la forêt afin d’investir le village en effectuant une manœuvre d’encerclement depuis le bas et les côtés du village. Le jeune prince et son écuyer Wilfried faisaient partie de l’expédition. Les sons étaient étouffés, mais l’on entendait les craquements, le pas des chevaux se répercuter contre les parois de la montagne. Les équipes furent rapidement constituées et chaque escouade se dispersa dans une forêt de feuillus, bientôt remplacés par des pins vert foncé à mesure qu’il s’approchaient du village, perche au sommet du ridge.

Aktorn et son écuyer faisaient équipe et chevauchaient à une dizaine de pas derrière Zorn et Farzog. Le jeune homme avait le cœur qui battait la chamade à l’idée de ce qui pouvait se passer. Il connaissait les informations que le capitaine avait transmises à ses hommes, mais pas le but véritable de cette incursion en terre adverse. Il se tenait sur ses gardes, touchant tantôt le pommeau de sa selle, tantôt le manche de son épée, qui lui donnait le peu de courage qu’il avait pour continuer à avancer. Il se remémorait les paroles du capitaine sur les instructions d’engagement et de désengagement qui leur permettraient de repartir avec le maximum de sécurité. Il se raccrochait à ces directives pour croire que tout se passerait bien.

Amibatah était retourné en milieu de matinée à la maison pour y prendre ses affaires, sa besace, son chapeau, sa dague, une grosse miche de pain et un morceau de fromage. Il trouva même un saucisson d’âne et décrocha la gourde de peau qui pendait à la patère. Dennish n’était pas là mais il ne se posa pas la question de savoir si son père était repassé ici après qu’ils se soient quittés. Il quitta la maison sans tarder, mais en prenant bien soin de verrouiller le loquet. Il rejoint Isilda et Brady à la fontaine où ils s’étaient donné rendez-vous. Ses deux compères avaient pris eux aussi leurs affaires et s’apprêtaient à faire un séjour de deux ou trois jours dans la montagne. Amibatah avait besoin de prendre du recul, mais pas de rester seul. La présence de ses deux amis les plus chers le réconfortait et il était heureux qu’ils aient accepté de l’accompagner dans son expédition. Là, ils remplirent leur gourde à la fontaine, sans s’échanger plus de mots que nécessaire. Amibatah avait une mine renfrognée et ses deux amis, comprenant que le moment n’était pas venu de discuter, respectèrent le silence dans lequel Amibatah s’était réfugié.

Quand les gourdes furent remplies et que l’inventaire de leurs provisions les persuada qu’ils avaient emporté assez de vivre pour leur petite expédition, ils se dirigèrent vers la sortie du village pour se rendre sur le promontoire et discuter de leur plan. Brady ouvrait la marche, suivi d’Isilda, puis d’Amibatah, qui marchait sans entrain, toujours enfermé dans son mutisme.

Pour arriver sur le promontoire, il fallait sortir du village par le nord et escalader la pente en contournant la falaise qui surplombait le village. La brume froide et humide qui les entourait avait détrempé le sol, de sorte que la pente était glissante, mais pas aussi boueuse que lorsqu’il pleuvait. Cette journée s’annonçait morne et sombre et l’ambiance était pesante. Arrivés sur les lieux, ils entrèrent dans la petite tanière qu’ils s’étaient installée sous un gros rocher ; leur palais, comme ils aimaient à nommer cet endroit connu d’eux seuls, avait été aménagé pour y faire des pique-niques, et pour y dormir. Ils avaient édifié un foyer sur lequel ils faisaient griller des tranches de jambon ou chauffer du thé. Il y avait surtout des couvertures qu’ils entreposaient à l’endroit le plus sec et qu’ils comptaient emporter avec eux dans leur périple.

Amibatah, le dernier arrivé sur les lieux, s’effondra sur l’un des cailloux, visiblement épuisé par la montée, et se cacha la tête dans les genoux qu’il tenait serrés entre ses bras. Brady et Isilda se regardèrent mais ils ne surent quoi faire pour consoler leur camarade. Ils se sentaient démunis et impuissants : autant ils avaient admiré le courage dont avait preuve Amibatah lors de la cérémonie des derniers hommages de sa mère, autant ils comprenaient la peine qui s’abattait sur lui en contrecoup.

Brady et Isilda s’assirent à côté de lui et Brady, après un moment d’hésitation, lui passa le bras par-dessus son épaule, mais il garda le silence. Amibatah ramassa une brindille et commença à la briser en petits morceaux qu’il jeta devant lui avec un mélange de découragement et de rage. Quand il eut jeté le dernier morceau, il se décida à vider son cœur, réconforté par la présence de ses amis.
- Jamais je ne me suis senti aussi seul et aussi perdu. J’ai l’impression que tout s’effondre autour de moi… Vous n’avez pas idée de ce qui m’arrive. Ma mère est morte il y a deux jours et j’apprends ce matin que Dennish n’est pas mon père…
- Hein, quoi ? S’exclamèrent en même temps les deux amis. Qu’est-ce que tu racontes ? Tu dis n’importe quoi, rajouta Isilda. Tu dois te tromper.
Amibatah rapporta alors la discussion qu’il avait eue ce matin avec son père en leur expliquant ce qui s’était passé quinze ans plus tôt dans le village. Tout le monde avait entendu parler de cette attaque terrible que Bargarn avait menée contre le village, y compris les enfants nés après cette époque, mais on ne leur avait pas raconté cet épisode tragique. Brady et Isilda étaient choqués d’apprendre cela, et complètement décontenancés de découvrir cette blessure qui accablait Amibatah quinze ans plus tard. C’était comme si ça leur était aussi arrivé. Ils se trouvaient entraînés malgré eux dans un monde de violence et d’injustice qu’ils ne comprenaient pas et leur lien d’amitié s’en trouva renforcé au point qu’à ce moment qu’ils se sentirent unis comme frères et sœur partageant la même réalité. Le deuxième effet fut qu’ils commencèrent à nourrir une violente haine à l’encontre du royaume de Morthag, de ses soldats et surtout de son roi, Bargarn le Tout-Puissant. Ce sentiment naquit en chacun d’entre eux sans qu’ils se le disent, mais l’émotion puissante prit racine dans le plus profond de leurs cœurs. Là, dans leur palais, ils jurèrent de se soutenir toute leur vie durant et de venger l’horreur de ces actions commises contre leurs parents. Ils se prirent par la main, formant un cercle sacré, ils formulèrent leur serment d’enfants, ce genre de promesse qui marque toute une vie et que rien, sur le moment, ne saurait briser.
- Ensemble, pour la vie, pour la justice, pour notre liberté, à jamais ! A jamais ! répétèrent-ils en cœur. Puis ils se serrèrent dans les bras en resserrant leur cercle.

Amibatah se sentit plus fort après cela, et il s’aperçut que sa crainte la plus grande en leur parlant était que ses amis le rejettent pour ce qu’il était : un bâtard. Au contraire, ses amis, loin de le rejeter, avaient pris fait et cause pour lui. Ils devinrent sa seule et unique famille, ceux sur qui ils pouvaient désormais compter. Les causes de sa détresse n’avaient pas disparu, mais il se sentait moins seul. Il réalisa qu’il y aurait temps pour la tristesse, mais que ce temps ferait place à la foi et à l’espérance. Il pouvait reprendre pied dans sa vie et aller de l’avant, avec sa nouvelle famille.

Soudain, Brady détourna son attention et prêta l’oreille. Au milieu de la brume, des bruits de sabots se firent entendre. Isilda et Amibatah se mirent eux aussi en alerte. Des cavaliers montaient dans leur direction, c’est du moins ce qu’ils crurent, car les sons se répercutaient dans la forêt, sans qu’on sache vraiment d’où ils pouvaient venir exactement. Aussitôt, sans se consulter, ils se précipitèrent vers la grotte et récupérèrent leurs couvertures pour les mettre dans leur sac et être prêts à partir. Puis ils se dirigèrent vers le bord de la falaise pour voir ce qui se passait dans le village.

La troupe des hommes du Royaume avait été à la peine dans la montée de Luzii et ils mirent plus de deux heures pour être en position. Sur un signal de Zorn, les escouades commencèrent à entrer dans le village, tranquillement, sans éveiller de réaction particulière chez les habitants. Ceux-ci étaient pour la plupart retournés à leur maison pour partager le repas, car le ciel n’invitait pas aux réjouissances extérieures. Quelques enfants commencèrent à les suivre, puis des habitants levèrent la tête et commencèrent à réaliser qu’ils avaient de la visite. Quelques appels fusèrent en direction des demeures, et une quinzaine d’hommes et de femme sortirent dans la rue pour occuper leur terrain. Chacun s’observait, mais les hommes de Zorn, armés de sabres et de boucliers, parfois même de fléaux d’arme à pointes d’acier, imposaient la prudence par la force de leur présence armée.

9. L'épreuve de la vérité

La petite bourgade s’éveilla sous une brume dense tombée des sommets environnants qui masquait le soleil, donnant l’impression d’une torpeur maussade, comme celle d’un lendemain de fête trop arrosée à la bière d’orge. L’humidité ambiante ruisselait des arbres et la couche nuageuse donnait à la vallée un air de désolation déprimante.
Dennish avait fait chauffer du thé qui, espérait-il, allait lui permettre de réconforter son cœur englué dans une sombre mélancolie. Amibatah, les yeux rougis par une nuit courte et agitée, sortit de la chambre et vint le rejoindre.
Le jeune garçon s’installa à la table et Dennish servit le thé brûlant dans deux tasses. Il en tendit une à son fils. Le silence qui s’installa entre le père et son fils devint plus dense et plus lourd à mesure que le temps passait, et plus difficile à briser. Il était évident que le père voulait parler à son fils car des soupirs douloureux s’échappaient de son nez accompagnant des mouvements de dénégation de la tête. Mais Amibatah, les yeux rivés sur sa tasse brûlante, ne voyait pas, ou ne voulait pas voir, le dilemme qui agitait le cœur de Dennish. Il était à mille lieues de là, perdu dans une sombre rêverie.
Amibatah leva soudain la tête, regarda son père droit dans les yeux et au moment où Dennish dit : « Mon fils, il faut que je te parle », Amibatah proposa : « Allons faire un tour dehors ! »
Alors qu’ils cheminaient ensemble et en silence dans les ruelles désertes, leurs pas les menèrent naturellement sur la place de crémation, ce qui eut pour effet de les connecter à nouveau avec l’énergie de la veille, et à l’esprit de Ylda.
- Tu sais Papa, elle va me manquer terriblement, mais je pense aussi à toi, comment tu vas faire sans elle ? Nous avons un bébé et tu ne peux pas t’en occuper tout seul…
- Ne t’inquiète pas pour moi, Amibatah, il y plein de gens au village qui vont nous aider et nous soutenir, à commencer par Ogmin qui s’occupe de Pema comme si c’était sa propre fille…
- Oui, mais moi, je vais être une charge pour toi… comment pourras-tu faire ton travail et t’occuper de moi ? Je pensais que je pourrais partir pour Lassar avec Guilmur et trouver du travail, un apprentissage…
- Non mon fils, non seulement tu es trop jeune pour partir vivre loin d’ici, mais nous devons rester unis, ensemble. Je saurais très bien m’occuper de toi, … si tu n’es pas trop exigeant sur la nourriture et la lessive, ajouta-t-il dans un sourire. On se partagera les tâches de la maison et du troupeau…
- Oh, Papa, c’est si dur et si triste de penser à tout cela… je veux dire, discuter de comment nous allons faire à la maison sans maman…Il y a comme un immense vide que nous ne pourrons jamais combler…
Ils restèrent en silence quelques instants, les yeux mouillés de chagrin, et Amibatah vint se blottir contre son père qui passa son bras sur l’épaule de son fils… Le jeune garçon laissa échapper des sanglots qui venaient des profondeurs de son cœur d’enfant. Il se sentait si petit, et en même temps en devoir de grandir, que cela lui donnait le vertige.
Après un temps que l’esprit ne pouvait mesurer, Dennish, les yeux perdus dans le vide, commença à parler d’une voix sourde :
- Mon fils, il faut que je te parle de ta mère. J’ai connu ta mère il y a dix-huit ans, alors que je faisais mon apprentissage à Timnish… Elle était belle et pleine de vie, et nous nous sommes tout de suite aimés. Elle étudiait le Budze auprès des grands maîtres de la ville et elle avait la capacité de parler aux animaux. A Timnish, les pratiques du Gamdza y étaient enseignées par certains érudits, avec grande discrétion, il faut le dire. Ta mère était une Gamdze, comme on disait, elle pouvait s’allier avec des animaux comme des chèvres, des écureuils ou des mulots… J’étais très impressionné au début, car dans ma région, vers Manchi, cette pratique était considérée comme mauvaise et démoniaque. Les gens qui la pratiquaient étaient considérés comme de dangereux sorciers et on les chassait pour éviter qu’ils n’attirent le malheur sur la ville. A certaines époques, même, on les pourchassait pour les brûler. On pensait que c’était le seul moyen d’éliminer leur esprit… les gens avaient peur de se faire posséder par un Gamdze durant leur sommeil, comme un vulgaire animal …
Amibatah écoutait son père avec tout son cœur, les yeux perdus dans le lointain.
- En tout cas, j’ai beaucoup appris à son contact. Non seulement elle m’a montré les immenses possibilités de son talent envers les animaux, mais elle m’a enseigné l’amour et le respect pour toutes les formes vivantes, pas seulement les êtres humains et les animaux, mais aussi pour tous les végétaux qui partagent avec nous l’esprit de vie. Elle m’a ouvert les yeux sur la tolérance et l’esprit d’ouverture qu’il faut développer envers les enseignements et les connaissances qui nous sont éloignées. Car nous portons sur eux et les gens qui les pratiquent ou les transmettent des jugements qui souvent nous aveuglent et nous rendent intolérants. Ta mère était une jeune femme exceptionnelle. Elle vivait les enseignements du Budlam à chaque instant de sa vie et son esprit rayonnait d’amour et de compassion. Ma vie s’est transformée à son contact et en fut changée à jamais. Je l’ai demandée en mariage à son père qui a accepté et un an après qu’on se soit connus, ton frère est né. A ce moment, elle a décidé d’arrêter de suivre les enseignements de ses maîtres pour élever notre fils et nous sommes venus vivre ici, à Luzii. Nous voulions trouver une ville pas trop grande où nous pourrions vivre notre bonheur en toute simplicité, sans être sous le regard des notables et des autorités d’une grande ville. Nous nous occupions des animaux malades du village, comme les cochons, les chèvres, les vaches et nous avions constitué un troupeau de yacks. Nous avions aussi plusieurs chevaux magnifiques et nous avions commencé à faire un élevage. Les meilleurs chevaux, nous les louions aux paysans qui en avaient besoin au moment des récoltes… Quand Guilmur était tout jeune, la vie nous souriait et tout nous réussissait. Nous nous aimions et tout le village vivait dans une harmonie que nous n’aurions jamais pu vivre à Timnish. Parfois je me suis demandé si tant de bonheur n’était pas une provocation pour les dieux… »

« Mais un jour, des hommes vêtus de rouge et de noir vinrent au village, armés et harnachés comme des soldats en état de guerre. Ils venaient du Royaume de Morthag et ils avaient soif de possession et de domination. Personne n’était préparé à cela au village. Nous vivions alors dans une paix et une sérénité presque naïves. Ces hommes, emmenés par le jeune roi de Tabargh, voulaient prendre nos vivres et notre bétail comme tribut. Ils ne nous ont pas demandé notre avis et ils se sont servis. Certains parmi les habitants se sont opposés à eux et ils ont vu leur maison incendiée et certains ont été purement et simplement massacrés… Nous ne comprenions pas cette violence ni cette injustice, nous qui vivions dans la solidarité et le respect des biens de nos voisins. Une grande colère nous a submergés, en même temps qu’une peur profonde, car nous n’avions pas appris à nous défendre… La violence de ces hommes nous terrorisait. »

« Ces soldats étaient cruels et féroces ; ils s’en prenaient à nous sans la moindre considération et leur but était de prendre, de briser et de détruire. Quand ils ont vu notre cheptel de yacks et de chevaux, ils ont voulu s’en emparer et Ylda s’y est résolument opposée. Elle a fait face à leur chef et a refusé de se soumettre. Les hommes riaient de cette femme sans arme qui avait le front de s’opposer à eux qui avaient des lances, des épées et des sabres. J’étais là quand ta mère a tenu tête à cette racaille et j’étais pétrifié à l’idée qu’elle risquait de se faire tuer. Leur chef n’a pas du tout apprécié cette attitude rebelle et il l’a frappée au visage avec son poing ganté de cuir. J’ai tenté de m’interposer mais ses hommes m’ont tout de suite maîtrisé et cloué au sol. Je criais pour qu’ils la laissent en paix et qu’ils s’en prennent à moi. Le chef a alors ordonné qu’on arrache ma chemise et qu’on m’attache à un arbre. Le premier lieutenant m’a asséné une vingtaine de coups de fouets… Pendant ce temps, j’avais perdu de vue Ylda et je ne savais pas où elle était passée… »

Dennish avaient les yeux perdus dans le passé tandis qu’il racontait cette terrible histoire. Amibatah s’était recroquevillé à ses côtés et regardait son père accablé et blessé à vie par cet événement traumatisant…

« Pendant que je recevais les coups de fouet, je me demandais où ils avaient emmené Ylda. Ma plus grande crainte était qu’ils la tuent ou qu’ils la torturent à mort pour la punir de son audace. Tandis que le soldat me frappait, je hurlais pour qu’ils me détachent, et je suppliais pour qu’ils ne s’en prennent pas à elle. Je me sentais totalement impuissant et les coups violents qui striaient mon dos n’étaient rien en comparaison de la peur et de la colère qui m’habitaient. »

« Quand le lieutenant Zorn m’a détaché, je me suis effondré au sol. Je ne tenais plus sur mes jambes, mais mon esprit était tourné vers ce qui était arrivé à ta mère. J’ai entendu les hommes se rassembler sous les ordres de leur chef et quitter le village. Quand mes jambes ont pu me supporter, je me suis traîné dans notre maison et c’est là que j’ai trouvé Ylda, recroquevillée près de la cheminée, enveloppée dans une couverture. Ses cheveux étaient en bataille, son beau visage était rougi par les larmes. Je la pris dans mes bras et tout son corps fut pris de tremblements. Je la tins serré de toute la force qui me restait et nous restâmes ainsi à pleurer l’un pour l’autre jusqu’à ce que la première vague de tristesse s’épuise… »
- Qu’est-ce qu’ils t’ont fait, dit-moi, qu’est-ce qu’ils t’ont fait ?... Et elle faisait non de la tête… son regard était perdu dans le vide. Le petit chat gris et blanc complètement terrorisé vint se blottir contre elle et elle le prit dans ses bras… « Je ne sais pas, je ne sais pas du tout, je me suis réfugiée dans l’esprit du chat… Ils ont eu mon corps, mais pas mon esprit ! »
« Quand un peu plus tard elle s’est levée pour aller se laver, son drap glissa et je découvris avec horreur que son ventre et sa poitrine étaient recouverts de griffures et d’ecchymoses. »

Dennish leva alors les yeux vers Amibatah qui le dévisageait avec effroi. Il plongea alors ses yeux dans ceux de son fils et son regard portant un poids incommensurable, s’accompagnait d’une tristesse sans fond… Les mots, terribles, déchirants comme du barbelé, vinrent s’échouer sur le bord de ses lèvres tremblantes : « C’était il y a quatorze ans… et tu es né neuf mois plus tard, Amibatah …»

Il mit quelques secondes à comprendre ce que cette phrase signifiait pour lui, imagina encore ce que cela avait pu représenter pour sa mère, et soudain l’implication que cela avait entre lui est son « père » lui explosa en pleine figure. Son sang se glaça dans ses veines et un hurlement silencieux mais strident remplit sa tête.

- Tu n’es pas mon père ? Tu n’as jamais été mon vrai père ? Non, dis-moi que ce n’est pas vrai ! Dis-moi que je n’ai pas compris ! Dis-moi la vérité ! Je t’en supplie…

Dennish pouvait lire la panique et la détresse qui avaient éclaté dans l’esprit de son fils, et lui-même commençait à perdre pied. Combien de fois il avait imaginé le déroulement de cette scène, retournant sous toutes les coutures les différentes réactions que pouvait avoir Amibatah à l’énoncé de ces paroles fatidiques. Jamais il n’avait imaginé devoir dévoiler la vérité dans un tel contexte. Certes il savait que le moment viendrait un jour, et aujourd’hui, au lendemain de la mort de Ylda, il sut que c’était le seul vrai moment où Amibatah devait savoir… Le poids de ce secret avait été lourd à porter pour lui, comme pour Ylda, et maintenant que la vérité avait éclaté, il ne ressentait aucun soulagement… au contraire. Il avait revécu cette terrible journée qui s’était déroulée quatorze ans auparavant, et d’une certaine manière, il l’avait fait vivre à son fils. Le moment avait-il été mal choisi ? Il était trop tard pour faire marche arrière. Il comprit soudainement la portée terrible du coup qu’il venait d’infliger à ce jeune garçon, si doux, si fragile, si naïf… En trois jours, il avait enterré sa mère et perdu son père. Il devenait orphelin.
- C’est la vérité que je t’apprends, la triste et froide réalité de notre passé… mais pour moi, même si je ne suis pas ton géniteur, j’ai toujours été ton père, et tu as toujours été mon fils, et ceci, dans le plus profond de mon cœur, ne changera jamais, au grand jamais. Il prononça ces paroles avec ses yeux, avec ses mains, avec son cœur, avec son âme, entièrement ouverts.
- Tu es le fils d’Ylda, tu es donc mon fils, et Guilmur est ton frère… Ceci ne changera jamais ! Tu ne dois pas l’oublier.
- Guilmur n’est que mon demi-frère, tu n’es pas mon vrai père, et je suis une partie d’une autre famille, avec un père, et peut-être des frères et des sœurs, qui sait ? Même Pema n’est que ma demi-sœur… et je suis un bâtard !
- Non, ne redis jamais cela ! Et ne le pense même pas ! Tu as été élevé dans l’esprit du Budlam, où chaque être vivant a une place à part entière, méritant respect, attention et compassion. Ta mère a souffert au plus profond de sa chair, et pourtant, elle t’a mis au monde, car elle estimait que ta vie était particulièrement précieuse, et jamais elle ne t’a fait porter cette souffrance. Ta mère et moi, nous avons pardonné le crime, si abominable soit-il, et nous t’avons accueilli dans notre famille, dans ce monde, et nous t’avons donné le seul vrai bien qui compte en ce monde cruel : l’amour d’un père et d’une mère !
- Non, non, non, vous m’avez menti depuis le début, vous avez menti aux voisins et aux villageois, je suis venu au monde dans un contexte de violence et non d’amour ! Je ne devrais pas exister, je n’aurais jamais dû naître ! Vous m’avez volé ma vie !
- Tu te trompes mon fils, nous t’avons au contraire donné la vie !
- Ne m’appelle plus ton fils. Tu n’es plus mon père, Dennish !
- Je comprends ta réaction de colère, et je ne t’en veux pas. Mon amour pour toi ne pourra jamais changer… Même si toi tu penses que tout est changé aujourd’hui, sache qu’en réalité rien n’a changé… sauf une chose : maintenant tu es comme moi, tu sais « la vérité, » et nous portons dorénavant ensemble ce terrible secret, juste toi et moi, tu entends, et ceci nous lie encore plus profondément l’un à l’autre, pour toute la vie !

Amibatah resta en silence, le visage caché dans ses mains, immobile, prostré. Dennish lui posa la main sur l’épaule, comme pour le prendre encore une fois sous son aile. Amibatah ne fit rien pour se dégager, mais il ne fit rien non plus pour accepter cette protection qui lui était offerte. Dennish estima ceci constituait la réponse la plus normale pour son fils, aujourd’hui, compte tenu de la situation. Après un temps, il retira sa main et regarda son fils : il pensa que ces épreuve constituaient un choc très violent et en même temps lui offrait une occasion de mûrissement extrêmement rapide et puissant. Il songea qu’Amibatah avait en lui toutes les ressources pour faire face à son destin, et que lui, Dennish, avait joué le rôle qui devait être le sien, dans la vie de ce jeune garçon. Que la volonté du Grand Budzé s’accomplisse par ces actes et ces paroles ! pensa-t-il.

- Je voudrais encore te dire une chose, très importante, concernant ta mère. Après cette terrible journée, elle ne fut plus jamais capable d’exercer son art du Gamdza, comme elle l’avait fait pour la dernière fois avec ce petit chat, qui n’a hélas pas survécu à cette violente intrusion. Avec la mort du petit chat, est mort le pouvoir qu’elle avait de projeter son esprit dans celui des bêtes… En revanche, elle est entrée en communication avec toi alors que tu étais dans son ventre, et elle a pratiqué les prières de purification et suppliques du pardon enseignées par le Sublime Budzé. Elle pensait que ce faisant, elle t’avait transmis son pouvoir de Gamdza. Un jour, le destin te fera peut-être rencontrer un Gamdze et tu devras recevoir l’Initiation de l’esprit des animaux. Mais rappelle-toi, ce cadeau que tu as probablement reçu de ta mère n’est pas à crier sur tous les toits… tu devras rester prudent, car ce pouvoir peut mettre ta vie en danger. Ne l’oublie jamais !

- Merci Dennish, je tâcherai de me rappeler tes paroles. Retourne t’en à la maison maintenant, je veux rester seul ! J’ai besoin de réfléchir. Je passerai à la maison tout à l’heure pour prendre quelques affaires et partirai quelques jours dans la montagne.
Dennish laissa son fils tant aimé sur le lieu où le corps d’Ylda avait rejoint la Terre nourricière, et une puissante vague de compassion pour ce jeune garçon qu’il avait considéré à chaque instant comme son fils emporta son âme, si vieille et si mélancolique en ce jour humide et brumeux.

Amibatah, resté seul, éprouva un certain soulagement à se retrouver seul. Ce sentiment naquit du fait qu’il avait à faire le point sur ce qui lui était arrivé et à faire face à sa nouvelle situation. Son esprit était si mélangé qu’il n’arrivait pas à faire le tri et à placer à sa juste place ces deux événements qui n’étaient pas directement liés. Il sentait le besoin de prendre sa vie en main, seul, sans aide extérieure. Dorénavant, il déciderait pour lui ce qu’il ferait de sa vie. Mais cette impression de solitude lui pesait trop pour rester tout seul. Il se résolut à partager sa peine avec ses amis les plus proches, Brady et Isilda, et imagina leur proposer de partir deux ou trois jours dans la montagne. Ils prendraient de quoi manger et dormir vers le promontoire, ou plus loin, selon leur envie. Sa décision prise, il quitta la place pour aller leur faire part de son projet et préparer son équipement.

8. Les projets du Grand Chambellan

Aménodon, vêtu de sa robe de velours noir recouverte d’une étole de soie brodée, se dirigea vers les appartements du roi. Le Grand Chambellan n’avait pas la moindre idée de la raison pour laquelle Bargarn l’avait fait venir de si bonne heure dans la salle d’audience. Sa majesté le faisait quérir à chaque fois qu’il voulait obtenir des renseignements sur la Cour ou échafauder un plan politique. Il savait que le roi ne lui disait pas toujours le fond de sa pensée, qu’il avait d’autres personnes à la Cour pour le renseigner et obtenir d’autres services.
Cette fois, il s’était dit qu’il serait particulièrement vigilant aux propos du roi, ce d’autant qu’il n’avait pas été consulté pour la décision d’envoyer des hommes en Garsham. Il sentait confusément que des informations lui échappaient, car il n’avait pas compris la stratégie du monarque. Il devait jouer serré s’il ne voulait pas se voir évincé des desseins royaux.
Les gardes, ayant tout de suite repéré l’arrivé du Chambellan, marquèrent quelque déférence par des courbettes rapides mais sincères, et l’un d’eux, après avoir frappé avec la garde de son épée, annonça son arrivé d’un tonitruant :
- Messire Aménodon ! La voix de Bargarn fusa aussitôt.
- Faites-le entrer !
La salle des petites audiences comportait une grande table et deux fauteuils près du feu. Le sol était joliment tapissé et les murs garnis de toiles et de bibelots divers. Il régnait une température fort agréable et fraîche. Le roi était aussi à sa table d’étude, couverte de cartes et de manuscrits divers. Aménodon remarqua aussitôt que des fruits frais étaient placés sur la table près des fauteuils, avec un carafon de vin rouge et deux coupes.
- Servez-nous à boire, Chambellan, et installez-vous en attendant que j’arrive !
Pendant que le Chambellan servait le vin, Bargarn vint le rejoindre, s’assit à son côté et saisit la coupe de vin qu’Aménodon lui tendait.
- Buvons au succès du royaume !
- Et de son roi, ajouta Aménodon, avec une sincérité presque indiscutable.
Après avoir bu chacun une gorgée, Bargarn saisit une grappe de raisins et invita son chambellan à se servir.
- Mon cher et fidèle serviteur, je souhaite te tenir au courant de mes projets. Aménodon frémit intérieurement en entendant ces paroles. C’était tout ce qu’il demandait, faire partie des projets royaux. Le roi continua :
- Je souhaite asseoir mon pouvoir sur la province de Garsham et accroître mon influence sur le nord tout entier. Pour cela, j’envisage toutes les options et je voudrais partager mes vues avec vous car je vais avoir besoin de vos services.
- J’espère être à la hauteur de vos exigences, Seigneur ! Quelles sont les différentes options que vous envisagez.
- La première option est purement militaire. J’ai envoyé, comme vous le savez, des hommes faire une mission de reconnaissance du côté de Luzii et de Lassar, afin de tester la réaction du Baron de Timnis.
- Comment pensez-vous qu’il va réagir, si toutefois il apprend que vous avez fait une incursion sur son territoire ? demanda le Chambellan.
- Le Baron Nestorio, depuis qu’il a repris le flambeau de son père, n’a jamais montré le moindre signe d’allégeance à la couronne. Au contraire, il a levé ses propres impôts et n’a jamais reversé quoi que ce soit au trésor. Sa propre armée s’est emparée des frontières de la province et a posté des garnisons dans chaque ville. Il va sûrement être sur ses garder si nos hommes traversent ses terres sans autorisation. Je suis curieux de voir sa réaction.
- En effet, ce sera intéressant ! Vous voulez éveiller sa méfiance ?
- Mon ambition est de reprendre possession des terres historiques du royaume, en envoyant mes hommes au combat. Cette intrusion sera un test pour voir ce qu’il a dans ventre. Que pensez-vous de ce plan, mon cher Chambellan ? dit Bargarn en se tournant vers lui d’un œil pénétrant.
Aménodon s’éclaircit la voix comme pour éclaircir ses pensées.
- Nestorio est un chef de guerre fin et rusé, qui ne se laissera pas envahir avec toute la facilité escomptée, commença le chambellan du roi. Il faut savoir qu’il a assuré sa descendance avec sa femme la duchesse Nolween. Ils ont eu un fils aîné, Xan, qui a maintenant dix-sept ans, comme Wilburn, et qui occupe la place de prétendant à la succession de son père. Ils ont également une fille, qu’on dit fort jolie, du nom d’Emlyn. Elle doit avoir quatorze ans.
- Mmh, intéressant, Chambellan, continuez, continuez !
- Le Baron est un personnage respecté de ses hommes et adulé par le peuple, qui pense, à juste titre, qu’il a sauvé la population de votre tutelle. Sa femme jouit elle aussi d’une forte popularité en Garsham, car elle possède une aura de bonté, ajoutée à sa beauté, qui ne laissent personne indifférent. Le baron est entouré de conseillers astucieux et érudits, parmi lesquels on trouve de nombreux budzes. Leur puissance n’est pas à négliger ; ils sont capables de prodige si leur sécurité est menacée.
- Et sur le plan économique ? De mon souvenir, ce sont des montagnards un peu frustres qui n’ont aucune richesse en dehors de leur bétail.
-Détrompez-vous ! Depuis les quinze ans que Nestorio est au pouvoir, Timnis a développé son économie, On ne s’étonnera pas que la région soit florissante et que leur commerce ne se soit jamais aussi bien porté. Les plus belle étoffes sortent de leurs ateliers de tissage, l’extraction de fer, d’or et de minéraux précieux leur permet de faire marcher leur industrie de guerre et leur artisanat. Les bijoutiers, les tailleurs, et les marchands, qui grâce à la culture des céréales et la production de la bière d’orge, constituent une bourgeoisie puissante et influente…

Aménodon laissa au roi le temps d’élaborer ses propres hypothèses et saisit une poire bien mûre dans laquelle il croqua. « Quelle est votre deuxième option, Seigneur Bargarn ? »
- La deuxième option est celle de l’alliance, dit le roi après quelques secondes. Si je parviens à rallier Garsham sans faire couler de sang de Morthag, et accroître mon pouvoir et mes richesses, je ferai un bon choix. Que dis-tu de mon idée ?
- Le roi ne saurait faire là un choix tactique plus habile. Mais que comptez-vous faire ?
- Emlyn ferait un bon parti pour Aktorn et lorsqu’ils seront en âge de se marier, je rallierai au royaume cette province dissidente par un mariage politique.
- Pourquoi Aktorn, votre Altesse ? C’est la place de Wilburn qui constitue, en tant qu’héritier du trône, le parti le plus intéressant pour le Baron.
- Wilburn n’aura jamais la main assez lourde pour faire le poids dans cette région. Et qu’arriverait-il si Wilburn, dont la santé est fragile, venait à mourir après cette union ? Emlyn pourrait prétendre au trône et diriger l’ensemble. C’est exclu, vous m’entendez ! En revanche, Aktorn est fougueux, rusé, mais respectueux envers son père, il saura être à la hauteur de ce que son roi veut pour lui ! Aktorn me représentera quand je ne serai plus…
- Comment ? Je ne comprends pas ! Comment voulez-vous transmettre les rênes à votre second fils, le protocole ne vous y autorise pas !
- Je n’en sais rien, je fais des hypothèses, c’est tout. Je veux faire d’Aktorn mon extension personnelle. Je le formerai pour cela. Il apprendra l’art du combat, de la politique, des pratiques ancestrales…
- Vous voulez parler de la magie Pönbo ?
- Pourquoi pas ? Je crois qu’il présente de sérieuses dispositions et je lui trouverai un bon maître. Par ailleurs, Messire Aménodon, vous pourriez l’instruire sur les fondements de la politique et la connaissance du protocole. Ensuite, quand il sera prêt et qu’il se mariera, il ira s’installer à Timnis pour diriger cette partie du royaume. Pensez-vous pouvoir éduquer mon fils dans cette perspective, vous, le Grand Chambellan?
- Euh oui, je crois. Vous pouvez compter sur mes talents pour transmettre à Aktorn toutes les connaissances pouvant faire de lui un grand chef et un fin politique, croyez-moi !
- Eh bien qu’il en soit ainsi ! Vous pouvez disposer ! Et Bargarn saisit son verre récemment rempli et se leva. Il invitait de la sorte le Chambellan à rapidement trouver la porte de la sortie. Amenodon allait dire quelque chose, mais il se ravisa et sortit avec le masque de la perplexité.

En effet, se disait-il, il ne m’a laissé aucune initiative dans l’échange, et il m’a manipulé, par-dessus le marché. Au moins ai-je fais passer l’idée qu’une alliance par mariage était une solution plus bénéfique pour le royaume, ce qui me laisserait plus de pouvoir sur les événements à venir. L’idée de promouvoir Aktorn comme successeur du royaume lui déplaisait et déjouait ses plans. Il avait imaginé pouvoir diriger le pays à travers Wilburm à la mort du roi et fonctionner comme éminence grise de la reine Xenia, qui forcément survivrait à Bargarn. La belle Xenia n’a que trente-cinq ans, et le vieux Bargarn, avec ses vingt-cinq ans de plus, se montrait un homme dans la force de l’âge et encore très alerte. Mais qui sait, il pourrait mourir dans les cinq à dix années à venir, sans que quiconque y trouve à redire. Il s’abstint de laisser éclore dans son esprit brillant et ambitieux la pensée qui lui vint juste après, mais elle avait déjà pris naissance dans sa conscience…

Il faut que je parle à la Reine, se dit-il. Il décida donc qu’il irait lui demander une audience dès l’après-midi. Pour l’heure, il devait mettre de l’ordre dans ce qu’il avait compris, et tisser sa toile au mieux de ses intérêts. Se laissant aller à l’introspection, il estima qu’il ne se sentait pas fondamentalement attiré par les richesses, bien que les largesses du roi et de la reine avait fait de lui un homme riche et influent. Ainsi, il n’avait aucune peine à séduire les jeunes suivantes de la cour, dès qu’elles avaient commencé à déployer leurs atouts. Ses pulsions masculines, dirigées vers les jeunes femmes, trouvaient largement de quoi se satisfaire. Mais il visait plus haut gibier.
En réalité, sa motivation la plus profonde résidait dans la quête du pouvoir, et il songea à l’influence qu’il pourrait exercer sur le royaume une fois son plan mis en œuvre, son plan qu’il nourrissait depuis une quinzaine d’années . Ce qui l’excitait au plus point, c’était l’exercice du pouvoir, que ce soit sur les hommes et leurs destinées, ou sur les femmes, avec lesquelles il affûtait son pouvoir de séduction… Il mettait au point ses stratégies au quotidien par son attitude maniérée et la maîtrise calculée de son image. Par exemple, il s’habillait toujours à la hauteur de son rang, avec sobriété certes, mais non dénuée d’une certaine coquetterie, en portant quelques attributs distinctifs : chevalière sertie de rubis, collier en or avec une médaille frappée du sceau royal, toujours avec une cape brodée de soie ou de perles. Tout le monde s’inclinait sur son passage et montrait un respect à la hauteur de son rôle de Grand Chambellan Aménodon.

Il avait eu toute la pause de midi pour se préparer à l’audience qu’il avait obtenue sans trop de difficulté auprès de la reine Xenia. Il avait pris soin de son image en choisissant de porter une large ceinture sertie de pierreries, ainsi que sa coiffe d’apparat de couleur bordeaux. Il espérait ainsi paraître séduisant devant sa reine et mettre toute les chances de son côté dans la partie qu’il devait jouer.
- Ah ! Grand Chambellan, entrez donc dans mes appartements. Que me vaut l’honneur d’une votre visite ?
La reine était éblouissante de beauté et de jeunesse. Sa peau ambrée et lumineuse des filles du sud, ses longs cheveux dorés, ses yeux clairs étaient mis en valeur par une silhouette fine et cambrée, et un maintien qui faisait de sa tête la plus noble de la Cour. Aménodon eut un instant le souffle coupé par son charme naturel, et remarqua alors seulement sa longue robe de soie blanche agrémentée d’une magnifique étole bleue qui couvrait juste ses épaules dénudées. Un chapelet de bracelets à ses poignets, un collier d’or avec un pendentif arborant le sceau royal serti d’une émeraude et de délicates boucles d’oreilles venaient orner sa peau fine.
- Hem, fit le Chambellan en éclaircissant sa voix, je voudrais tout d’abord vous remercier de m’avoir accordé cette audience en cette belle après-midi d’été, votre Altesse ! Pouvons-nous nous asseoir et causer tranquillement des belles années à venir ?
- Je vous en prie, Chambellan, prenons place à ma table et partageons une coupe de liqueur d’abricot. Elle vient directement de Phenycia » . Elle servit deux tasses du précieux breuvage, tandis qu’Aménodon prenait place à l’angle de la table. La reine s’assit à l’autre coin et ils trinquèrent.
- Alors, quelle urgence vous amène hors de vos appartements, Grand Chambellan ? N’avez-vous pas eu audience ce matin auprès du Roi ?
- Effectivement, Ma Reine. Et je dois dire que j’ai été surpris d’entendre les intentions du roi. Aménodon, se racla la gorge, car mille pensées envahissaient son esprit. La reine ne devait rien ignorer des plans de son époux. Il devait jouer serré et il guetta la réaction de Xenia. Celle-ci dans son comportement ne laissa rien filtrer. Elle gardait la tête haute et le regardait avec un regard interrogateur, attendant la réponse à sa dernière question. Aménodon jugea préférable de maintenir le but de cette négociation dans sa ligne de mire. Il répliqua simplement.
- Le roi se fait vieux, tandis que vous êtes en pleine jeunesse, avec des … ambitions toute personnelles. Vous pouvez espérer survivre à votre époux et caresser des desseins en accord avec vos aspirations…
- Cessez de vous cacher ainsi avec des mots mystérieux. Dites-moi franchement le fond de votre pensée !
- Ma reine, connaissez-vous le Protocole ? Qu’adviendra-t-il de vous lorsque le roi mourra, car il mourra bel et bien un jour … Y avez-vous déjà songé ?
- Ma foi, pas vraiment, car je m’en remets à vous Chambellan, c’est bien votre rôle que d’être le garant du Protocole, n’est-ce pas ? Que voulez-vous m’apprendre à ce sujet?
- Eh bien, vous deviendrez la Reine plénipotentiaire et vous aurez la charge devant le peuple et la noblesse de diriger le royaume, jusqu’à ce que vous ayez couronné votre aîné Wilburn à la succession du roi. Ceci ne devrait pas dépasser un an pour couronner le futur roi sur son trône. Après, vous n’aurez formellement plus l’exercice du pouvoir. Il vous faudra des alliés…
- J’ai beaucoup d’appuis au sein de la Cour et je crois que…
- Pardon de vous interrompre, Ma reine, mais je ne pensais pas à ce niveau-là. Je vois au-delà de la Cour. L’influence de quelques nobles et de riches marchands ne vous sera pas d’une grande utilité au cas où le Baron de Timnis venait à attaquer Morthag. Sauriez-vous faire face à une guerre venant du nord ?
- Je ne veux pas la guerre, et je ne vois pas pourquoi Timnis, inféodée à la couronne, viendrait à caresser l’idée de nous attaquer !
- Je vois que vous ne savez pas ce que le roi a en tête ! dit-il avec véhémence. Il veut « asseoir son pouvoir sur Garsham » et ceci en dépit de l’audacieuse autonomie dont le Baron Nestorio fait preuve envers le pouvoir du roi ! Le temps n’est plus à la paix, ô très chère Reine !...
Aménodon laissa à Xenia le temps de digérer son intervention et trouva dans le regard de la reine impénétrable une lueur d’inquiétude. Celle-ci n’en montra rien et lâcha avec un certain dédain :
- Mon Grand Chambellan a sûrement une idée en tête, lui aussi, et je me réjouis de vous écouter me conseiller. Je verrai ce que je ferai de vos suggestions. Mais je vous préviens, il est hors de question que je trahisse mon époux de roi.
- Rassurez-vous, ma très belle reine, il n’en sera rien. N’oubliez pas que je suis le plus fidèle serviteur de la couronne, et le plus avisé sans doute…
- Je ne l’oublie pas et je saurai m’en souvenir le moment venu. Allez-y, parlez, je brûle d’en savoir plus.
Aménodon triompha intérieurement de la disposition de la reine à l’égard de ses projets. Elle était prête à entrer dans son jeu, il le savait. Restait à trouver les mots qui la feraient se rallier à sa cause.
- Vous êtes la fille de feu Messire Sirius, issu de la plus grande bourgeoisie de Phenycia, et en tant que femme du Sud, je vous suggère d’établir une alliance avec la cité phenyciane.
- Et comment voulez-vous que je m’y prenne ?
- Il vous faut préparer Wilburn, le prince héritier, à diriger le royaume, avec l’appui politique de Phénycia. Morthag y gagnera en richesse et en influence sur tout le pays.
- Je tâcherai de m’en souvenir Aménodon. Je vais réfléchir à vos conseils. Laissez-moi maintenant, j’ai besoin d’être seule et de réfléchir à tout ceci.

7. Les derniers hommages

Les gens du village commençaient à se rassembler sur la place de crémation où un bûcher avait été dressé. Tout le monde au village connaissait et appréciait Ylda et Dennish et la peine se lisait sur le visage de chacun. De coutume, chaque famille offrait un présent au veuf ou à la veuve, lui apportant ainsi une petite contribution matérielle. Certains amenaient de la vaisselle, d’autres des habits, des tissus, du cuir, ou même un jambon, du cidre ou de la bière. L’attention se portait plus sur le symbole de don que sur la valeur monétaire de l’objet. Chacun offrait ce qu’il jugeait bon d’offrir.

Il y avait là Zalafir, en costume d’apparat, Ogmin, qui portait dans ses bras la petite Pema endormie et emmitouflée dans un plaid blanc, Dennish, s’affairant à donner les derniers ordres pour la cérémonie, et Guilmur, que certains venaient saluer avec amitié et respect. Tous deux s’approchèrent du bûcher au pied duquel reposait Ylda installée sur une litière de bois tressé, le corps recouvert d’un linceul de soie blanche.
Un petit feu efficacement alimenté délimitait l’entrée de la zone sacrée que seuls la famille et les proches pouvaient franchir. Des poignées de bâtons d’encens brûlaient aux quatre coins du bûcher, indiquant les quatre points cardinaux, et des rubans de prières flottaient aux quatre vents. Zalafir prononçait des incantations en effectuant le tour du bûcher, tout en manipulant son rosaire entre ses doigts.

La foule continuait à s’amasser dans l’aire de recueillement, et Amibatah, de son regard aux yeux clairs reflétant le ciel, contemplait cette scène depuis la petite colline qui surplombait le village. Brady, son ami de toujours, se tenait à ses côtés, assis sur le rocher et Isilda, la complice de leurs aventures, debout à côté de ce petit promontoire, avait sa main posée sur l’épaule d’Amibatah. Ce dernier poussa un gros soupir et laissa échapper un morceau de son fardeau fait de chagrin et de culpabilité.
- Il y en a du monde au village ! Je crois que tout le monde est venu ! dit Brady. Puis il se tortilla sur ses fesses en agitant ses jambes. Il cherchait ses mots, pour dire à son ami le plus proche les paroles de réconfort qui habitaient son cœur :
- Je… voudrais que tu saches… que mon amitié pour toi, comment dire, je ne peux pas imaginer qu’elle puisse être limitée te concernant. Tu es comme mon frère. En ce moment, je ressens ce que tu peux ressentir, je suis associé à ton esprit, … et je pleure avec toi.
- Tu ne peux pas savoir ce que je ressens, répliqua Amibatah sur un ton plus sec qu’il ne l’aurait souhaité. Je ne pleure même pas. Je suis fâché contre l’Esprit qui l’a rappelée à lui ! » Puis, peu après, il rajouta : « Mais je te remercie pour ce que tu m’as dit. » Un silence s’installa entre eux, alors que leurs regards se tournaient vers la place de crémation où les gens continuaient à se rassembler. Brady prit son ami par l’épaule, et ils s’étreignirent fraternellement. Isilda vint les rejoindre dans leur embrassade, et ils restèrent ainsi de longs instants.
Isilda se détacha la première et se retourna en direction du village. «Tout le monde doit être là maintenant, ils t’attendent pour que tu allumes la flamme. Il est temps que nous y allions. Nous serons avec toi ! »

C’était toujours la fille ou le fils cadet qui allumait le bûcher. Tout en traversant la foule, Amitabah sentit la vague de compassion qui émanait de chacun. Il se présenta alors vers Zalafir. Son cœur s’ouvrit à ce qui était advenu à sa mère bien-aimée, elle qui avait donné sa vie contre celle de cette petite fille, sa petite sœur. Une vague de chagrin lui traversa le corps tout entier, mais il se contint car il ne voulait pas montrer ses émotions en public. C’était avant tout la pudeur qui lui procurait cette image de dignité, lui permettant de contenir sa tristesse. Un mélange de force et de faiblesse affectait son âme, qui lui disait : « Sois fort, et sois triste aussi, car tu l’es ! ».
Zalafir l’intima du regard à s’approcher en passant à côté du feu sacré et à venir faire face au bûcher. La foule était maintenant rassemblée, et les paroles se changèrent en murmures, puis le silence se fit. Le cadavre de la défunte était déjà déposé sur le bûcher, prêt à libérer définitivement l’âme emprisonné dans ce corps qui avait souffert maints tourments.
Dennish et Gilmur avaient rejoint Amibatah dans l’aire sacrée ; Ogmin se tenait là aussi, tenant la petite Pema, qui reposait tranquillement dans ses bras. Zalafir tendit à Amibatah une torche prête à être enflammée ; ce dernier inclina la tête en la recevant, esquissant même une petite révérence. Zalafir s’approcha de lui et lui parla doucement mais distinctement, de sorte que les plus proches purent entendre :
- Tu as l’honneur d’enflammer toi-même le bûcher, Amibatah, et tu es à la hauteur de cette tâche. Regarde sur les quatre points cardinaux, il y a des mèches de paille ; il faudra les allumer l’une après l’autre, en commençant par l’Est, symbole de la naissance et du premier éveil. Puis viendra le sud, pour célébrer la lumière et l’abondance des récoltes, puis l’Ouest, symbole du déclin et de l’accomplissement de la vie, et enfin le Nord, signifiant la fin d’un cycle, promesse de renouveau.
Les pensées d’Amibatah se dirigeaient vers sa mère, qui avait été si bonne avec lui et lui avait donné tout le meilleur qu’une mère puisse donner. Cette mère qui le quittait, lui et sa famille, il allait devoir la laisser partir, couper les liens d’attachement qui font souffrir le cœur si longtemps. Son père se tenait maintenant derrière lui, à la droite, tandis que Gilmur s’était rapproché de lui à la gauche. Amibatah vit son visage rougi par les larmes ; il semblait si profondément affecté qu’il ressentit de la pitié pour son grand frère. Il constata à quel point le visage de son frère différait du sien. Les cheveux de son frère étaient noirs et son teint légèrement mat, avec un visage ovale si jovial d’habitude. Ses yeux étaient foncés et reflétaient de la douceur. Au contraire, Amibatah arborait de longs cheveux châtain clair, virant presqu’au blond en plein été, en cadrant un visage allongé àZalafir posa ses mains sur les épaules du garçon et lui dit : « Tu vas maintenant inviter le feu sacré sur ta torche et l’offrir en offrande au ciel et à la terre. Ta mère a terminé ses souffrances et il est temps de la libérer de ses obligations terrestres. D’autres expériences l’attendent dans le pays de l’Esprit de Lumière infinie. Ouvre encore plus grand ton cœur pour la laisser partir vers sa destinée nouvelle. »
Amibatah contourna alors le bûcher en direction du feu sacré ; il croisa du regard Brady et Isilda qui avaient réussi à se frayer un passage pour être proches de la ligne sacrée. Il plongea alors la torche dans le feu consacré qui était gardé par Normin, l’apprenti de Zalafir. Il la fit tourner dans la flamme vive et revint en direction de sa famille et du budviche. En passant devant Ogmin, il s’arrêta pour prendre dans ses bras sa petite sœur qu’il tint contre son corps. Il lut dans les yeux de son père un immense chagrin mais aussi un poids qui pesait lourdement sur ses épaules. Amibatah sut tout de suite qu’il faisait partie de ce fardeau de douleur et il sentit qu’ils allaient devoir se parler pour chasser cette douleur de leur cœur. Il croisa le regard sage et profond de Zalafir qui semblait le réconforter, mais il ne put percer le voile de larmes de Guilmur pour y lire autre chose que de la tristesse.
Amibatah s’accroupit près de la première mèche, et parla à l’oreille du bébé : « Pema, ma petite sœur, comme tu ne peux pas le faire toi-même, c’est moi qui vais allumer pour toi la porte de l’Est, dont tu es le symbole vivant. Nous le faisons ensemble, pour cette maman si bonne que tu ne connaîtras jamais. Mais je serai toujours là pour t’en parler quand tu te poseras des questions à son sujet. »
Il brandit la torche vers la mèche qui prit feu rapidement. Puis il retourna vers son père et lui tendit l’enfant. Dennish accueillit sa fille dans ses bras, peut-être pour la première fois avec un cœur ouvert, et se pencha pour admirer son visage, qui déjà reflétait déjà la beauté de sa mère. Un sourire inonda son visage, déridant ses traits. Puis Amibatah prit son frère par le bras et l’entraîna vers la porte du Sud. «Tu es le symbole de la riche récolte par tes talents, et tu représentes la force future de la famille. Allume avec moi ce bûcher qui libère maman ».
Gilmur sortit de sa torpeur et s’approcha de la couche funéraire. Il recouvrit la main droite de son frère qui tenait la torche, et tous deux allumèrent la deuxième mèche. Ils s’écartèrent ensemble du feu qui commençait à crépiter et Gilmur retourna à sa place. Amibatah s’approcha de la troisième porte et fit signe à son père de s’approcher. « Père, tu es l’illustration de la porte de l’Ouest, car ta maturité et ton expérience font de toi le principal pilier de la famille. Nous avons besoin de toi pour nous protéger! »
- Amibatah, je suis là pour vous donner toute la protection dont vous aurez besoin, et je suis fier de ce que mes fils sont devenus. Nous n’oublierons jamais qui était ta mère, et ce qu’elle a accompli dans cette vie. »
Dennish prit la torche qu’Amibatah lui tendait, lança une prière muette en direction de son épouse, et bouta le feu à la troisième mèche. Tous deux revinrent en direction des autres. Amibatah s’arrêta devant la dernière porte, et regarda Zalafir d’un air interrogateur. Le budviche s’approcha du jeune homme et tous deux allumèrent la dernière mèche du bûcher qui commençait déjà à dégager de la chaleur. Tout le monde alentour fit un pas en arrière.
- « Maître Zalafir, vous qui connaissez comme personne la porte entre les deux mondes, guidez ma mère vers un doux ermitage, dans la lumière de Budlam. »
-« Rassure-toi, fils, ta mère a déjà migré vers les Terres Eternelles de Budlam, et j’ai perçu qu’elle y était dans la félicité. Je continuerais les prières pendant sept jours et sept nuits, et le huitième matin, je ferai les dernières offrandes aux esprits du ciel et de la terre. »

Le feu crépitant avait commencé à consumer le cadavre de Ylda et la chaleur qui se dégageait du bûcher était devenue intense. Normin ramenait avec une fourche les morceaux de bois incandescents pour rassembler vers le feu, tandis que le budviche prenait place sur un petit trône pour réciter les prières rituelles. La famille s’assit sur un grand banc de bois sur un côté de l’aire sacrée. Les villageois passaient à tour de rôle pour leur apporter des présents et leur prodiguer des paroles de réconfort. Les présents étaient destinés généralement à la famille tout entière, comme les provisions, jambons, fromage, sacs de légumes, sachets de thé, ou les ustensiles domestiques comme des chaudrons, des vases, des coupes… Dennish reçut ainsi un bel harnachement de cuir, simple mais bien fini, une hache bien affutée et une flasque de liqueur de prune. Gilmur se vit offrir un tablier de cuir pour travailler à la forge, et une toque en fourrure blanche de renard des neiges. Amibatah reçut un coutelas avec un manche en bois de cèdre poli, une belle paire de bottes fourrée en cuir, et une gourde en peau de vachette, avec des poils beiges et bruns. Ogmin vint vers lui à la fin de la cérémonie et lui fit présent d’une belle besace solide et bien conçue, avec de nombreuses poches et qui pouvait se porter en bandoulière.
Le bûcher avait bien diminué et les restes de la défunte étaient pratiquement consumés. Les villageois s’étaient petit à petit retirés pour laisser ensemble les trois hommes de la famille, Dennish, Gilmur et Amibtah, ainsi qu’Ogmin et le bébé qu’elle tenait avec beaucoup d’attention, Zalafir, qui commençait à ranger ses textes de prières et ses objets rituels ; quelques amis restaient encore là, à contempler le feu qui achevait de se consumer, pendant que Normin rassemblait les braises et les derniers restes de la dépouille au centre du foyer.
L’atmosphère était paisible. L’émotion partagée entre les villageois, pleine de compassion et de respect pour Ylda, avait rendu cette cérémonie chaleureuse et digne. Les larmes des uns et des autres avaient séché pour faire place aux sourires et aux regards profonds. Le peuple de Luzii savait accepter et accompagner le malheur quand il frappait, et une crémation comme celle qu’ils venaient de partager avait pour effet de renforcer les liens, d’ouvrir les cœurs et développer la solidarité entre les villageois.
Lorsque Zalafir eut terminé de rassembler ses affaires, il s’approcha de Dennish qui se leva pour rendre hommage au budviche, lequel avait admirablement bien conduit cette cérémonie. Ils se prirent par les avant-bras et Zalafir posa son front contre celui de Dennish. Cette coutume avait pour but de faire une transmission d’esprit à esprit, et permettait, disait-on, de transvaser les énergies de l’un à l’autre. Quand ils rompirent le contact, le visage de Dennish était devenu paisible et rayonnant. Des larmes, qui n’étaient ni de tristesse, ni de joie, débordaient de son âme. Zalafir sortit de son sac un vieux rosaire en perles de bois de rose qu’il déposa sur la tête de Dennish en guise de bénédiction, puis, en le saisissant par le poignet, déposa l’objet sacré dans sa main et lui referma les doigts, tout en le regardant droit dans les yeux. Aucune parole ne fut échangée, les deux hommes n’avaient pas besoin de mots pour partager leurs sentiments. Puis le budviche se tourna vers Gilmur, dont le visage avait quitté son masque de chagrin, le saisit par la nuque et vint poser son front contre le sien. Des sanglots longs secouèrent les épaules du jeune homme pendant quelques instants, puis un grand soupir sortit du fond de son âme. Quand leurs fronts se quittèrent, Gilmur se redressa avec un sourire reconnaissant. Zalafir sortit précautionneusement de son sac un petit paquet de soie blanche qu’il tendit à Gilmur de ses deux mains. Ce dernier l’ouvrit avec délicatesse pour découvrir une statuette en bronze représentant le Budlam en position d’offrande, les deux paumes ouvertes à la hauteur du cœur. Guilmur la porta contre sa poitrine en fermant les yeux en signe de recueillement.

Le budviche reporta son attention sur Amibatah et le regarda avec ses yeux pénétrants. Il posa ses deux mains sur les épaules du jeune garçon et lui dit dans un murmure :
- Tu es plein de tristesse et de colère, mais ton cœur reste pur, ne l’oublie jamais ! Tu auras encore bien des épreuves dans la vie, et tu traverseras celle-là, crois-moi. Garde toujours la tête haute dans l’adversité, et défais-toi de la rancœur qui empoisonne ton esprit.
Amibatah fit mine de comprendre ce que lui disait le budviche, mais dans sa tête se bousculaient mille pensées rebelles. « Je tâcherai de m’en rappeler, ô Maître Zalafir. Que dois-je faire ? Je ne suis qu’un enfant, et Mère est morte. Que vais-je devenir ?
- Laisse-toi pénétrer de la force de la nature, qui n’est ni douce, ni cruelle, et accepte sa loi contre laquelle tu ne peux rien. Un jour viendra où tu pourras te servir de cette force et accomplir des prodiges… car je sens en toi un potentiel dont tu n’as pas encore idée, mais qui te mènera vers des sommets. Mais avant, tu dois cheminer dans la vallée.

Zalafir prononça ces paroles prophétiques dans un souffle de voix qui ne s’adressaient qu’aux oreilles du garçon, qui se promit de les graver dans son esprit et d’en comprendre la signification. Zalafir colla alors son front au sien et ses paupières se fermèrent. Un halo de lumière colorée s’imposa à son esprit qui s’illumina soudain. Des sons venus de l’espace, comme une myriade de petites clochettes, vinrent bercer sa conscience et son esprit se mêla à celui du Maître. L’espace se déforma en prenant une ampleur inimaginable et il se sentit à la fois minuscule et immense, comme s’il pouvait avec son esprit remplir l’univers tout entier. Il se sentait à la fois complètement seul, et à la fois entouré par la présence de Zalafir, qui lui montra une partie infime d’un pouvoir incroyable qui se trouva à sa portée, mais dont il n’avait qu’une toute petite idée de l’étendue. Il eut le sentiment qu’une porte donnant sur un pays sans limites s’entrouvrait légèrement et que le budviche lui en indiquait simplement l’existence. La porte se referma lorsque le vieux maître retira son front. Ce dernier chancela un instant et dut prendre appui sur ses épaules pour rester debout. Quand il ouvrit les yeux, il vit dans le regard de Zalafir un mélange de surprise et de quelque chose qui lui sembla être de l’admiration, mais aussi une profonde lassitude qui lui donna subitement l’apparence d’un vieillard.
Le budviche toussota en plaquant son poing contre sa bouche, puis il reprit contenance. «Tu viens de me prouver que je ne me suis pas trompé à ton sujet, je l’ai toujours su… tu portes cela en toi depuis ta naissance… »
Alors le budviche plongea sa main dans sa besace et en sortit un livre précieusement emballé dans une étoffe de soie mauve, et habilement ficelé avec un cordon tressé de coton noir et or. «Ce livre a été écrit par le Grand Tarom, le Sublime Budze ; il contient la quintessence de ses enseignement sur les pouvoirs de l’Esprit. Il te faudra l’aide d’un maître de la Tradition pour en réaliser le sens profond. Puisse cette sagesse divine t’accompagner toute ta vie et te guider sur le chemin de ton destin ! ».
Amibatah ne sut quoi dire pour le remercier. Zalafir plaqua le livre sur le sommet de sa tête en signe de bénédiction et le remit dans les mains d’Amibatah en disant : «Prends en grand soin, car cet exemplaire est rare et précieux. Mets-le bien à l’abri. »

Amibatah avisa la besace que lui avait offerte Ogmin et le glissa dans une ses poches qu’il referma soigneusement. Son frère et son père étaient en train de rassembler les présents qu’ils avaient reçus et ne lui prêtaient pas attention, tout occupés à leur tâche. Ogmin les aida à empaqueter les affaires et ils se dirigèrent tous vers la maison, laissant derrière eux le bûcher que Normin finissait de nourrir. Zalafir avait déjà disparu pour prendre du repos.

6. L'épreuve du sang

Aktorn encocha la flèche dans la corde et banda son arc qui émit un noble grincement. Il vint apposer ses lèvres sur la corde, comme Gremlyn le lui avait enseigné et ferma son œil gauche. La cible était disposée à trente pas. Il visa soigneusement le cœur de l'homme de paille, bloqua sa respiration et décocha sa flèche qui vint se planter dans la cuisse gauche de l'épouvantail.
- Tu as encore lâché la corde en donnant un à-coup. Recommence!
Gremlyn était un maître d'armes exigeant, mais très patient. Il donnait toujours de bons conseils à son jeune apprenti, qui écoutait avec attention les recommandations de son maître.
Cette fois-ci, Aktorn se concentra en prenant une profonde inspiration. Il cala ses pieds sur le sol, saisit une flèche qu'il plaça avec soin. Il regarda la cible du coin de l'œil, arma son tir et ne fit plus qu'un avec son arme. La corde effleura sa lèvre supérieure et il resta dans cette attitude, sans bouger, sans respirer, sans frémir. Il centra son attention sur la cible et il lui sembla qu'elle s'était rapprochée de son œil. Sans qu'il le décide, ses doigts lâchèrent la flèche au moment précis où celle-ci était prête à voler. L'arc émit un claquement net et sec lorsqu'il se détendit d'un coup. Le trait alla se ficher en plein milieu de la poitrine de la cible.
Des cris de joie s'élevèrent parmi les soldats qui avaient observé la scène. Aktorn regarda autour de lui et croisa le regard de Gremlyn qui hochait la tête avec un large sourire. Il se redressa fièrement et leva son poing vers le ciel. Les hommes applaudirent, puis vaquèrent à leurs occupations.
Le camp avait été dressé dans la forêt, à quelques lieues en aval de Sitalis, au bord de la rivière. La caravane avait avancé lentement à cause des chariots. Zorn n'avait pas cherché à forcer l'allure et il avait décidé de camper après la ville qu'il avait contournée pour éviter d'inquiéter la population. Une troupe de cette importance ne pouvait pas arriver dans une ville et s’attendre à trouver le gîte et le couvert. C’est pourquoi ils emportaient avec eux toute leur intendance, cuisine, nourriture, tentes. Il fallait bien deux heures aux soldats pour rendre le campement opérationnel. Certains hommes étaient dévolus au ramassage du bois mort pour le feu. Généralement, ils en profitaient pour chasser et ramener du petit gibier qui améliorait l’ordinaire. Les autres dressaient les tentes et rangeaient le matériel et les cuisiniers avaient fort à faire pour nourrir toute la troupe.
Soudain, des hommes revinrent des bois en poussant des cris de joie. Tout le monde s’arrêta et l’on s’attroupa autour d’eux. Ils avaient réussi à capturer un faon vivant. La bête avait les pattes liées et gisait sur le flanc en roulant des yeux effrayés. Son petit cœur battait la chamade et sa gueule laissait échapper de l’écume.
Zorn s’avança au milieu des hommes et imposa le silence par un geste de ses bras. Il avisa Aktorn et le pria d’avancer. Le garçon s’approcha de la bête étendue au milieu des hommes et la regarda, fasciné. Le mammifère terrifié semblait implorer qu’on le relâche, mais on pouvait lire dans ses yeux désespérés qu’il avait conscience que sa fin était proche. Zorn s’accroupit près du faon et invita Aktorn à faire de même. Il saisit la tête du faon et dégagea sa gorge qu’il caressa doucement.
- As-tu déjà tué un être vivant de cette taille, mon garçon ? Aktorn fit signe que non de la tête. Alors c’est à toi de le faire aujourd’hui. Il faut lui trancher la gorge d’un coup, sur toute la largeur, afin de sectionner les carotides de façon nette.
Zorn sortit une grosse dague de son étui accroché à sa ceinture et tendit le manche au prince.
-Quand tu veux, mon jeune ami !
Aktorn saisit le manche et soupesa l’arme, dont la lame était forgée d’un alliage d’acier lourd et massif. La lame étincelante était tranchante comme un rasoir. Le silence s’était fait parmi les hommes qui assistaient à la scène. Chacun comprit le sens de cette initiation et respecta la mise en scène que Zorn avait réservée pour le plus jeune de la troupe. Celui-ci regarda les yeux de la biche et son esprit se troubla. Le jeune faon ne demandait qu’à vivre et Aktorn, à ce moment précis, regretta d’être là.
Il sentit son estomac se contracter et la sueur commença à perler sur son front. Tous les hommes le regardaient, il ne pouvait pas se défiler. Zorn positionna la tête du faon de façon à dégager la gorge et dessina sur le poil de la bête le chemin que devait parcourir la lame pour saigner l’animal.
-Vas-y ! Fais-le, maintenant !
Aktorn serra le manche très fort, comme pour mobiliser son énergie qui avait quitté son corps. Il présenta la lame le long de la gorge et effleura le pelage beige si doux au toucher. Des larmes commencèrent à embuer ses yeux ; il ne ressentait pas exactement de la tristesse, mais une sorte de rage, une puissance qui lui venait du plus profond de son être et qui commença à prendre le dessus. L’orgueil d’être là, à cette place, la peur de perdre ici son innocence d’enfance, la puissance du fort sur le faible, la fierté d’être le centre l’attention, mais aussi l’action d’ôter la vie de façon irrémédiable, tous ces sentiments affluaient dans son esprit, pendant que son sang se chargeait d’adrénaline.
-Vas-y, maintenant, fais-le !
Aktorn posa sa main gauche sur la tête du faon de façon l’immobiliser et de sa main droite, d’un geste net et précis, trancha la gorge sur toute la largeur. Le sang gicla par saccades, tandis que le mammifère était secoué de soubresauts. Ses yeux se voilèrent et l’animal quitta cette vie. Les hommes poussèrent des cris pour féliciter le geste du gamin.
Aussitôt les hommes déplacèrent l’animal près d’un grand arbre et le suspendirent par les pattes arrière. Le sang de la bête s’écoulait encore par les artères tranchées. Zorn reprit la dague des mains d’Aktorn qui n’avait pas bougé mais qui observait la scène de ses yeux écarquillés.
- Viens ! lui dit Zorn.
D’un coup net et précis, Zorn éviscéra la carcasse sur toute sa longueur et fit tomber au sol les tripes et les boyaux encore fumants. Puis il alla chercher le cœur de l’animal et le sectionna d’un geste adroit. De sa main gauche, il le leva au dessus de sa tête et les hommes poussèrent encore des clameurs de victoire. Puis il le déposa, encore chaud, dans les mains du jeune homme qui le considéra avec un mélange de dégoût et de fascination. Le sang dégoulinait entre ses doigts, et la chaleur de l’abat envahit son ventre qui continuait à se révolter.
- A toi l’honneur, mon garçon ! dit-il d’une voix qui ne lui laissait aucune alternative. En mangeant son cœur, tu obtiendras sa vitalité.
Aktorn ne songea même pas à refuser, face à tous les hommes qui le regardaient et surveillaient ses réactions. Le cœur qu’il tenait entre ses paumes en forme de coupe était encore chaud; il les rapprocha de sa bouche et surmontant la nausée qui menaçait à tout instant de retourner son estomac à jeun, il goûta du bout des lèvres la pièce sanguinolente. Sa tentative fut trop timide pour prélever un morceau, mais le goût suave du sang ne fut pas déplaisant. Il entendit les hommes l’encourager et sentit les regards braqués sur lui. Il mordit alors à pleines dents dans le cœur tendre du jeune faon et en arracha un morceau qu’il mastiqua soigneusement, sous les acclamations des hommes qui assistaient à la scène. Aucun parmi eux ne vint à penser que le rituel sanguinaire auquel venait de se livrer le jeune prince était peut-être un peu trop exigeant pour l’enfant qu’il était encore. Au contraire, la joie explosa tout autour de lui, ce qui réjouit sa fierté. On lui reprit le cœur pour lui tendre une coupe de vin qu’il but à pleines gorgées jusqu’au bout. Ses mains et sa bouche étaient tachées de sang frais et de vin et il s’essuya les lèvres de sa manche.
Le feu commençait à lancer ses flammes vers le ciel et le cuisinier avait placé les cuissots à rôtir, pour le plus grand plaisir des soldats affamés. Le vin coulait abondamment et les festivités de la première nuit de bivouac commencèrent alors que la nuit qui tombait sur la forêt. Aktorn se mêla aux soldats dans une euphorie joyeuse, qui devait autant au vin capiteux qu’au pouvoir du rituel du sang qui avait baptisé ses entrailles et prouvé son courage. Le souvenir de ce qu’il avait dit ou fait se dissipa dans les vapeurs de l’alcool et lorsqu’il s’affala près du feu pour vomir ce que son jeune estomac ne pouvait supporter, sa conscience le quitta et le plongea dans un sommeil lourd et pénible. C’est Gremlyn qui l’installa confortablement près qu’une souche mousseuse et l’enveloppa dans une couverture de laine. Il resta près de lui jusqu’à la fin de la nuit pour veiller le petit garçon qu’il était redevenu pendant son sommeil.

5. La vision du Pönbo

Sitalis était une ville de taille moyenne, mais d'une grande importance stratégique sur le plan de sa situation géographique. Proche de la frontière avec Garsham, elle était située à mi-chemin entre Tabargh et Luzii. La ville était réputée imprenable car elle était entourée d'une vaste forêt au sud, et de la rivière qui la contournait au nord. Les seules voies permettant d'y accéder étaient aisément contrôlables, que ce soit par le pont ou par la route. La ville produisait beaucoup de bois pour la construction et le chauffage, mais il était difficile d'y cultiver des céréales ou d'y élever des troupeaux. Ceux-ci paissaient en été dans les pâturages à l'est, sur le plateau menant à Tabargh, mais devaient rester à l'étable durant la saison froide. Un intense commerce s'était donc développé entre le bas et le haut de la vallée pour échanger bois contre céréales. De plus, l'artisanat y était particulièrement développé: on y fabriquait toute sortes d'objets en cuivre, en bronze, en fer, de la ferronnerie, de la vannerie, des tissus en chanvre et en lin, les meilleurs cuirs étaient tannés et transformé dans des ateliers qui employaient de nombreux habitants.
Parti la veille de Tabarg, Farzog était arrivé en ville à la tombée du jour et avait passé la nuit dans une auberge qu'il connaissait bien, proche du pont. Il avait emprunté le chemin qui longeait la rive droite de la rivière Dorée par souci de passer inaperçu. Cette voie beaucoup moins fréquentée était difficile car les sentiers qui descendaient le long du torrent étaient tortueux et accidentés. La route habituelle était au contraire large et facile mais beaucoup plus fréquentée. Les voyageurs et les marchands qui venaient de Phénycia pour faire le commerce empruntaient la voie directe depuis Sitalis, le point obligé depuis la côte si on voulait rejoindre Tabargh. Sa vieille monture cheminait avec prudence à travers la rocaille et à plusieurs reprises, il avait dû descendre de cheval pour franchir certaines pentes dangereuses.
Farzog affectionnait tout particulièrement la discrétion, et la solitude inévitable qui l'accompagne. Depuis toujours, sa position avait été celle de l'ombre, du secret, et de la retraite pour agir loin des regards. Sa position d'espion au service de Bargarn, en ce sens, lui convenait tout à fait: agir dans l'ombre, travailler à l'arrière, loin des feux de la notoriété était devenu sa spécialité, et le roi avait trouvé en lui la personne idéale pour régler discrètement certains problèmes politiques.
Son visage et ses traits étaient celui de « monsieur tout le monde », ses habits tout à fait communs, sa monture et ses effets étaient passe-partout. Il pouvait arriver dans une ville, loger dans une auberge fréquentée, entrer en contact avec des habitants pour collecter des informations sans attirer l'attention ni se faire particulièrement remarquer. Pour les rares gens qui le connaissaient de nom, il était un simple perviche solitaire et quelconque ; personne ne savait vraiment où il habitait, s'il s'était marié, s'il avait des enfants. Généralement, il était apprécié, mais sans être pour autant populaire. Personne ne parlait de lui, ni ne se souciait de ce qu'il faisait ou de ce qu'il devenait.

Réveillé par le chant du coq, Farzog quitta l’auberge très tôt, sans avoir pris de petit déjeuner. C’était à dessein qu’il resta à jeun et se contenta d’un grand verre d’eau fraîche. Il quitta rapidement la ville, traversa le pont dans l’autre sens, et continua sa route en direction du Luzii. Il arriva bientôt vers des zones de pâturage, bordées ça et là par des bosquets de pins et mit pied à terre vers un petit bois de mélèzes bien secs. Son cheval attaché à l’abri des regards, il s’arma d’un bâton pour écarter les branches ou soulever des feuilles et plongea sous les épineux à la recherche de champignons. Il ne tarda pas à trouver ce qu’il recherchait, autour d’une vieille souche, une cinquantaine de petits champignons noirs à pied beige qui avaient poussé en cercle. On appelait cela un « cercle magique » ou « rond de sorcier ». Farzog prit dans sa besace un petit bol en terre cuite et entreprit de les cueillir tous, un à un. Il en compta soixante-dix.
Il se dirigea alors vers une petite clairière ou s’écoulait un cours d’eau et s’installa confortablement sur une grosse pierre. Il sortit de sa besace deux petites bourses de cuir et à l’aide d’une petite cuillère en bois de rose commença à saupoudrer les champignons avec deux mesures d’une poudre jaune. Il se mit alors à mélanger le tout à l’aide de sa cuillère pour en faire une pâte sèche à la couleur indéfinissable. Puis il se dirigea vers des plantes à larges feuilles qui avaient collecté la rosée du matin et fit tomber une dizaine de gouttes dans la mixture qu’il mélangea précautionneusement. Puis il ouvrit délicatement la deuxième bourse qui contenait de la poudre blanche, constituée de fins cristaux et il préleva une pointe de couteau qu’il répandit dans le bol. Après un temps de réflexion, il en rajouta une seconde, plus petite et mélangea le tout. Finalement, il rajouta une grosse cuillérée de saindoux et mélangea le gruau pour en faire une pâte grasse de couleur grise. Il se coupa alors une tranche de pain de seigle et étala cette pâte sur la tartine.
Il croqua sa tranche en mâchant avec application chaque bouchée et quand il eut fini, il s’installa au bord de la rivière sur sa vieille couverture qu’il avait disposée entre deux rochers et attendit que les effets atendus se fassent ressentir. Il se concentra en récitant des formules qui le mit rapidement dans un état décalé, où son esprit se tenait en observateur de son corps et de ses sensations.
Soudain, le poison fit son effet et son sang afflua en masse vers son ventre. Il se tordit de douleur et un filet de bave s’échappa de la commissure de ses lèvres. Après les quelques minutes durant lesquelles son estomac se révulsa, sa vision commença à changer. Il vit avec les yeux de la lucidité le monde sauvage qui l’entourait. Son ouïe se fit plus fine, son odorat s’accrut et son esprit s’ouvrit sur un environnement fait de chemins et de passages de la faune qui traversait tous les jours cette clairière pour s’y abreuver. Comme s’il était un animal lui-même, il commença à percevoir le moindre son, le moindre souffle d’air, et le moindre mouvement des animaux qui l’entouraient. Il voyait les fourmis qui s’affairaient autour de la fourmilière, entendait les mouches qui volaient autour d’une crotte de chevreuil, les campanules qui sortaient prudemment de leur trou…
Son corps, sans qu’il s’en rendit compte, s’était rigidifié sous l’effet de la puissante drogue et se tenait aux aguets ; ses yeux exorbités, dont la pupille était dilatée, parcouraient le petit bois dans ses moindres recoins. Prenant conscience de son état, il se détendit petit à petit et son corps trouva une position plus naturelle, et surtout plus confortable. Son esprit observa avec fascination les milliers de sensations qui affluaient dans son cerveau. Des couleurs magnifiques et étranges teintaient sa vision et sa conscience grande ouverte ne faisaient plus qu’un avec la nature. Il expérimenta la Grande Communion, cet état d’ouverture totale avec la nature, dans un océan de félicité et de reconnaissance…

A la fin de l’éternité, ses paupières se souvinrent de ses yeux, à moins que ce ne fût le contraire. Il cligna des yeux à plusieurs reprises puis, comme de lourds volets, ses paupières se refermèrent brutalement sur ses yeux injectés de sang. Il fut pris d’un violent vertige qui le précipita à terre. Tout se mit à tournoyer et la nausée qui s’assaillit retourna son estomac qui refusa de régurgiter la mixture empoisonnée. Il virevolta ainsi dans une chute sans fin qui viola sa conscience et le conduisit à la limite de la panique, aux abords de la folie. Toute lumière avait disparu, le néant et les ténèbres tentèrent de dissoudre son âme qui criait pitié. Pitié ! Il toucha le fond de l’abîme et s’écrasa sans bruit dans le no man’s land.
Tout d’abord, ce fut l’élément lumineux qui lui apparut. L’aube de la conscience, la lumière de son propre esprit. Puis ce fut l’espace, les quatre points cardinaux, le zénith, le nadir, qui s’imposèrent à lui. La blancheur du soleil, le vert intense des frondaisons, le brun profond de la terre. Il vit alors, quelques mètres en dessous de lui, son corps, sans vie, étalé sur la vieille couverture. C’est là, seulement, qu’il prit conscience de sa décorporation, et de l’extraordinaire sentiment de liberté dont il jouissait.
Planant au-dessus des cimes, il parcourut à une vitesse hallucinante la vallée creusée par le torrent. Le paysage défilait à vive allure et avec son esprit, il se dirigea vers le lieu où la rivière Dorée venait se jeter dans le Fleuve d’Emeraude. Il remonta le courant, franchissant les roches, les cascades, les plaines, vola par-dessus le pont, vira à gauche et arriva vers le village de Luzii qu’il surplomba de haut. Il commença sa descente en tournant sur lui-même, lentement, pour observer la vie, tranquille, qui s’y déroulait. Se plaçant à mi-hauteur, il pouvait voir les habitants vaquer à leurs occupations, avec un détachement total qui le surprit.
Alors il commença à s’intéresser à un groupe d’habitants qui s’affairaient près d’une maison dont la façade était décorée d’un grand voile de tulle noire. Les gens y rentraient à tour de rôle avec des fleurs ou des présents. On rendait un dernier hommage à une personne récemment décédée. Farzog s’approcha pour surprendre les conversations.
- Elle est morte durant la tempête pendant qu’elle accouchait, disait une vieille femme à sa voisine qui portait un gros morceau de fromage.
- Et comment va Dennish, le pauvre homme ? demanda-t-elle ?
- Il est effondré ! Mais il se préoccupe du bébé. Ils ont eu une petite fille, qui, elle, est bien en vie. C’est Ogmin qui lui donne le sein, elle a un garçon en bas âge qu’elle allaite toujours…
- Et ses garçons ?
- Amibatah est parti hier matin pour aller chercher son frère à Lassar. Ils seront de retour ce soir, je pense. La cérémonie des derniers adieux aura lieu demain matin. Le budviche prépare la cérémonie…
- Tout le village y sera…
A ce moment, un homme sortit de la maison et on vint lui faire l’accolade… L’homme, de forte corpulence, avait les traits tirés par la fatigue. Il remerciait tous les gens qui étaient venus lui donner du soutien. Farzog se rapprocha encore et observa de plus près le visage l’homme. Il voulait être sûr de le reconnaître…
C’est à ce moment que sa vue se brouilla et qu’il perdit la notion de l’espace ; sa faculté de se déplacer s’altéra et il eut l’impression que l’environnement se plissait. Il se sentit aspiré dans un tourbillon inexorable. Il avait trop tardé et risquait de ne plus rejoindre son corps s’il ne réintégrait pas immédiatement son enveloppe corporelle. Le chemin inverse se fit si vite que sa conscience vacilla en déchirant le voile glauque de l’entre-deux mondes. Il tomba dans un trou noir, profond et froid. La vitesse s’accéléra encore et il tournoya dans le vide sans fond et sans forme. Il voulut hurler mais son cri dérisoire mourut au fond de sa gorge. Seul, dans ce vide hideux et glacé.

Un point de lumière revint. Une tache claire, dans le noir profond. Il s’y accrocha, comme le fil du dernier espoir. La tache grandit encore. Son estomac se révolta… il se tordit de douleur, roula sur le côté, et vomit violemment un torrent de bile et de magma acide. Le front en sueur, les membres et le corps secoués de spasmes incontrôlables, il reprit lentement ses esprits. Il vit la vieille couverture de voyage trempée de sueur, la tache de vomi verdâtre à l’odeur nauséabonde qui maculait ses habits, et la terre, couverte d’épine de sapins et de mousse, qui sentait si bon. La lumière de midi baignait la petite clairière, et la chaleur du soleil réchauffa son âme déchirée par ce voyage brutal. La tiédeur de l’urine qui avait inondé son pantalon commença à lui démanger l’entre-jambe.
Il réussit à se lever, fit quelques pas mal assuré vers la rivière, se rinça la bouche, se dévêtit et commença à faire sa toilette. Sans force, il put à grand peine rincer ses vêtements et les installer sur une branche pour les faire sécher. Puis il s’affala sur sa couverture, s’y enroula et sombra dans un profond sommeil sans rêve.
Lorsqu’il revint à lui, l’après-midi touchait à sa fin et sa tête lui tournait. Il se coupa une large tranche de pain qu’il mangea avec un peu de fromage. Ce repas tardif lui redonna des forces car il avait perdu beaucoup d’énergie. Il avait mis sa vie en danger et il lui faudrait prendre du repos pour récupérer ses facultés et ses pouvoirs qu’il avait dépensé sans compter.
Il essaya alors de faire le point de ce qu’il avait vécu et appris durant ce voyage. Tout d’abord, il entreprit de pratiquer une introspection de son corps et de diagnostiquer son état. Les muscles de son corps étaient épuisés et lui faisaient mal de toutes parts. Certainement il souffrirait de courbatures demain, mais ce petit inconvénient passerait vite. Son estomac avait été fortement intoxiqué. La dose de datura avait été trop forte, il en était certain maintenant. La prochaine fois, il serait vigilant sur ce point ; il n’avait plus le corps d’antan quand il avait appris cette technique. Sans doute qu’une dose plus modérée lui permettrait de voyager plus longtemps ; même si les sensations grisantes qu’il avait ressenties seraient moins fortes, il pourrait mieux contrôler le processus. Ensuite, il avalerait du charbon de bois pour purger son estomac. Il en serait quitte pour une bonne diarrhée. Son esprit également avait été malmené et il garderait encore longtemps les traces qui s’étaient imprégnées dans sa mémoire. Le simple souvenir du vide et de la noire solitude des portes de la mort lui redonnait la nausée. Il devrait faire des pratiques de nettoyage mental avant de se lancer une nouvelle fois dans l’aventure sans risque de voir son esprit sombrer dans une folie sans retour. De plus, il savait que cette pratique avait puisé sur ses réserves vitales, comme à chaque fois qu’il faisait usage d’une pratique magique. Là, il sentit que son foie avait payé un fort tribut et que la peau de son visage avait brulé, marquant encore plus les profondes rides qui marquaient son visage de façon caractéristique.
Par contre, il avait récolté de précieuses informations. Il se les remémora mentalement pour les ancrer dans sa mémoire : le village avait essuyé une tempête magique, une femme était morte en accouchant, une petite fille est née, l’homme s’appelant Dennish est père de deux enfants, Gilmur, l’aîné, habite Lassar, et Amibatah est parti le chercher. Il eut la certitude que ce dernier était bien l’enfant que cherchait le roi. Son enquête avançait, et il s’en réjouit. L’audace d’avoir ingurgité de la drogue avait été payante. Il s’imagina qu’il n’aurait aucune difficulté à repérer cet enfant du nom d’Amibatah et indiquer son signalement à Zorn lorsqu’ils arriveraient à Luzii.
Il réfléchit au trajet qui lui restait à parcourir. Hors de question de repartir aujourd’hui, se dit-il, pas dans cet état. Il trouverait donc un lieu pour bivouaquer la nuit. En reprenant la route le lendemain, il pourrait espérer arriver en fin de journée et peut-être pourrait-il assister à la cérémonie…
Farzog chercha alentour et trouva une niche naturelle, couverte de mousse sèche et décida de s’y installer. La nuit n’allait pas tarder à tomber, alors il entreprit de chercher du bois pour faire du feu.

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"La région des cascades constituait un écrin de végétation pour toutes sortes d’animaux qui nichaient dans les souches, s’abreuvaient dans le petit lagon qui s’étalait en contrebas et se nourrissaient de la végétation grasse et abondante." (Chapitre 4, Sur le sentier de Lassar)

Sur le chemin de Lassar

Sur le chemin de Lassar
La Rivière d'Emeraude avant les cascades

L'orage sur Luzii

L'orage sur Luzii
Le calme après la tempête

Le village de Luzii

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La place de crémation vue depuis le promontoire (Chapitre 7, Les derniers hommages)